Fabriquer du mobilier professionnel à partir de matériaux de récupération, dans le cadre d’une activité économique durable, c’est l’enjeu du programme Booster circulaire lancé par l’éco-organisme Valdelia, en charge de la gestion des déchets d’ameublement professionnels et l’association Les Canaux à Paris. Quinze projets ont été retenus, initiés par des artisans, des ressourceries, des start-up et des structures de l’ESS. Pendant 18 mois, ils seront accompagnés dans leur démarche de design, de financement et de commercialisation.
« Nous n’imaginions pas le franc succès du programme Booster circulaire avec 80 dossiers de candidature provenant de toute la France », se réjouit Elisa Yavchitz, directrice des Canaux, une association parisienne qui s’engage auprès des acteurs d’économies solidaires et innovantes. Parmi ses actions récentes, le lancement d’un programme d’accompagnement d’activités dans le mobilier professionnel issu de matériaux de récupération. Fruit d’une année de réflexion et de travail, ce projet baptisé Booster circulaire est également porté par l’éco-organisme Valdelia : « notre engagement dans ce domaine répond aujourd’hui à un vrai besoin de la part des distributeurs de mobiliers professionnels. Il s’agit d’un marché facile à identifier et très ciblé, souligne Arnaud Humbert-Droz, directeur général. Ce time-to-market va permettre d’embrayer rapidement sur une dynamique commerciale, et un marché pérenne ». A condition, insiste le directeur de Valdelia, de ne pas rater la marche et les promesses.

Pour l’instant, l’heure est à la mise en œuvre d’un réseau relationnel entre fournisseurs de matières, fabricants de mobilier circulaire et donneurs d’ordre. Il y a une dizaine d’années, la tendance était limitée à du ponctuel. Aujourd’hui, c’est dans l’air du temps, et la demande du secteur est bien présente. Pour satisfaire les grandes enseignes, Valdelia tient à encadrer la démarche. L’objectif : aider des artisans, des responsables de ressourceries et de structures de l’ESS ou encore des start-up à trouver un modèle viable et durable pour leur activité autour du mobilier professionnel circulaire. Lancé officiellement le 19 avril dans les locaux des Canaux, le programme Booster circulaire soutient quinze projets*. Ils sont menuisiers, fabriquent des luminaires et objets de décoration, transforment matériaux en bois récupéré, valorisent fenêtres en bois usagées et bâches publicitaires en mobiliers, collectent des déchets de bois d’entreprises ou de collectivités. Leurs points communs ? Ils contribuent à l’insertion professionnelle de personnes éloignées du marché de l’emploi et souhaitent développer une activité pérenne autour du mobilier professionnel à partir de matériaux de récupération.
Le pied à l’étrier en 18 mois
Cette opération, unique en son genre, entraîne dans son sillon une trentaine de partenaires d’horizons très différents : des collectivités comme la Ville de Paris, Est Ensemble ou la région Ile-de-France, des institutionnels comme l’Ademe, la CCI de Paris ou le Cress (Chambre régionale de l’économie sociale et solidaire), mais aussi, des cabinets de conseil, des entreprises des promoteurs immobiliers et des studios de design. Pour accompagner les candidats sélectionnés par le Booster pendant 18 mois, Studio 5.5, Fondation d’entreprise Deloitte et Les Petites Rivières vont se relayer sur le terrain dans quatre domaines : l’aide individualisée pour répondre aux problèmes de chacun et bénéficier de l’expertise des acteurs partenaires ; une aide sectorielle pour trouver des solutions collaboratives sur des enjeux communs tels que l’approvisionnement, la logistique, les normes et assurance, la mise en marché ; le design et le développement commercial.
« Pour éviter de faire le grand saut dans l’inconnu, nous allons aider à identifier le marché et à bien cerner les verrous et les leviers, explique Elisa Yavchitz. C’est pourquoi, nous avons sollicité des experts dans chacun de ces secteurs pour aider nos candidats à franchir une nouvelle étape. Ainsi la mission de la Fondation d’entreprise Deloitte sera d’expliquer avant tout que les chiffres et la comptabilité sont des amis. Pour passer du rêve à la réalité, il va falloir créer des business models viables, mais aussi de solides compétences en design. L’un des fondateurs du studio de design 5.5, Jean-Sébastien Blanc, intervient dans ce projet comme médecin des objets : « il y a quinze ans, nous avions démarré la même démarche, mais cela est tombé à l’eau, car ce n’était tout simplement pas le moment. Aujourd’hui avec le booster, nous souhaitons aider à pérenniser un mobilier professionnel qui a du sens, et pas seulement sur le plan visuel ou esthétique, mais qu’il soit conçu pour résister et devenir intemporel ». En misant sur la coopération entre le monde de l’entreprise et celui de l’ESS, l’agence de conseil Les Petites Rivières encourage les achats responsables. L’aide apportée aux porteurs de projet va permettre d’élaborer les futurs lieux dans lesquels leur mobilier circulaire pourra s’inscrire (bureaux éphémères, tiers lieux, etc.). Cela devrait se traduire en novembre prochain, par une première rencontre avec des acheteurs potentiels, dans le cadre d’une exposition de prototypes.
Un marché à fort potentiel
Mobilisé dans ce programme, le Cress Ile-de-France a réalisé pour l’occasion, une étude sur les chiffres clefs du marché de l’ameublement et son potentiel. 80 % du mobilier est réalisé sur le territoire français. Le secteur du mobilier neuf en France est évalué à 14 milliards d’euros par an, tandis que le marché de l’occasion rapporte 2,4 millards d’euros. Seuls 4 % du mobilier en fin d’usage est réutilisé aujourd’hui. Les freins sont encore bien présents et se situent principalement au niveau du sourcing, de l’hétérogénéité des flux, de la réglementation, de la logistique et du coût de traitement. Face à ces barrières, des leviers existent bel et bien assure cette étude. Actuellement, il n’y a pas de problème de quantités, mais des problèmes de collecte et de logistique.

De son côté, Valdelia récupère en moyenne 80 000 tonnes de matières chaque année et le recyclage risque de connaître ses limites, insiste Arnaud Humbert-Droz. « C’est pourquoi, notre ambition est de créer une véritable matériauthèque en vue d’un réemploi et de mettre désormais dans la boucle, les fabricants traditionnels ». Autre axe de travail, la normalisation. Les tests techniques sur la résistance et l’inflammabilité du mobilier répondent à des critères drastiques de sécurité. Pour autant, dès lors qu’il s’agit de mobilier issu de matériaux déjà utilisés, Valdelia et le FCBA réfléchissent sur une nouvelle approche de normalisation basée non plus sur le produit fini mais sur ses composants. Au-delà de ce chantier d’accompagnement, l’éco-organisme et Les Canaux veulent jouer le rôle de passerelle entre ces acteurs de l’ESS, menuisiers ou artistes avec le monde de la distribution et des metteurs en marché. Cela, bien sûr, doit passer par la vente de mobiliers pour valoriser un savoir-faire et inscrire le réemploi dans des habitudes commerciales. Mais à terme, cela ne suffira pas, avoue Arnaud Humbert-Droz, pour qui cette démarche n’est qu’un début : « la logique d’économie circulaire, c’est bien plus qu’une production de biens. Pour donner tout son sens à ce mobilier professionnel circulaire, nous devons réfléchir dès à présent à d’autres manières plus immatérielles (expertise, conseil, service d’usage) de garantir à cette activité, une réelle viabilité ». Une prochaine étape sans doute.
* A Travers Fil, Libre Objet, Atelier 9, Atelier R-ARE, Convergence 34, LAO, Kataba, Sève, Les Astelles, Les Chantiers Valoristes, Pimp your Waste, Plateforme solidaire du Roannais, Poste-Crea, Rousseau Agencement, Renov’Office.
Crédit : CM, Kinnarps, Les Canaux
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