Comment transformer une contrainte économique et sociale, l’insularité, en atout pour la pérennité d’un territoire d’outre-mer ? Au milieu de l’Océan Indien, à des milliers de km de la métropole, l’île de La Réunion se penche sur l’avenir de son économie et de sa population en testant de nouveaux modèles. Si l’isolement de l’île a entraîné jusqu’ici une très forte dépendance aux importations de produits, la mise en œuvre d’une économie de la fonctionnalité pourrait changer la donne.
Sur un territoire de 2512 km², abritant près de 900 000 habitants dont 40 % vivent sous le seuil de pauvreté, l’activité économique actuelle ne suffit plus à créer des emplois. Le taux de chômage s’élève à 23 % de la population active, touchant principalement les jeunes adultes. Bien loin de la France métropole, l’île de La Réunion subit comme les autres territoires d’outre-mer, des politiques et des stratégies économiques et sociales conçues en métropole, mais inadaptées aux besoins spécifiques du département. Les conséquences sociales en témoignent. Pourtant, depuis quelques mois, des prises de conscience émergent. Si le mouvement des gilets jaunes a fragilisé l’île par la fermeture d’entreprises et l’arrêt des importations de la métropole, il aurait eu également comme effet, de créer des maisons citoyennes et de sensibiliser la population locale à une consommation et à une réorganisation de proximité. Cette situation a permis de renouer avec une solidarité traditionnelle que les Réunionnais avaient sans doute oublié. Peut-être le début de nouvelles pratiques adaptées au contexte social et environnemental de La Réunion.
Réduire la dépendance aux importations
La Cité des Dirigeants a été créée en 2017 avec pour mission de structurer des projets de transition écologique et créer des liens entre les acteurs privés et publics dans les îles de l’Océan indien. Cette société coopérative d’intérêt collectif (Scic) est représentative de toutes les activités économiques de l’île (agro-alimentaire, automobile, décoration, bricolage, etc.). Elle dispose d’un centre de ressources des expériences, de quatre espaces d’intelligence territoriale pour co-construire de nouvelles filières économiques, d’un laboratoire d’expérimentation et d’un centre de perfectionnement aux affaires pour aider les dirigeants à s’ouvrir à de nouvelles expertises. C’est dans le cadre du pôle Innovation en accompagnement de structures durables, que Marine Gaudin, chargée des transitions territoriales, travaille aujourd’hui sur l’identification et la valorisation de porteurs de projets dans le secteur de l’économie de la fonctionnalité : « nous avons déjà initié au sein de notre espace d’intelligence territoriale Iles bleues de l’Océan indien, la promotion de l’économie circulaire, ainsi que le développement de contenants et ustensiles biodégradables et réutilisables pour remplacer le plastique jetable ».

La mobilisation de l’Ademe et de la Région Réunion a été un vrai moteur. L’appel à projets Economie circulaire 2018 a permis de mettre en lumière 22 projets qui seront co-financés dans leur développement pour un montant total de près d’1,5 million d’euros. L’édition 2019 est d’ores et déjà programmée avec une date de limite de dépôt de dossier au 1er avril. « Dans ce contexte stimulant, nous avons étudié de notre côté, la possibilité de mettre en œuvre des projets basés sur l’économie d’usage. Il s’avère que le contexte insulaire peut devenir très pertinent pour cette nouvelle approche », assure Marine Gaudin. Le chômage élevé, la dégradation de l’environnement et les importations de produits de consommation de masse pourraient ainsi être réduits. « Il est aujourd’hui incohérent à tous points de vue, d’importer des produits qui finiront en déchets et qui devront ensuite être exportés en Asie ou en métropole, sans aucun bénéfice durable pour l’île. L’idée serait de développer une économie locale basée sur des services et non plus sur des biens, insiste Marine Gaudin. Si l’on peut acheter cinquante voitures plutôt que cent, susceptibles d’être partagées par le plus grand nombre, c’est non seulement une économie financière mais également un gain pour l’environnement local ». Reste à faire connaître cette démarche et à convaincre. A commencer par les élus, qui par méconnaissance du sujet, n’osent pas bousculer les habitudes en place.
Pédagogie à l’égard des élus
Au sein de la Cité des Dirigeants, on tente de sensibiliser le plus grand nombre de chefs d’entreprises. Depuis le mois de février, la structure organise des petits déjeuners pour expliquer et repérer les secteurs d’activités susceptibles d’adhérer à cette nouvelle forme d’économie. L’Ademe est là aussi pour accompagner. Mais surtout, les initiateurs de cette opération veulent bénéficier d’une expertise et d’une connaissance en la matière. La Cité des Dirigeants a invité pour cela le secrétaire général de l’IE EFC (Institut européen de l’économie de la fonctionnalité et de la coopération) pour une session d’informations et de formations. « C’est à la fois une grande première pour l’île et pour l’institut qui n’a encore jamais accompagné un territoire insulaire d’outre-mer, se réjouit Philippe Guinaud. Je suis venu ici en toute humilité, pour découvrir le potentiel de ce territoire et pour aider les acteurs locaux à acquérir des outils et une méthodologie. Le plus difficile ne sera pas tant de faire adhérer les entreprises et les citoyens que les élus de ce territoire. Il faut faire preuve d’une grande pédagogie » affirme-t-il. Après deux jours de formation en interne des futurs animateurs, l’IE EFC va accompagner les premiers ateliers qui réuniront une quinzaine d’acteurs, de tous horizons (élus, étudiants, chefs d’entreprises, représentants de collectivités locales) : « nous souhaitons avant tout expliquer que l’économie circulaire ne se résume pas à la gestion des déchets et au recyclage, affirme Philippe Guinaud. L’économie d’usage est un concept à la fois ancien et nouveau qu’il faut expliquer et mettre à la portée de tous ». Ce qui, regrette-t-il, n’a pas été suffisamment inscrit dans la feuille de route sur l’économie circulaire. Dès le mois d’avril, d’autres ateliers seront organisés sur l’île pour affiner les projets sélectionnés. Ces réunions doivent favoriser les échanges, la coopération entre entreprises et à terme la création d’un club, à l’instar de ceux qui existent déjà en métropole. Un accompagnement sur le long terme devrait se mettre en place. « Il est avant tout indispensable de comprendre les besoins des uns et des autres et d’enclencher des dynamiques de coopération, créatrices de valeurs et d’emplois » assure Philippe Guinaud.
Crédit : Ademe
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