Jusque-là discrète sur le sujet, la filière française du cuir montre ses engagements en faveur d’une économie plus circulaire. Eco-conception, réduction des substances toxiques, réemploi et recyclage sont devenus des enjeux sensibles pour tous les corps de métiers du cuir. Bousculée par des consommateurs plus exigeants sur la traçabilité des produits, la filière cherche à verdir ses activités et à valoriser ses déchets localement. D’autant que la Chine, gros importateur de déchets de coupe, a décidé de stopper ce commerce il y a deux ans, à l’instar d’autres catégories de déchets.
Tanneries, maroquinerie, prêt-à-porter, chaussures, selleries, le cuir est travaillé, transformé depuis des siècles avec dans son sillage, des pollutions souvent dévastatrices pour l’eau, le sol et la santé humaine. Si certaines pratiques artisanales de tannage ou de transformation, nocives pour l’environnement se poursuivent dans certains pays en développement, elles semblent avoir disparu sous nos latitudes. La filière du cuir cherche à redorer son image, touchée par les mouvements hostiles à l’exploitation et à la consommation animale. En France, cette industrie portée par les grandes maisons du luxe, est un acteur économique de poids représentant près de 25 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Consciente de l’enjeu commercial, la filière française a lancé le fonds d’investissement Cuir Invest l’été 2019, dont l’objectif est de soutenir financièrement les jeunes talents et de favoriser l’accélération de la croissance de marques à fort potentiel. Doté d’un budget de cinq millions d’euros, le fonds regroupe une association Au-delà du Cuir co-financée par le CTC (Centre technique du Cuir) et la Fédération de la Chaussure. Parmi les thématiques soutenues, figurent les matériaux alternatifs et techniques, le recyclage et l’up-cycling, les marketplaces, le prototypage et l’impression, l’automation et la robotique, les solutions d’optimisation de la logistique et du stockage. Cuir Invest envisage de constituer un portefeuille d’une dizaine de participations.

Selon Frank Boehly, président du Conseil National du Cuir, face à un consommateur exigeant et avisé, l’entreprise doit pouvoir expliquer son rôle sociétal, environnemental, la traçabilité des produits, l’impact CO2. Ces réflexions sont anciennes dans les grandes maisons de luxe mais n’ont jamais vraiment percé, préférant l’adage « pour vivre heureux, vivons cachés ». « Au sein du CNC, j’ai demandé l’obligation de communiquer tous les ans sur ces sujets. Un livre blanc sur la RSE devrait par ailleurs être publié prochainement. Aujourd’hui, la tendance du marché tourne le dos au cuir. Il faut donc réagir rapidement » affirme Frank Boehly.
Bousculer les usages du cuir
A ce jour, le fonds Cuir Invest soutient des entreprises innovantes dont Authentic Material. Entreprise hors normes lancée en 2016, elle s’est d’abord attelée à la valorisation de sous-produits d’origine animale (corne ou coquillage), végétale (bois, racine, café) et minérale (pierres précieuses), avec l’objectif de créer des objets haut de gamme. Depuis quelques mois, les déchets de cuir mobilisent à plein temps la start-up toulousaine. « Quand un transformateur achète en moyenne 1000 tonnes de peaux par an, il n’en consomme en réalité que 40 % environ. Que fait-il du flux restant ? » interroge Vincent Menny, fondateur et président de Authentic Material. Habituée à travailler en circuit court avec les déchets de corne pour en refaire des manches de couteau, l’entreprise a choisi de se pencher sur les chutes de cuir dès l’été 2019 en partenariat avec plusieurs marques de luxe (Hermès, Kering, Weston etc). En proposant d’en faire un nouveau matériau, Authentic Material a rapidement conquis la profession. Les chutes de cuir sont broyées, pressées, chauffées pour obtenir des blocs de matière façonnables à souhait et créer des accessoires de mode, des bijoux, des renforts de sacs ou des bonbouts (dernière épaisseur de talon de chaussure). Brut ou associé avec d’autres matières biosourcées, le cuir peut aussi s’enrichir de nouvelles propriétés et apparences.

Depuis novembre 2019, Authentic Material a développé une cellule design pour prototypage de chaussures, lunettes, couteaux, pendentifs. L’entreprise stocke sa matière dans ses locaux et a intégré son propre service R&D. Elle fabrique sur deux sites en France, dans le Sud-Ouest et le Nord-Est. Mais les besoins d’internaliser des opérations plus scientifiques et de conception se font urgemment sentir. Sa première levée de fonds de 1,5 million d’euros réalisée en décembre 2019 avec le soutien de Cuir Invest et de BpiFrance va donc lui permettre d’accélérer la commercialisation de ses matériaux, d’accroître ses capacités industrielles et d’étendre l’application de sa technologie à de nouvelles matières, comme de la laine ou de la plume. Aujourd’hui partenaire des grandes marques de maroquinerie en France, l’entreprise ne se limite pas aux frontières nationales. Des collaborations sont en cours avec la filière du cuir en Suisse, en Italie et au Royaume-Uni.
Les tanneries jouent le jeu
En Nouvelle-Aquitaine, le poids économique de l’industrie du cuir est 1,5 fois plus important qu’au niveau national. De ce constat, est né le cluster ResoCuir qui accompagne au quotidien les entreprises du cuir dans leur développement, par une mise en réseau des différents corps de métiers et la valorisation de leurs travaux. Cela se traduit par un salon annuel, Les Portes du Cuir qui vient de se consacrer à la responsabilité environnementale lors de son édition en septembre dernier ; et un programme d’actions, parmi lesquelles la gestion des chutes de cuir.
Pour Thierry Poncet, responsable du département cuir au Centre technique du cuir, si l’on prend l’exemple de la chaussure, ce sont des milliards de paires commercialisées tous les ans, sans compter la saisonnalité et la pression de la mode sur les produits et accessoires de luxe qui obligent les entreprises à fabriquer et vendre sans cesse. Il y a un peu de réutilisation, mais peu de recyclage au final. Ce qui est démodé, usé ou invendu part en décharge ou en incinération : « la filière se retrouve donc face à deux alternatives : pousser à la durabilité du produit en misant sur l’éco-conception, son réemploi et sa réparabilité, et développer des solutions de recyclage sur le territoire » explique-t-il. Si la tannerie est une forme de recyclage, puisqu’on récupère la peau de l’animal dans l’abattoir pour en faire du cuir, les déchets issus des opérations de traitement posent encore problème. Poils, graisses, sans compter les effluents et en particulier le chrome.
Des travaux sont en cours pour mettre au point des formulations de tannage sans chrome, substance chimique aux qualités jusque-là inégalées pour rendre les peaux imputrescibles. Bien que l’usage du chrome en tannerie soit parfaitement maîtrisé tant pour l’environnement que pour le salarié, le secteur cherche des alternatives plus vertueuses. De la même manière, l’optimisation de la consommation d’énergie, de matières et de l’eau est largement prise en compte : « au niveau de la tannerie Bastin, on a travaillé avec l’Apave pour faire un bilan énergétique et on s’est rendu compte que c’était un levier économique. En faisant de l’économique on fait aussi de l’environnemental. Et en faisant de l’environnemental, on va améliorer la qualité de nos produits et diminuer la pénibilité de nos salariés » assure Gilles Lapierre, directeur industriel chez JM Weston.
Quand la Chine ferme ses frontières
« Nous devons aujourd’hui trouver de nouveaux débouchés pour les déchets de coupe générés en grandes quantités en maroquinerie et jusqu’à récemment largement exportées vers l’Asie » insiste Régis Léty, consultant développement durable au CTC. A l’échelle mondiale, la production de déchets de cuir pourrait s’élever à au moins 800 000 tonnes chaque année. La France, en tête des fabricants et transformateurs de pièces en cuir, représente sans doute une part non négligeable de ce flux. A ce jour, difficile d’avoir des données précises et fiables. « L’évaluation des quantités est un travail de longue haleine que personne jusqu’ici n’a mené, assure Régis Léty. Mais nous n’avons pas d’autre choix que de jouer la transparence afin de mettre en œuvre une nouvelle filière de collecte et de traitement sur le territoire français ». Dans cette perspective, toutes les compétences sont sollicitées. C’est le cas de la société Api’Up, spécialisée dans la collecte et l’up-cycling des déchets industriels comme le bois, le textile et plus récemment les chutes de cuir. Objectif, créer des produits haut de gamme tel que du mobilier et des accessoires destinés au secteur professionnel. Basée dans le territoire du sud-aquitain, Api’Up se concentre sur les gisements de sellerie et de maroquinerie depuis 2015. Actuellement, cette collecte locale représente environ 50 tonnes par an, mais le gisement potentiel est énorme.
« Après plusieurs essais de transformation, nous avons gagné en connaissance de la matière et en compétence sur les procédés de traitement, explique la présidente Valérie Fernani. Aujourd’hui, nous avons choisi comme pour d’autres flux de déchets, de déstructurer ce cuir en le broyant, afin de l’agréger. Nous obtenons ainsi plusieurs qualités capables d’intégrer cinq ou six applications haut de gamme. Le fruit de ce travail est en cours de dépôt de brevet ». Au-delà de cette revalorisation locale, Api’Up intègre également des projets collaboratifs et scientifiques pour élargir les modes de traitements et les débouchés. La collecte des gisements locaux des plus grosses entreprises est une chose, massifier les flux dispersés des PME en est une autre. Avec le soutien de la région Nouvelle-Aquitaine et le cluster ResoCuir, l’objectif est d’identifier les quantités et les qualités des chutes en vue de les collecter et les trier au mieux. Api’Up s’inscrit dans cette démarche, déjà rodée à la collecte de déchets d’entreprises. « Nous allons utiliser notre réseau au sein de l’ESS en vue de former des salariés en insertion pour collecter les chutes de cuir en entreprises et réaliser un premier tri, explique Valérie Fernani. L’objectif est d’élargir peu à peu le périmètre d’actions en touchant les territoires limitrophes comme la Dordogne et les Pays de Loire, et créer une grande filière de collecte et de traitement dans le Sud-Ouest, qui gagnera progressivement l’ensemble du territoire ».
« Nous visons des technologies de rupture »
La France et les entreprises du cuir ne sont pas préparées à la revalorisation de la matière. Le système est basé jusqu’ici sur le réemploi, souvent à l’exportation et qui n’est pas du tout maîtrisé : « une matière bien collectée et triée peut finir dans des applications très haut de gamme, pas forcément dans l’industrie du luxe mais vers des produits plus techniques à forte valeur ajoutée » assure Pascal Denizart, directeur général du Ceti (Centre européen des textiles innovants). C’est l’ambition de plusieurs projets actuellement menés en régions. Exemple en Nouvelle Aquitaine, où le centre de recherche pour le bâtiment durable Nobatek/INEF4, le cluster ResoCuir et Api’Up collaborent à l’intégration de chutes de cuir dans le bâtiment. Au Centre technique du Cuir, on réfléchit à la mise en œuvre d’une veille sur la valorisation matière de qualité pour favoriser une filière industrielle à moyen terme. Il s’agit non seulement de quantifier les déchets de production mais aussi les gisements post-consommation. Cela implique que les entreprises trient leurs chutes de cuir par couleur, densité, tannage, animal : « aujourd’hui ce sont des pratiques qui n’existent pas. Nous sommes sur des technologies de rupture, ça va forcément engendrer des adaptations au niveau de l’entreprise et de la filière » avance Régis Léty.

D’autres travaux ont démarré à Golbey dans le Grand Est, avec le projet CUBA qui regroupe le FCBA, le producteur d’isolants Pavatex, le CTC et le CNRS de Montpellier. Pour un budget de 420 000 euros, le projet devra tester la viabilité du cuir broyé, mélangé à du bois dans du panneau d’isolation. Ce projet dure trois ans et a été retenu dans le cadre de l’appel à projets de recherche Graine (valorisation des biomasses) de l’Ademe. Autre chantier, cette fois dans la valorisation énergétique, avec Thermicuir. Actuellement, le recyclage des chaussures et des textiles est possible grâce au développement de l’entreprise allemande Soex, mais pour les composants complexes, cela ne suffit pas. Soutenu par le Centre technique du Cuir et l’éco-organisme EcoTLC sur la gestion des textiles usagés, le projet Thermicuir vise à transformer les déchets de cuir en pellets (granulés) pour les utiliser en combustibles sur des unités industrielles de pyrogazéification. Des essais ont été réalisés par Cogebio et la plateforme technologique de Provademse à Villeurbanne. Les résultats ont d’ores et déjà montré que le dispositif fonctionnait, tant au niveau technique, énergétique que sur le plan environnemental.

Contrairement au procédé d’incinération classique, la pyrogazéification traite la matière sans oxydation, ce qui évite une conversion chimique du chrome 3, contenu dans les déchets de cuir, en chrome 6 hexavalent, très toxique. « Pour que cette solution soit rentable, il faut miser sur de petites unités industrielles, soutient Régis Léty. Or aujourd’hui, ces installations ne peuvent être amorties rapidement, faute de soutien de l’Ademe qui n’accompagne que les projets de grosses installations ». Cette solution révèle surtout l’ampleur de la tâche, depuis la requalification du gisement à sa préparation en CSR, en passant par la massification de la matière. Cette première phase d’évaluation des gisements disponibles à proximité est cruciale dans ce projet, car elle déterminera le nombre et l’emplacement des unités de valorisation à construire, souligne le responsable du CTC.
L’éco-conception au coeur des ateliers
Ailleurs, les problématiques sont similaires, même si les contextes diffèrent. En Italie, l’un des principaux producteurs de cuir dans le monde, les clusters industriels existants regroupent d’importants volumes de cuirs tannés, en vue de leur réemploi ou leur valorisation énergétique. Au Royaume-Uni, un partenariat a été signé en 2017 entre Elvis & Kresse et Burberry. Le premier s’est spécialisé dans la production d’articles de luxe réalisés à partir de déchets de cuir. Il recyclera plus de 120 tonnes de chutes issues de la production de Burberry, et les transformera en une gamme d’accessoires et d’objets de décoration. La moitié des bénéfices seront reversés à des associations environnementales. Le reste sera réinvesti dans des programmes de réduction et de recyclage des déchets. Pour Christopher Bailey, président et directeur artistique de Burberry, le cuir est un matériau précieux, et pourtant la plupart des chutes générées par le processus de création sont souvent jugées sans valeur : « nous pensons que cet aspect des choses doit changer, et nous sommes fiers d’ouvrir la voie d’une créativité et d’un artisanat capables de résoudre le problème ».
Cette prise de conscience s’invite également bien en amont dans la filière, à travers une conception plus vertueuse des produits. Chez Hermès, l’éco-conception a conduit à une démarche collective en interne qui a eu pour conséquence, une augmentation de 11 % de l’efficience de coupe et d’utilisation des cuirs depuis ces trois dernières années, assure Pierre-Alexandre Bapst, directeur développement durable : « en maroquinerie, nous avons rapproché la coupe de la table, alors qu’historiquement les deux étaient séparées. Résultat, les coupes sont intégrées au milieu des ateliers, ce qui a créé une proximité humaine entre les différents postes et a permis de réduire tous les déchets de fabrication ». Outre cette réorganisation de la chaîne de production, Hermès joue sur la valeur des produits au style indémodable. Un objet de luxe, c’est quelque chose qui se répare, disait l’un des membres de la famille Hermès. « Si l’on pense éco-conception, on pense aussi réparabilité et prolongement de la durée de vie. Chez Hermès, on répare ainsi près de 80 000 objets chaque année », souligne le directeur développement durable. Pour Christian Robin, référent éco-conception en Nouvelle-Aquitaine, « l’argument environnemental commence à peser dans le choix du consommateur, même si ce critère arrive encore derrière la qualité et le style des produits de luxe, mais il faut garder à l’esprit qu’à tout moment, cela pourra faire la différence ».
Cetia, futur centre technique au Pays basque
Fruit d’un partenariat entre le Ceti (Centre européen des textiles innovants) et l’école d’ingénieurs Estia, spécialisée sur les technologies avancées et la robotique, Cetia devrait voir le jour en 2021 sur la côte basque. Le projet de centre technique est né de la volonté d’une vingtaine d’entreprises du textile et surtout de l’industrie du cuir d’innover en faveur de l’économie circulaire. L’enjeu est double : les entreprises du luxe doivent trouver rapidement des solutions pour valoriser leurs futurs invendus, bientôt interdits de destruction ; pour les autres fabricants dans le cuir, le but est de favoriser le réemploi et le recyclage en boucle des chutes de production. Les déchets sont d’autant plus nombreux que les peaux achetées sont de moins bonne qualité ; les plus belles pièces étant convoitées par les grandes marques.
Plusieurs projets ont déjà démarré, soutenus par la région Nouvelle Aquitaine à hauteur de un million d’euros. L’Estia a d’ores et déjà pour mission d’identifier les technologies de reconnaissance automatisée et de broyage destinées à traiter aussi bien le cuir que les fibres, les chutes que les produits en fin de vie et les invendus. Dès cette année, un premier chantier va porter sur le démantèlement robotisé de la chaussure en cuir. Le recours à l’automatisation et à l’intelligence artificielle doit garantir, selon Chloé Salmon-Legagneur (responsable de la chaire Bali à l’Estia*) la rentabilité du traitement pour les industriels. Les différentes pièces en cuir pourront être broyées, en particulier pour les besoins de confidentialité des produits de marque, afin de les réintégrer dans applications composites avec des fibres textiles par exemple (objets de décoration, pièces cachées, revêtements muraux etc.). Un autre projet sur les chutes de production porte sur l’impression 3D. En partenariat avec un industriel, l’Estia va travailler sur la mise au point d’un filament en composite cuir.
*Centre d’information et de recherche sur les nouvelles technologies dans l’industrie de la mode et du textile
En chiffres :
La filière française du cuir recense 9 400 entreprises, pour 25 milliards dʼeuros de chiffre dʼaffaires, dont 10,6 milliards d’euros à l’export. Cette industrie emploie 130 000 personnes salariées dans la tannerie-mégisserie, la chaussure, la maroquinerie, la ganterie, et la distribution dʼarticles de cuirs. Elle est le 3e exportateur mondial des cuirs et peaux bruts et le 3e exportateur mondial dʼarticles de maroquinerie.
A savoir :
Le Conseil national de l’Industrie et la CME (Confédération des métiers de l’environnement) organisent au ministère des Finances (Paris) le 6 février 2020, le 1er colloque sur les technologies numériques et robotiques pour la gestion des déchets. L’Estia fait partie des intervenants.
Crédit : Michel Dartenset, CTC, Authentic Material
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