Union européenne : une économie circulaire encore trop timorée

Enjeux sur l’empreinte matière et les ressources importées

La réglementation en faveur du réemploi, de la réparation, de la réduction des déchets et d’un meilleur tri des déchets se concrétise depuis le début de l’année. Malgré de nombreuses dérogations et mesures incomplètes, l’Union européenne avance dans sa transition. Certaines institutions n’hésitent pas à faire des piqûres de rappel. Dans son rapport sur l’économie circulaire présenté devant le Conseil début juin, l’AEE juge l’empreinte matière de l’Europe encore trop élevée.

La forte dépendance de l’Europe à l’égard des ressources naturelles pour fournir matériaux, denrées alimentaires et combustibles entraîne d’importantes répercussions sur l’environnement et le climat. Cette dépendance notamment à l’égard des importations mondiales de matières premières essentielles, minerais métalliques et combustibles fossiles est actuellement à la hausse, dans un contexte géopolitique plus difficile. Dans son ensemble, l’économie européenne reste grande consommatrice de ressources pour satisfaire les besoins des citoyens européens et développer ses exportations. Au sein de l’UE, plus de huit milliards de tonnes de matières premières (en majorité des minerais non métalliques) sont ainsi utilisées chaque année. Et 68 % de ces matières sont des ressources naturelles extraites en Europe (chiffres Eurostat 2023).

Des mesures plus contraignantes et ciblées sur l’utilisation des ressources pour favoriser une économie plus régénérative en Europe. C’est ce que recommande le dernier rapport de l’Agence européenne de l’environnement (AEE) intitulé « Accélérer l’économie circulaire en Europe : état et perspectives 2024 » publiée fin avril 2024. L’AEE souhaite en particulier aller au-delà de la problématique déchets et du recyclage. Elle déplore que l’Union européenne continue de suivre un modèle linéaire avec des produits mis sur le marché dont la durée d’usage est limitée : « ces produits sont fabriqués en masse, sacrifiant souvent la qualité et conduisant à une obsolescence précoce. Malgré des mesures prises dans plusieurs Etats membres, les modèles d’économie circulaire restent limités en ce qui concerne la réparation, le réemploi et le remanufacturing en particulier ». Ces pratiques entraînent des changements à grande échelle d’activités industrielles ; d’où le manque d’entrain de nombreux secteurs d’activité pour les mettre en œuvre. Les politiques doivent faire pression en s’appuyant sur des mesures fiscales incitatives et des campagnes de sensibilisation auprès des consommateurs, préconise l’agence.

Revoir l’usage des ressources

 

Dans ce rapport détaillé, l’AEE fournit une analyse approfondie des avancées européennes, souligne la forte impulsion politique observée dans le cadre du pacte vert pour l’Europe, et présente des options et des perspectives pour l’accélérer davantage. Elle pointe également que l’impact des actions locales prend du temps pour changer les habitudes de consommation et souligne plusieurs mesures pertinentes pour une économie circulaire : tout d’abord, des politiques plus vertueuses devraient être orientées sur l’usage de la ressource et l’empreinte matière, plutôt que de rester focalisées sur la gestion des déchets et le recyclage. De nouvelles actions sont attendues pour développer des filières de recyclage de haute qualité. De cette façon, les matières conserveront leur fonction et leur valeur d’origine le plus longtemps possible et favoriseront l’indépendance de l’UE vis-à-vis des ressources importées. La mise en œuvre de la politique européenne sur les produits durables devrait encourager la fabrication de produit sûrs, durables et conçus pour durer. L’offre de matières premières secondaires devrait pouvoir rivaliser avec celle des matières premières vierges.

L’OCDE sollicite les villes et régions européennes

L’OCDE organise sa 7e table ronde sur « l’économie circulaire dans les villes et les régions de l’Union européenne » en avril 2025. A cette occasion, elle sollicite l’ensemble des parties prenantes pour répondre à une enquête avant le 21 juin 2024. L’objectif est d’étudier les bonnes pratiques, le déploiement dans les territoires des politiques de l’UE en matière d’économie circulaire, ainsi que les défis et les possibilités de la transition vers une économie circulaire. Parmi les questions posées : pourquoi votre ville/région souhaite-t-elle passer d’une économie linéaire à une économie circulaire ? Comment l’économie circulaire est mise en œuvre dans votre région ? Qui fait quoi pour l’économie circulaire dans votre région ? Quels sont les principaux obstacles et les stratégies prospectives pour y parvenir ? Formulaire à retrouver le site de l’OCDE

Outre la mise en œuvre des principes d’éco-conception, il est également essentiel d’accroître la circularité en maximisant l’utilisation et la durée de vie des produits par le biais du réemploi, de la réparation et du reconditionnement. Il convient également d’accorder une attention particulière au marché de l’approvisionnement en matières premières, et de corréler les subventions et les prix de celles-ci à leur incidence sur l’environnement. Dans cette optique, les matières recyclées doivent être sur le même pied d’égalité. Ces changements pourront alors réduire la consommation de produits non durables. Malheureusement, les tendances observées aujourd’hui dans l’UE ne vont pas dans ce sens, déplore l’AEE dans son rapport.

Avec un taux de circularité de 11,5 % en 2022 (ayant pour seul critère, l’incorporation de matière recyclée), l’Europe consomme une proportion de matières recyclées plus élevée que les autres régions du monde. Mais les progrès européens sont lents et l’agence considère objectivement que nous sommes encore loin des 22 % de circularité fixés d’ici à 2030. Pour nuancer, le rapport mentionne l’émergence de plusieurs politiques favorables, illustrées par l’augmentation des taux de recyclage, des actions sur l’économie du partage et le réemploi. Parmi les pays ayant adopté une stratégie nationale d’économie circulaire : la Belgique, la Finlande, les Pays-Bas, l’Italie et la Portugal depuis 2016-2017. La France en 2018 avec sa feuille de route ; l’Allemagne, la Suède, l’Espagne, Malte et la Lettonie en 2020 ; la Roumanie, l’Autriche, la Bulgarie et l’Estonie en 2022.

Gouvernance mondiale

 

Présentées le 3 juin 2024 devant le Conseil européen, plusieurs conclusions et préconisations du rapport mettent en lumière le manque de volonté des politiques nationales et des instances européennes pour accélérer. Pour l’agence, il est urgent de maximiser la valeur et la fonction des produits existants. Mais cela nécessite d’accroître fortement l’intensité d’utilisation de chaque produit et d’allonger leur durée de vie. Et d’ajouter que le succès à grande échelle d’une économie circulaire doit reposer en grande partie sur la réutilisation de quantités substantielles de matières premières secondaires de haute qualité. En parallèle, la réduction de la demande de matière primaire est indispensable. L’agence invite à une réflexion profonde en amont sur les besoins et sur l’allongement de la durée de vie des produits et de leur usage, via la réparation. Au regard de la situation et des tendances actuelles, le rapport ne prévoit pas une réduction significative de la production de déchets d’ici à 2030 : le recyclage a augmenté au fil du temps, mais les taux ont stagné ces dernières années. Par ailleurs, le rapport pointe clairement que l’Europe ne peut à elle seule, réduire l’utilisation non durable des ressources à l’échelle mondiale. Et qu’un cadre de gouvernance mondiale solide sur l’utilisation des ressources et l’économie circulaire sera à terme essentiel.

Les textiles dans le viseur

A partir du 1er janvier 2025, les Etats membres devront collecter séparément les textiles. Selon l’agence européenne de l’environnement, la plupart des déchets textiles générés en Europe finissent en mélange avec d’autres gisements de déchets. Ce qui freine la possibilité de trier et mieux recycler des matières de qualité. En 2020, environ 16 kg de déchets textiles par personne ont été produits en Europe. Seulement un quart de cette quantité a été collecté séparément pour réemploi et recyclage. Le reste a fini avec les ordures ménagères. Sur l’ensemble des textiles usagés, 82 % proviennent des consommateurs, le reste émane de l’industrie ou de textiles non vendus. Selon une enquête menée par l’AEE en 2023, la majorité des Etats membres disposent déjà d’un dispositif de collecte séparée des textiles réutilisables. Mais l’agence avertit que les capacités de tri et de recyclage doivent être renforcées pour traiter tous les textiles, afin de stopper leur incinération, enfouissement ou exportation hors UE. Par ailleurs, certaines définitions sur les déchets textiles et les textiles usagés méritent d’être rapidement harmonisées. Les données collectées par l’agence montrent de grandes divergences selon les pays et les interprétations que l’on en fait.

Crédit : Pixabay, Valorplast, Underdog

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