Au coeur de Roubaix, le réemploi fait lien

La Braderie de l’Art et Triselec mettent leur matière en commun

La ville de Roubaix serait-elle devenue un lieu inspirant pour l’économie circulaire ? Début février, l’Institut national de l’économie circulaire a inauguré ses premières rencontres régionales au coeur des Hauts-de-France. L’occasion de mettre un coup de projecteur sur les engagements d’acteurs locaux qui ont choisi de suivre un nouveau modèle économique et sociétal. Le réemploi se trouve bien souvent au coeur de ces enjeux. Pour la Braderie de l’Art, Triselec et Fibr’& Co, il est devenu le lien indéfectible entre la culture, le recyclage et l’insertion professionnelle.

Tout nordiste qui se respecte connaît la Braderie de l’Art à Roubaix. Depuis 1991, cet événement a lieu le premier week-end de décembre. Pendant 24h non stop, 150 artistes et designers se réunissent sur 2000 m2  pour redonner une seconde vie « artistique » à quelque 3000 m3 d’objets ou de matériaux, voués à être jetés. Cette manifestation, initiée par Fanny Bouyagui, artiste plasticienne de renom et fondatrice de l’association Art Point M, revêt aujourd’hui une notoriété européenne et évolue dans le temps. « Dans un esprit de design et de sensibilisation environnementale, nous privilégions les matériaux bruts qui sont ensuite retravaillés, transformés, comme le bois, le métal, le plastique.

Objet présenté lors de la Braderie de l’Art 2018

Ce sont des matières à construire, et pas seulement des meubles en bois massif ou en formica qu’on récupère et qu’on relooke pour la revente » souligne Sabine Duthoit, porte-parole de l’association. La prise en compte de l’environnement à travers le réemploi d’objets permet d’éveiller le grand public qui vient admirer le résultat et acheter ces objets. C’est aussi l’occasion pour les entreprises de faire des dons de matériaux et de recevoir en retour le label Re-collecte, signe d’un engagement dans le réemploi et d’un nouveau modèle économique. Créé en 2013 par Art Point M, ce label rassemble aujourd’hui une trentaine d’entreprises certifiées parmi lesquelles Decathlon, Hutchinson, Metro, Urbaneo, Secondly, Defabnord, OVH ou encore Enedis : « il est intéressant de voir comment des citoyens salariés perçoivent l’objet ou la matière provenant de leur entreprise et qu’ils retrouvent transfigurés à la Braderie » indique Sabine Duthoit. Aujourd’hui les organisateurs de la Braderie de l’Art veulent aller plus loin dans leur démarche en proposant de tracer les objets d’art ou designed, réalisés pour l’événement. « Parmi les projets à étudier et à creuser à moyen terme, l’idée serait d’associer une étiquette à chaque objet exposé, indiquant l’origine de ses composants. De cette façon, cet affichage aurait du sens dans un contexte de réemploi local et de circuit court » insiste Sabine Duthoit.

Au-delà de ce moment culturel populaire, les entreprises peuvent désormais donner tout au long de l’année grâce à l’aménagement d’un espace dédié fin 2018. « La ville de Roubaix nous a aidé à trouver ce local dans lequel nous avons commencé à stocker les matériaux non utilisés. Cet espace nous permet non seulement de préparer plus sereinement la prochaine braderie, mais aussi d’affiner le tri des produits et matériaux que l’on souhaite recueillir, en privilégiant les matières brutes ou les formes originales » ajoute la porte-parole de Art Point M. Pour atteindre une autonomie financière, cet espace pourrait servir à terme à la création d’une matériauthèque. Moyennant une adhésion, créateurs, bricoleurs ou étudiants en école de design ou d’architecture viendraient ici trouver leur bonheur et leur inspiration. « Alors que la Braderie de l’Art fêtera ses trente ans en 2020, nous encourageons la création de nouvelles boucles pour donner une seconde, voire un troisième vie aux matériaux, mais également tisser des liens sociaux, culturels et économiques entre tous les acteurs du territoire » se réjouit Sabine Duthoit.

Triselec du recyclage au réemploi

 

En 2018, le label Re-Collecte a étendu son réseau en associant de nouveaux acteurs économiques, culturels et institutionnels. C’est ainsi que Triselec est devenu partenaire fondateur du label. Centre de tri et de requalification pour l’emploi depuis 25 ans, Triselec soutient le label par ses compétences et l’accès à des matériaux et objets de seconde main. Un partenariat naturel, c’est ainsi que l’on pourrait qualifier la collaboration entre Art Point M et Triselec. Avec un chiffre d’affaires de 18 millions d’euros pour 120 000 tonnes de déchets d’emballages ménagers traités sur ses trois sites en 2017, Triselec emploie 432 personnes dont 250 en insertion professionnelle. En 2017, l’entreprise a créé le concept ReStore pour donner une autre vie aux objets : « les déchets se complexifient et il est parfois difficile de traiter tous les flux. A l’heure de l’automatisation des centres de tri, nous souhaitons malgré tout maintenir une présence humaine dans notre activité. C’est la raison d’être de notre entreprise » souligne Damien Delage, responsable bureau d’études chez Triselec.

L’équipe de ReStore

Ici la mécanisation est étroitement associée au personnel humain. Les salariés sont aussi acteurs du réemploi et de la valorisation des déchets. Les refus de tri sont ainsi identifiés et sélectionnés selon leur état pour connaître une seconde vie dans le nouveau magasin ReStore, installé à Roubaix. « Dans cet espace de vente, les objets et mobilier proviennent essentiellement de trois déchèteries de la Métropole de Lille, explique Dany Dunat, directrice générale de Triselec. Nous récupérons la vaisselle, le mobilier, des livres, des objets de décoration ou des petits appareils ménagers sur des espaces identifiables pour l’usager. Les produits sont acheminés dans nos ateliers près d’Halluin pour être réparés, avant d’être revendus ou dirigés vers l’espace de stockage d’Art Point M ». Une dizaine d’employés en contrat d’insertion sont en charge de cette activité au sein de Triselec. En 2018, l’entreprise a ainsi pu sauver 200 tonnes d’objets de la décharge ou de l’incinération. Et comme une idée ne vient jamais seule, Dany Dunat poursuit sur sa lancée en créant de nouvelles synergies avec des acteurs du monde associatif, étudiant et de l’ESS. En ayant répondu à l’appel d’offre de Roubaix sur le projet de Maison de l’économie circulaire, Triselec espère ainsi entraîner dans son sillon, d’autres structures pour organiser des animations, des ateliers, des Repair café ou des formations.

Mobilier à valeur sociale ajoutée

 

A l’instar de Triselec, l’atelier Fibr’&Co a choisi le thème du réemploi comme support à l’insertion professionnelle de jeunes adultes en difficulté. Pas n’importe lequel, puisqu’il s’agit de réaliser du mobilier à partir de matériaux en bois de récupération. Cette activité est gérée depuis deux ans par l’association Arcadis à Roubaix. Plus qu’un travail, c’est l’acquisition d’un savoir-faire et l’apprentissage des codes de l’entreprise. Estampillé « Made in Roubaix », le mobilier s’inscrit dans une dynamique locale de zéro gaspillage et d’éco-conception, composé à 80 % de matériaux de récupération. A partir de palettes en bois, mais aussi de matériaux de découpe ou de chutes de production, une douzaine de jeunes travaillent la menuiserie et l’ébénisterie. Depuis sa création, l’atelier a recruté 29 personnes qui pour plus de la moitié, ont trouvé un emploi après leur passage chez Fibr’&Co.

« Le mobilier est assemblé selon des techniques d’ébénisterie traditionnelles, explique Zorha Haddou, la responsable d’atelier. Par une qualité de fabrication et un travail décoratif poussé, nous nous distinguons en proposant des meubles de qualité ». Le mobilier est vendu sur le pole de production ou sur le site Internet. Il peut également être loué pour des événements professionnels et privés et faire l’objet de création sur mesure. Aujourd’hui, Fibr’&Co souhaite intégrer d’autres matières comme le textile, le métal et le carton, pour développer de nouvelles compétences. Celles-ci seront désormais reconnues par un certificat de qualification professionnelle, intitulé Intervenant Revalorisation de Mobilier et d’Agencement. En partenariat avec l’Unama (Union nationale de l’artisanat des métiers de l’ameublement) et l’éco-organisme eco-mobilier, Fibr’&Co vient de lancer sa première session pour une dizaine de salariés. Les épreuves se dérouleront en mai prochain. Dès le mois de mars, Fibr’&Co déménagera dans un nouveau bâtiment en plein coeur de Roubaix. Il regroupera l’atelier de fabrication sur une surface de 400 m² et une boutique showroom de 80 m2. L’objectif est de valoriser à la fois la matière et le savoir-faire des jeunes en insertion. Dans cette perspective, un Repair Café ouvrira ses portes en septembre 2019.

Une maison de l’économie circulaire

A Roubaix, le Couvent des Clarisses retrouvera d’ici quelque temps, une seconde vie en intégrant un lieu totem de l’économie circulaire et du zéro déchet. Un appel à projet a été lancé par la ville, pour sélectionner le ou les lauréats capables d’y implanter des activités accélératrices de transition écologique, d’animer le lieu et d’en assurer la programmation. Une première phase de travaux permettra de créer un démonstrateur régional de l’économie circulaire sur une superficie de 500 m2. Le site s’étend sur 3 500 m² mais nécessite avant de l’occuper, d’importants travaux de rénovation et de mise aux normes. Le choix a donc été fait de lancer ce premier projet avant d’envisager un développement plus large. La chapelle accueillera des conférences et des ateliers. Plus tard, le couvent devrait également abriter des espaces de co-working, un incubateur, un hôtel d’entreprises, des espaces d’expositions ou de formations. À la fois tiers-lieu et cluster d’entreprises, porte d’entrée des projets développés sur le territoire, cet espace se veut un accélérateur de changements de comportement des citoyens et des acteurs économiques ;  une référence nationale et même européenne dans le domaine de l’économie circulaire inclusive et du zéro déchet ; et un terrain propice à l’émergence de solutions nouvelles. Avant la sélection du lauréat, programmée à l’automne 2019, les acteurs associatifs ou économiques qui souhaitent expérimenter sur le site un projet ponctuel en lien avec l’économie circulaire et le zéro déchet, sont invités à envoyer leur projet à la ville de Roubaix.

Savoir :

La prochaine Braderie de l’Art aura lieu les 7 et 8 décembre 2019, précédant de quelques semaines l’inauguration de la capitale mondiale du design 2020, à Lille.

Crédits : Triselec, Jacob Khrist, Matthieu Colin, Hervé Perraud

« L’Echo circulaire a cessé sa parution mais l’actualité de l’économie circulaire continue d’être suivie par "Déchets Infos". »

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