Potiche ou influenceur ? Quel est le rôle actuel du directeur (ou directrice) développement durable dans une entreprise ? Il y a vingt ans, sa fonction relevait plutôt du symbolique. Aujourd’hui, sa mission semble devenir plus stratégique dès lors que l’environnement est perçu comme facteur de compétitivité. L’association C3D (Collège des directeurs Développement durable) révèle dans une enquête, les évolutions significatives de ce poste. Pour Fabrice Bonnifet, son président, la grande entreprise a besoin de se montrer exemplaire. Aurait-elle trouvé son garant ?
Dans le monde de l’entreprise, les responsables développement durable exercent avant tout dans le secteur de la finance, avec 20 % des personnes interrogées à en croire une enquête menée par le cabinet Birdeo en juin dernier sur l’évolution du métier*. La finance aurait sans doute besoin, plus que les autres activités, de redorer son image ? Viennent ensuite les secteurs de l’agro-alimentaire (12 %), de l’immobilier et du BTP (9 %), à égalité avec le secteur de la distribution et du commerce. Les missions en interne sont, dans 71 % des cas, relatives à la coordination de la démarche RSE auprès de l’ensemble des collaborateurs, souligne l’enquête. Le métier se veut également plus transversal que ce soit sur le volet RSE ou développement durable. La moitié des professionnels sont ainsi rattachés à des directions fonctionnelles ou opérationnelles. Conclusion de l’enquête : les compétences techniques et opérationnelles font parties intégrantes des missions des acteurs du développement durable au sein de l’entreprise. Sur le plan financier, la place accordée à ce poste devient également significative. En entreprise, 82 % des directeurs développement durable ont un budget en propre, qui s’élève en moyenne à 870 000 euros et peut atteindre jusqu’à 5 millions d’euros dans certains cas.
Créer de la valeur

Président de l’association C3D et directeur développement durable et QSE chez Bouygues, Fabrice Bonnifet était encore sceptique il y a quatre ou cinq ans : « au sein des entreprises, il y avait beaucoup de conservatisme. Mais les modes de vie évoluent vite et la prise de conscience écologique à l’échelle mondiale est en train de changer la donne à tous les niveaux. La pression est plus palpable ». Et d’ajouter : « Notre rôle est de jouer les vigies et d’anticiper sur les stratégies à suivre. Mais nous souhaitons faire évoluer les choses sans stigmatiser le passé et se jeter la pierre. Les entreprises veulent être plus crédibles et conformes aux réglementations. Mais pas seulement. On assiste à un changement plus radical au sein d’entreprises qui veulent s’orienter vers de nouveaux modèles économiques ». Fabrice Bonnifet pense que l’entreprise n’est plus dans la situation où l’on crée de la valeur d’un côté et on en détruit de l’autre. Ce qui requiert une nouvelle approche en particulier sur la matière première et l’énergie. En témoigne son groupe Bouygues dont la stratégie de développement mise sur le réemploi de matériaux issus du BTP et le recyclage des matériaux. « La direction développement durable possède désormais un rôle d’expertise. Tout l’enjeu est d’aller vite mais pas trop, explique Fabrice Bonnifet, pour faire accepter cette évolution par nos collaborateurs et les clients ». Dans cette démarche, la création de partenariats internes et externes est primordiale.
Démontrer que l’économie circulaire ne fait pas perdre d’argent »
« Sans relation et travail collectif avec les équipes marketing, R&D, services qualité, achat et design, nous ne pouvons pas mener à bien notre mission ». Joël Tronchon, directeur DD chez Seb depuis sept ans, s’imagine tel un aiguillon ou un chef d’orchestre qui doit embarquer tout le monde : « c’est indispensable pour réussir car derrière les projets, il y a souvent beaucoup d’investissement et de R&D ». Les thèmes ciblés : allongement de la durée de vie des produits et réparabilité. Il y a cinq ans, ces notions qui aujourd’hui ont le vent en poupe, suscitaient de nombreuses réticences de la part des commerciaux qui craignaient de voir les ventes s’écrouler, les clients distributeurs ne jouent pas le jeu. Aujourd’hui, la réalité économique du groupe prouve le contraire tandis que le logo sur la réparabilité a renforcé la fidélité des consommateurs.

Pour casser les codes au sein d’une entreprise, il faut du temps et de la persévérance : « convaincre les services commerciaux de mettre en œuvre une logistique pour les pièces détachées pour rendre réparables 93 % de nos produits pendant au moins dix ans ou persuader son acheteur que l’emploi de matières recyclées dans un produit s’avère bénéfique à la fois sur le plan environnemental et économique n’étaient pas gagnés » se souvient Joël Tronchon. Aujourd’hui, le groupe Seb commercialise plusieurs produits phares intégrant des granulats plastiques régénérés (machine à café, centrale vapeur et aspirateur). Une autre action sera de permettre le recyclage des poêles et casseroles, qui à 60 % sont jetés à la poubelle aujourd’hui en France. « Nous espérons également à terme expérimenter en France une pratique d’économie circulaire déjà menée aux Etats-Unis, qui consiste à rechaper la batterie de cuisine des chefs restaurateurs ». Le chef d’orchestre n’a pas fini de mettre tout le monde à l’unisson.
L’entreprise voit actuellement dans les préoccupations environnementales, un levier pour sortir du lot, et devenir plus compétitif face à la concurrence. Pour se faire, un directeur développement durable ne doit surtout pas perdre de vue la qualité du produit ou du service dans sa démarche. Chez Constellium, fabricant de canettes et de pièces en aluminium pour l’automobile, Catherine Athènes a été directrice marketing en 2011 puis chargée des affaires publiques : « le recyclage justement, c’est un peu dans l’ADN du groupe. L’emploi de matière recyclée dans ses produits n’est pas nouveau, mais il est croissant ».
Expliquer pour convaincre

La coopération avec les commerciaux et les clients est indispensable : « au sein de notre service, nous avons mis en place des formations sous forme de jeux. Notre rôle est d’éduquer en interne et en externe tant au niveau de la production et de l’éco-conception, que dans le domaine de la gestion des déchets industriels ». Exemple aux USA sur le site d’Alabama repris en 2015, le tri et le recyclage des déchets d’emballages industriels ne coulent pas de source. C’est un changement de culture qu’il faut accompagner avec des objectifs progressifs. Comme le montre l’enquête du C3D, fournir une expertise et apporter de vraies données peuvent changer la donne. L’objectif est d’éviter les blocages face à des enjeux commerciaux importants. « Je me dois d’être garante d’une certaine rigueur. Les clients ont aussi besoin de chiffres, et d’explications » insiste Catherine Athènes. Le recyclage n’est pas la seule cible. Les droits humains au travail et les achats durables font partie des missions de la directrice des affaires publiques de Constellium. Cela concerne toute la chaîne de production, depuis l’extraction de bauxite à la gestion des boues en passant par le respect des populations locales.
« Nous ne sommes pas incontournables, mais notre voix est de plus en plus prise en compte, avoue Catherine Athènes. Nous poussons pour que les réflexions sur les programmes d’investissement soient menées ensemble. Ce qui me réjouis plus, c’est lorsque notre message est porté par les équipes commerciales et les opérateurs qui prônent la réduction des émissions de CO2 ou l’éco-conception en vue de l’allègement de nos pièces ». Comme Fabrice Bonnifet le souligne, il faut montrer que c’est possible : « je passe mon temps à faire émerger des idées. Depuis quelques années, l’économie circulaire est une avancée supplémentaire dans notre démarche. Il ne s’agit plus de se demander pourquoi mener telle ou telle action mais comment. Dans cinq ans, je suis persuadé que les notions d’empreinte carbone, d’éco-conception ou d’achats durables intègreront toutes les strates de l’entreprise ».
« Pas de place pour le greenwashing »

Pour les multinationales, l’objectif est de faire passer le message de la maison-mère dans toutes les filiales et à cette fin, le directeur développement durable est là pour l’adapter au contexte local. C’est notamment la mission de Caroline Pétigny, responsable développement durable chez BASF depuis six ans, avec une casquette affaires publiques et économie circulaire. « Si les enjeux environnementaux et sociétaux sont déjà bien pris en compte, l’économie circulaire est un concept développé plus récemment. L’évolution des mentalités est néanmoins perceptible dans le groupe avec une prise de conscience réelle depuis environ cinq ans, à travers la mise en place d’une pédagogie en interne ». Parmi les actions menées à l’échelle des six unités du groupe dans le monde, figurent la réduction de la consommation des ressources dans le process et dans le produit final. Avec comme principaux objectifs : régénérer les solvants et optimiser le traitement des déchets. « On ne peut pas se permettre de faire du greenwashing car nous sommes très surveillés par les organisations citoyennes et environnementales, et devons montrer des actions concrètes et durables », souligne Caroline Pétigny. Pendant des années, le directeur RSE/développement durable a permis de verdir en surface, l’image de grands groupes et marques commerciales. Aujourd’hui à charge pour lui de prouver que cette stratégie basée sur l’illusion n’a plus sa place.
* Pendant trois mois, le cabinet de recrutement Birdeo a interrogé 863 professionnels du Développement Durable dans le but de mieux les connaître. Le panel était composé de salariés en entreprise ainsi que des consultants de cabinets privés.
Crédits : C3D
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