Cheveux recyclés : matières à dépolluer

Coiffeurs Justes, Capillum et Recup’Hair

Chaque jour, près d’un million de Français se font couper les cheveux dans plus de 85 000 salons de coiffure, selon l’Union nationale des entreprises de coiffure (Unec). Estimés à 50 % du flux de déchets de coiffure, les cheveux représentent environ 4000 t/an de matière non recyclée. L’envie de valoriser ces déchets remonte à 2015 chez le fondateur de Coiffeurs Justes, Thierry Gras, coiffeur varois. Les premières applications sont attendues avant l’été. La démarche a fait des émules en France, mais aussi en Europe. En Suisse, la collecte de tous les déchets de coiffure vient d’être lancée par une filiale du recycleur Barec.

Thierry Gras, fondateur de Coiffeurs Justes

Depuis plus de cinq ans, l’association Coiffeurs Justes trace sa route. L’idée a germé dans la tête de Thierry Gras, coiffeur dans le Var, qui ne voulait plus voir les déchets de cheveux finir à la poubelle. Il décide de mettre en œuvre un réseau de collecte auprès des salons de coiffure. Objectif : récupérer un maximum de cheveux en vue de leur recyclage. Depuis trois ans, ce sont désormais plus de 4500 salons de coiffure en France qui ont adhéré à la démarche. Grâce à des sacs en papier envoyés sur demande et moyennant contribution, l’opération a d’ores et déjà permis de collecter près de 100 tonnes de cheveux. Stockée dans un local de la communauté d’agglomération de la Provence Verte, la matière attend sa certification du Cedre (organisme de conseil et d’expertise sur les pollutions accidentelles des eaux) et la labellisation du produit recyclé. En utilisant les propriétés intrinsèques du cheveu, lipophile et adsorbant, Thierry Gras a imaginé un moyen de filtrer les fuites d’hydrocarbures. Des études ont démontré qu’un kg de cheveu pouvait ainsi capter entre six et huit litres de polluants. Bénéficiaire d’un financement européen (programme Leader) et d’une aide de la région PACA en 2019 via l’appel à projets Filidéchet, le fondateur de Coiffeurs Justes cible en particulier les micro-pollutions, en fabriquant des boudins en nylon remplis de cheveux.

Société à mission

 

Ces produits peuvent être placés en fond de cale de bateau pour récupérer les huiles, mais aussi sur les réseaux routiers pour limiter la pollution lors du ruissellement des eaux ou bien dans les stations d’avitaillement en carburant des ports de plaisance. « Nous travaillons aujourd’hui avec l’ensemble des ports de la région PACA pour rendre son utilisation obligatoire. Le produit vendu aux plaisanciers permettrait de limiter les micro-pollutions invisibles qui, si elles ne sont pas résorbées à temps, peuvent provoquer à terme, un vrai désastre écologique » insiste Thierry Gras. Par ailleurs, ces boudins dépolluants seront lavables (en bac de décantation) et réutilisables jusqu’à huit fois. En fin de vie, les cheveux pourront servir d’isolant ou en charge dans des matériaux. « L’emploi de ces boudins va également permettre d’identifier et quantifier les fuites d’huiles ou d’hydrocarbures, que nous connaissons mal actuellement » se réjouit le président de Coiffeurs Justes. Cette innovation n’aurait pas pu voir le jour sans l’implication d’entreprises d’insertion, avec lesquelles Thierry Gras souhaitent absolument coopérer. Jusqu’à présent, l’association fait appel à des ESAT et IAE pour transformer les cheveux en boudins dépolluants. « Je leur donne la matière pour qu’ils travaillent à coût réel et non à coût bas», précise Thierry Gras. Aujourd’hui, une structure d’insertion, labellisée société à mission, vient d’ouvrir à Draguignan et emploiera une quinzaine de personnes.

Kératine et paillage agricole

 

Le potentiel du cheveu recyclé fait des émules en France et a donné des idées à deux jeunes étudiants en école de commerce de Clermont-Ferrand. En 2019, ils ont créé la start-up Capillum. Leur ambition : collecter les cheveux grâce à des points d’apport volontaire. En partenariat avec le groupe La poste et une de ses filiales Urby, spécialiste du dernier km, Capillum dispose à ce jour d’une soixantaine de points d’apports volontaires en région Auvergne Rhône-Alpes. Trois domaines d’application sont visés : l’extraction de la kératine, composant le cheveu à 95 %, pour élaborer des soins de la peau ; la dépollution des eaux et des sols ; le paillage en agriculture et jardins, comme alternative aux matières plastiques. Pour ces débouchés, trois brevets sont en cours de dépôt en partenariat avec des industriels dont le nom est gardé secret pour l’instant. D’ici à fin mars, Capillum sera en mesure d’en dévoiler un peu plus sur ses projets. La marée noire survenue l’été 2020 sur les côtes de l’île Maurice a mobilisé de nombreuses ONG comme Projet Rescue Ocean, Octop’us ou encore Matter of Trust qui ont mis à l’eau des boudins à cheveux. Capillum a contribué aux opérations de dépollution en envoyant des sacs de cheveux. Depuis cet événement, les co-fondateurs de la start-up ont décidé de constituer des stocks d’urgence pour pouvoir faire face, de manière bénévole, à ce type de pollutions.

Quand le groupe Barec s’en mêle

 

Spécialisé dans la collecte et le traitement des déchets industriels, ménagers et commerciaux, hors ordures ménagères et déchets spéciaux, le groupe suisse Barec a inauguré il y a environ un an, sa nouvelle filiale Recup’Hair, avec L’Oréal Produits Professionnels Suisse. Comme son nom l’indique, l’entreprise prend en charge les déchets de cheveux provenant des salons de coiffure, mais pas seulement. « Notre démarche s’inscrit dans une activité commerciale qui de fait, doit être rentable pour notre groupe, souligne Grégory Guenbour, directeur de succursales chez Papirec, filiale de Barec. C’est pourquoi nous avons choisi de mettre en place une prestation globale de collecte pour les professionnels de la coiffure ». Cela va du papier-carton au verre, en passant par les cheveux, les plastiques, les capsules café, les DEEE (sèche-cheveux) et le mobilier usagé. Sur les 11 500 salons recensés en Suisse, une centaine adhèrent d’ores et déjà à Recup’Hair. Cette activité est bien reçue par les coiffeurs, contraints habituellement d’apporter leurs déchets en points d’apport volontaire, en déchèterie ou de payer la taxe au sac pour le porte-à-porte. En Suisse, il n’existe pas de consignes claires pour les salons de coiffure sur la manière de trier leurs déchets recyclables tels que les tubes de coloration vides, les bouteilles de shampoing ou les cheveux. De plus, les consignes de tri et les points de collecte peuvent varier d’une commune à l’autre, ce qui rend difficile une gestion harmonisée des déchets dans ce secteur. La collecte à domicile proposée par Recup’Hair est établie à 45 Francs suisses par mois (environ 40 euros). En contrepartie, les salons participants reçoivent le label Recup’Hair et sont répertoriés sur leur site internet.

Les plus gros flux collectés concernent les flaconnages en plastique, les papier-cartons et les cheveux coupés. Si pour la plupart des déchets, des filières de recyclage existent, restent les déchets de cheveux, jusque-là incinérés. La filiale du groupe Barec expérimente actuellement sur son site de Moudon (canton de Vaud), une machine à tisser un peu spéciale. Prêtée par l’ONG californienne Matter of Trust, cet équipement permet de fabriquer des tapis de cheveux agglomérés comme du feutre sans matière ajoutée. « Nous testons actuellement ce matériau filtrant et absorbant en interne, dans les déchèteries, et nos stations de traitement de VHU pour capter les fuites d’huiles ou d’hydrocarbures, explique Grégory Guenbour. A terme, nous souhaitons vendre ces tapis pour couvrir nos frais de fabrication. Si le recyclage de cheveux peut nous amener à collecter d’autres déchets, c’est un double avantage pour l’environnement et pour notre activité ». Et d’imaginer de nouveaux partenariats pour réduire la contribution des salons de coiffure et mailler le territoire. Recup’Hair ne s’interdit pas de capter d’autres gisements pour enrichir ces tapis filtrants. Ainsi un projet est à l’étude avec la filature Laines d’ici, dans le canton de Neuchâtel, afin de recycler les déchets ultimes de laine non valorisables à ce jour.

Une machine à tisser les cheveux

Matter of Trust, organisation environnementale américaine fondée en 1998 par Lisa et Patrice Olivier Gautier, développe des programmes de recyclage et promeut les énergies renouvelables dans le monde entier. Parmi les actions phares, la collecte et le recyclage de cheveux en tapis filtrants de dépollution. L’ONG propose de nouer des partenariats avec des structures engagées et volontaires pour accueillir leurs machines et les tester sur place. C’est ainsi qu’en Europe, des projets sont à l’étude en France, en Belgique et en Suisse. Matter of Trust maintient le contact avec l’ensemble de ses partenaires internationaux en organisant des conférences sur les retours d’expériences. En France et en Belgique, les normes européennes freinent encore l’implantation et l’utilisation des machines à tisser. Pour des raisons financières et réglementaires, Matter of Trust cherche aujourd’hui de nouveaux acteurs associatifs et industriels pour construire directement ces machines en France pour le marché français.

Crédits : Coiffeurs Justes (Droits Réservés), Recup’Hair, Matter of Trust

 

 

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