Réduire ses déchets, développer le réemploi et les usages des produits, recycler local, c’est l’ambition de plusieurs îles autour de l’hexagone qui ont choisi de prendre le sujet à bras-le-corps. Sur l’ensemble de la façade maritime, de la Manche à la Méditerranée, les quinze îles du Ponant et la Corse cherchent à réduire leur empreinte environnementale. Sur ces territoires insulaires, la gestion des déchets et des ressources reste délicate, point commun avec leurs sœurs ultra-marines. Mais leur proximité géographique avec la métropole ne présente pas que des avantages.
Parsemant le littoral atlantique et de la Manche, les quinze îles du Ponant sont regroupées dans une association éponyme (AIP). Depuis près de 50 ans, celle-ci accompagne ses adhérents dans leurs projets économiques, sociaux et environnementaux liés à l’insularité et à la gestion de leurs ressources. Depuis quelques années, les douze îles bretonnes sont particulièrement investies dans le secteur des déchets. Leur gestion s’avère particulièrement épineuse sur ces tout petits territoires (de moins d’un km² pour Sein à 85 km² pour Belle-île), qui voient leur population (100 hab/km² en moyenne) multipliée par dix en haute saison. « La réduction des déchets à la source, autant que la réutilisation des matériaux usagés pour limiter les résidus ultimes sont un enjeu majeur, insiste Denis Bredin, directeur de l’Association des Iles du Ponant. Ils font partie de nos programmes prioritaires pour les années à venir ». Parmi les îles les plus engagées dans ce domaine, figure Yeu inscrite depuis 2016 dans le projet vendéen du syndicat mixte Trivalis « Territoires Zéro Déchet, Zéro Gaspillage ». Un nouveau plan d’actions a été reconduit en 2020.
Incompréhension administrative et surcoûts
Outre les difficultés rencontrées pour les collecter, les massifier et les pré-traiter, les collectivités insulaires doivent gérer en plus le transport des déchets vers le continent. Bien que proches des côtes françaises, les îles du Ponant n’ont pas forcément la tâche facile. La rupture géographique avec le continent engendre des conséquences financières qui touchent la population vivant toute l’année sur l’île, mais aussi les collectivités. Une partie des surcoûts insulaires résulte notamment des problèmes d’énergie et de déchets. Cette situation est récurrente dans toutes les îles, dès lors qu’elles importent la majorité de leurs biens de consommation. En 2015, une étude sur les surcoûts insulaires de Ressources Consultants Finances en 2015, faisait état d’une augmentation de prix de l’ordre de 38 %. « D’où notre travail de fond sur le sujet avec l’objectif de réduire la production de déchets localement, de recycler et de réutiliser sur place » insiste Denis Bredin.

De par leur situation géographique et économique, certaines îles se sont intéressé rapidement à leur ressources énergétiques, aquatiques et matières. Ainsi sur Ouessant, l’île la plus éloignée du continent et non raccordée au réseau électrique par câbles sous-marins (c’est aussi le cas de Molène, Sein, Saint-Nicolas des Glénan et Chausey), l’autonomie énergétique est devenue cruciale. Dans ce contexte, pour limiter autant que possible la consommation de fioul et privilégier le mix énergétique, de nouveaux modes de valorisation de la biomasse se font jour. Ainsi, les déchets de bois tels que les palettes ou les emballages cartons pourraient intégrer à terme une unité de pyrolyse (en projet) avec d’autres déchets verts, comme le broyat de bruyères. Cette végétation est entretenue sur l’île. Les bruyères sont régulièrement coupées puis laissées sur place en vue de leur décomposition, ce qui sur le plan écologique n’est pas la meilleure solution. « Mais les freins sont encore nombreux et une incompréhension existe souvent de la part de l’administration. Alors que la loi interdit la création de plateforme de compostage trop près des côtes, cela empêche au regard de la superficie de l’île, tout déploiement de ce genre d’activité. Tout en garantissant son innocuité, un droit à l’expérimentation devrait néanmoins être tenté » souligne Denis Bredin.
Déchets verts et du bâtiment dans le viseur
Au bout du compte, les îles cherchent à réduire le transport des déchets vers le continent. Pour ce faire, des territoires comme Belle-île ou l’île d’Yeu ont développé un réseau de ressourceries. Des vide-greniers sont organisés sur Houat ou Groix. Et sur certaines déchèteries comme à Ouessant, une partie est réservée à la récupération de matériaux ou produits par les habitants. Durant la période estivale, l’augmentation des déchets oblige les îles à avoir des équipements dimensionnés en conséquence. Mais paradoxalement, les multiples protections naturelles, patrimoniales en vigueur, ainsi que les problématiques de foncier, complexifient les aménagements (points d’apport volontaire ou déchèteries). Bréhat et Saint-Nicolas des Glénan invitent désormais les visiteurs d’un jour à ramener leurs déchets sur le continent.
Les îles du Ponant avec ses partenaires travaillent en outre pour une gestion efficace des déchets verts et déchets du bâtiment, misent sur la prévention pour diminuer à la source la quantité de déchets à traiter et plaident pour adapter les politiques publiques aux spécificités insulaires. « Par ailleurs, les éco-organismes ne se mettent pas suffisamment à notre service. Leur approche est calibrée pour le continent, pas pour les îles qui ont de petits gisements à gérer. Cela aboutit de plus en plus à des lourdeurs administratives pour les collectivités insulaires » regrette le directeur de l’AIP. Une réflexion est aujourd’hui menée en collaboration avec les compagnies maritimes qui acheminent les marchandises dans des sur-emballages (palettes filmées etc). « L’idée serait de mettre en place des dispositifs d’emballages réutilisables pour éviter aux communes insulaires d’avoir à gérer ces emballages par retour payant vers le continent » indique le directeur de l’AIP.

Dans d’autres domaines comme l’économie d’usage, des démarches sont en cours pour aider à l’achat d’équipements plus résistants comme des chauffe-eaux ou de déployer de l’auto-partage pour réduire le nombre de véhicules sur les îles autorisées. Ces expériences insulaires de plus en plus nombreuses en faveur de l’économie circulaire, donnent l’impression que la réalité administrative et législative en France n’évolue pas aussi vite. « Nous sommes dans une période de transition, où l’on rencontre finalement plus de freins que de leviers. Malgré cette volonté de changer la donne, les textes réglementaires pointent davantage les abus qu’ils n’encouragent les initiatives circulaires innovantes » déplore Denis Bredin.
En Corse, entre volonté et inertie
A l’opposé du discours général qui relègue la gestion des déchets en bout de chaîne, l’économie circulaire insulaire, c’est la garantie d’une collecte viable, d’un tri de qualité et d’une valorisation in situ. En Corse, tandis que la valorisation énergétique reste jusqu’à présent interdite, et la mise en décharge controversée, l’essentiel des flux de déchets repart vers le continent, faute de filière de recyclage ou de réemploi bien structuré en place. « Ce n’est pas faute de volonté. Le problème majeur est de fédérer l’ensemble des acteurs, collectivités, habitants et entreprises autour des bonnes pratiques » souligne Marie-Emmanuelle Arrighi, directrice de la prévention et de la valorisation pour le Syvadec. Le syndicat de traitement des déchets corses est en charge de la collecte et du recyclage de l’ensemble des déchets triés par les usagers en lieu et place des 19 intercommunalités du territoire. Celles-ci lui ont en effet délégué leur compétence. Par ailleurs, le Syvadec a renforcé son réseau de déchèteries, au nombre de vingt aujourd’hui. Depuis 2011, le syndicat dispose également de 170 bornes de collecte pour le textile et deux plateformes de compostage pour déchets verts et biodéchets depuis 2016. A l’instar de la Martinique, un projet de production de chiffons d’essuyage est à l’étude. Celui-ci ne pourra émerger qu’avec l’engagement et l’adhésion de partenaires locaux, souligne Marie-Emmanuelle Arrighi.
Même si les volumes sont au rendez-vous, le recyclage reste difficile à mettre en œuvre localement, quelle que soit la nature du gisement. Ainsi la collecte du verre est passée en dix ans de 1000 à 12 000 tonnes par an. Pourtant, la création d’une unité industrielle de production de calcin n’est pas à l’ordre du jour. Le broyage en vue de l’intégrer en sous-couche routière comme à Saint-Pierre-et-Miquelon, encore moins. En revanche, une étude serait en cours sur la possibilité de déployer une consigne pour le réemploi. Comme en Martinique, cette démarche exigerait de mobiliser les acteurs concernés, en l’occurrence les petits vignobles corses en vue de standardiser les bouteilles par exemple et de mutualiser une unité de lavage. Un dossier à suivre.
Pas de chiffres sur les flux entrants et sortants
L’autre frein au développement d’unités de traitement adaptées résulte de l’impossibilité à ce jour de quantifier et d’identifier les matières et produits entrants et sortants, reconnaît Michel-Patrick Battesti, responsable au Service Economie Circulaire et Gestion des Déchets de l’Office de l’Environnement de la Corse : « aucune donnée compilée n’existe à ce jour provenant du transport maritime ou des metteurs en marché pour réaliser un suivi des flux ». Dans ces circonstances, difficile de mettre en place une stratégie viable sur les ressources existantes et les besoins réels en termes de valorisation. C’est par exemple le cas des huiles alimentaires usagées, pour lesquelles une filière de traitement locale ne peut être mise en œuvre, en l’absence de recensement fiable.

Il y a deux ans, l’Ademe Corse a lancé un appel à projets pour promouvoir les ressourceries et le réemploi. Des initiatives sont nés sous l’impulsion d’associations et des structures de l’ESS. Cela commence à prendre forme avec un engagement croissant des habitants, mais le changement de comportement sur la consommation et le geste de tri n’a pas encore basculé. Selon Michel-Patrick Battesti, il faut du temps : « tout le monde perçoit l’économie circulaire comme une opportunité et un atout pour l’île, mais sur le terrain, personne ne veut encore trop bouger. Le rôle de l’office de l’environnement est aujourd’hui de promouvoir une vision globale. Malheureusement, l’Ademe a lancé son programme d’aides sans ligne stratégique. Cela a conduit à du saupoudrage et à la mise en œuvre de petite actions très locales, qui risquent au final de passer à côté des grands enjeux. Pourtant, nous avons besoin d’une réflexion préalable sur l’analyse de cycle de vie des ressources locales existantes et importées. Sans données sur les flux, il sera compliqué de construire une politique claire et pérenne ».
L’autre condition serait de ne pas cantonner le sujet au recyclage, même si la gestion des déchets est un problème insulaire récurrent, ajoute-t-il : « nous devons tendre vers plus d’éco-conception et une consommation plus sobre des ressources. Les EPCI corses travaillent dans ce sens sur des projets publics et privés, relatifs à l’agriculture, au tourisme durable et aux déchets du BTP, dans le cadre du futur plan régional, prévu pour la fin de l’année ». Comme sur n’importe quelle île habitée et touristique, l’autonomie économique et sociale ne peut s’affranchir complètement d’une dépendance aux importations de matières. Reste à savoir maintenant dans quelles proportions, les insulaires peuvent limiter ses effets sur l’environnement. Les expériences corses, bretonnes ou normandes montrent que bien souvent, l’adoption d’un modèle plus vertueux relève d’une volonté collective, politique et citoyenne. L’État français devrait davantage scruter et encourager l’économie circulaire chez ses insulaires. Des expériences audacieuses et pleines d’avenir.
La Corse pourrait mieux faire
En 2019, chaque corse a produit 730 kg de déchets municipaux, soit un volume total de 241 080 tonnes. C’est 1 % de plus qu’en 2018, ce qui correspond à l’évolution actuelle de la population. On produit 39 % de déchets en plus en Corse que la moyenne nationale, établie à 525 kg/an/habitant. Cette tendance s’explique par l’impact du tourisme, qui représente l’équivalent actuel de 25 % d’habitats supplémentaires. Le taux de tri s’établit à 36 % soit 266 kg/hab, en 2019 contre 32 % en 2018 – 24% grâce au réseau de déchèteries et 11% par les collectes sélectives. Pour la 3e année consécutive, les flux recyclables sont en hausse : collectes sélectives (verre, papier, emballages, biodéchets) + 16 %, valorisables de déchèteries + 15 % et biodéchets compostés à la source + 11%. La distribution de composteurs individuels et l’installation de composteurs partagés dans les coeurs de villages et les quartiers d’habitation ont permis, l’an dernier, de mettre au compost 9 kg de déchets par habitant qui auraient auparavant été jetés avec les OM. Désormais, plus de 20 % de la population de l’île dispose d’une solution de compostage pour ses biodéchets. De manière générale, la Corse trie moins que le continent : seulement 1,5 emballage sur 10,3 papiers sur 10 et 6 bouteilles de verre sur 10. Les études de caractérisation menées en 2019 montrent ainsi que 70 % des déchets composant les OM auraient pu être triés pour être recyclés.
Crédit : CM, OG, Syvadec,
A savoir :
Sur le territoire européen, ESIN (European Small Islands Federation) est la voix de 475 000 insulaires habitants sur le territoire des 1 350 petites îles européennes. Elle aide à maintenir la population sur ses territoires. Les îles du Ponant sont membres de cette fédération européenne et participent aux groupes de travail avec la Croatie, le Danemark, l’Estonie, la Finlande, la Grèce, l’Irlande, l’Italie, l’Ecosse, la Suède et les îles d’Åland.
Le sommet (virtuel) des îles du monde VIS2020 aura lieu du 7 au 13 septembre 2020. Il abordera entre autres sujets, les politiques de développement durable mises en place pour garantir la prospérité insulaire. A noter le 10 septembre, une conférence (en français) sur la gestion intégrée des ressources naturelles et développement durable des petites îles.
A lire aussi :
Territoire insulaire : l’économie circulaire en mode Outre-mer (1)
La Réunion stimule l’économie de la fonctionnalité
« L’Echo circulaire a cessé sa parution mais l’actualité de l’économie circulaire continue d’être suivie par "Déchets Infos". »
En 2019, chaque corse a produit 730 kg de déchets municipaux, soit un volume total de 241 080 tonnes. C’est 1 % de plus qu’en 2018, ce qui correspond à l’évolution actuelle de la population. On produit 39 % de déchets en plus en Corse que la moyenne nationale, établie à 525 kg/an/habitant. Cette tendance s’explique par l’impact du tourisme, qui représente l’équivalent actuel de 25 % d’habitats supplémentaires. Le taux de tri s’établit à 36 % soit 266 kg/hab, en 2019 contre 32 % en 2018 – 24% grâce au réseau de déchèteries et 11% par les collectes sélectives. Pour la 3e année consécutive, les flux recyclables sont en hausse : collectes sélectives (verre, papier, emballages, biodéchets) + 16 %, valorisables de déchèteries + 15 % et biodéchets compostés à la source + 11%. La distribution de composteurs individuels et l’installation de composteurs partagés dans les coeurs de villages et les quartiers d’habitation ont permis, l’an dernier, de mettre au compost 9 kg de déchets par habitant qui auraient auparavant été jetés avec les OM. Désormais, plus de 20 % de la population de l’île dispose d’une solution de compostage pour ses biodéchets. De manière générale, la Corse trie moins que le continent : seulement 1,5 emballage sur 10,3 papiers sur 10 et 6 bouteilles de verre sur 10. Les études de caractérisation menées en 2019 montrent ainsi que 70 % des déchets composant les OM auraient pu être triés pour être recyclés.