A l’échelle mondiale, l’industrie des cosmétiques ne représente que 1 % des émissions de GES. Pourtant, les changements de consommation et les réglementations poussent les entreprises de la filière à se remettre profondément en question. L’environnement et l’économie semblent s’inscrire dans une seule et même stratégie. En France, Cosmetic Valley a organisé ses premiers Etats Généraux le 15 octobre dernier avec des attentes fortes sur l’économie circulaire. La filière cible notamment ses emballages, pour lesquels un travail d’éco-conception semble enclenché.
Comment la filière des cosmétiques doit-elle se renouveler pour assurer une gestion durable des ressources de la planète et la mise en place de pratiques vertueuses ? Le modèle linéaire (capter des ressources, produire, jeter) est-il encore viable aujourd’hui ? Comment allier impératifs environnementaux, économiques et créatifs ? Comment produire différemment ? Quels sont les modes de production et de consommation à privilégier pour atteindre ces objectifs : up-cycling, valorisation de co-produits agricoles, empreinte carbone, circuit court, « zéro déchet », recyclage, zéro gaspillage, agro-dynamie, emballage rechargeables? Comment concilier les impératifs sanitaires et l’économie circulaire ? Depuis plusieurs mois, les questions fusent au sein de l’industrie cosmétique française. Crise sanitaire et ralentissement économique obligent, les professionnels de la filière (dirigeants d’entreprises, chercheurs, chefs de projets, start-up) cherchent de nouveaux leviers pour conserver leur compétitivité. Pour l’ensemble de cette industrie, la France a une notoriété mondiale dans ce secteur, pour ses valeurs d’excellence, d’esthétique et sa qualité. « De la même manière, nous souhaitons que les critères environnementaux soient placés au même niveau d’excellence et jouent en faveur de nos entreprises sur l’échiquier international » espère Patrick O’Quin, président de la Fédération nationale des entreprises de beauté (Febea).
L’emballage pèse 25 % des impacts
Le marché mondial de la parfumerie et des cosmétiques devrait atteindre 716,6 milliards de dollars en 2025, et enregistrer un taux de croissance annuel moyen de 5,9 % sur la période. Il sera soutenu par une forte demande de l’Asie et notamment de la Chine, du Japon et de l’Inde. La France est premier exportateur mondial en parfumerie-cosmétique. Ce marché mondial des exportations était de 131 milliards de dollars en 2018 contre 125 milliards de dollars en 2017. La France représente à ce jour 14,31 % des parts de marché mondiales devant les Etats-Unis (10,35 %). Pour maintenir cette place de leadership, la filière nationale, menée par le pôle de compétitivité Cosmetic Valley et la Febea, mise sur une production plus responsable à tous les niveaux de la chaîne de valeur. Selon le rapport « Make up the Future » (Quantis, 2020), le transport et la formulation représentent chacun 10 % des émissions carbone de la filière cosmétique. Le premier poste revient à l’utilisation des produits par les consommateurs (40 %), suivi en seconde position par l’emballage (25 %).
Si l’industrie des cosmétiques ne peut pas faire grand-chose jusqu’à présent sur le gaspillage des produits et de l’eau par les consommateurs, elle peut intervenir sur le bon geste de tri en partenariat avec Citeo et l’éco-conception de ses emballages en vue de leur recyclage et de la préservation des ressources. Quels nouveaux matériaux privilégier ? Pour quelle recyclabilité ? Quelle utilisation des matériaux recyclés ? Comment créer des emballages rechargeables ? Comment penser la fin de vie des emballages cosmétiques ? Pour pouvoir s’identifier et valider des solutions adéquates et efficaces, il est nécessaire de pouvoir mesurer les impacts environnementaux de chaque option. Il y a deux ans sous la houlette de L’Oréal et de Quantis, cabinet de conseil international en environnement, une démarche sectorielle, collaborative et volontaire est née pour développer la méthodologie SPICE (Sustainable Packaging Initiative for CosmEtics).
Associant un outil d’éco-conception élaboré par et pour des entreprises cosmétiques, le référentiel SPICE mesure l’empreinte environnementale des emballages cosmétiques sur l’ensemble du cycle de vie, de la conception jusqu’au recyclage ou la fin de vie. Il quantifie les impacts des emballages à travers 16 indicateurs environnementaux, comme les émissions de carbone et ses conséquences sur le changement climatique, l’épuisement des ressources, la quantité d’eau utilisée, ou encore les effets sur la biodiversité. Les outils d’ACV multi-critères existants permettaient jusqu’ici d’évaluer l’impact environnemental d’un emballage mais il fallait choisir par exemple entre favoriser les émissions de CO2 ou la consommation d’eau. SPICE aide pour la première fois, à déterminer la solution la plus favorable en pondérant l’ensemble de ces critères environnementaux. Ainsi, même sans compétences scientifiques particulières, toute entreprise du secteur, quelle que soit sa taille, pourra choisir la meilleure option environnementale pour développer chacun de ses emballages. Rassemblant désormais une vingtaine d’entreprises cosmétiques et fournisseurs d’emballages et soutenu par le Febea, le SPICE Tool est accessible depuis septembre 2020, à toutes les entreprises, grands groupes mais aussi TPE ou PME qui représentent plus de 80 % des entreprises cosmétiques françaises.
Fausses bonnes idées sur le plastique
A l’occasion de ses premiers Etats Généraux le 15 octobre 2020, la filière française des cosmétiques a mis en lumière ses avancées en la matière. « Tous ces bouleversements écologiques et économiques que nous vivons actuellement remettent peu à peu en cause notre modèle de production et doivent favoriser le travail collectif et transversal, insiste Patrick O’Quin. Bien que cette prise de conscience remonte déjà à 2018 avec la sortie de notre livre blanc sur l’économie circulaire, il ne s’agit que d’une première étape. Le chemin à parcourir est encore long sur la recyclabilité, la reformulation, la biodiversité ». Certaines marques ont déjà intégré les ACV comme des critères de décisions dans leur stratégie de croissance. C’est le cas d’Hermès : « nous devons sortir du greenwashing en faisant appel aux données scientifiques. Nos emballages doivent être recyclables mais aussi et surtout recyclés, explique David Lepetit, directeur du développement packaging. Par ailleurs, nous devons réfléchir sur les limites de la substitution et promouvoir un emploi raisonné du plastique, en prolongeant sa durée de vie, en créant des flacons rechargeables, réutilisables et intégrant de la matière recyclée ». Ainsi, la marque à la calèche a décidé de développer de la créativité sous contrainte avec des cahiers des charges plus stricts sur le plan environnemental.

Selon Gilles Swyngedauw, directeur Développement Durable, Innovation & Marketing, chez Albéa, leader mondial sur le marché des emballages cosmétiques, l’éco-conception doit passer par une réduction des plastiques, tout en veillant à ne pas suivre de fausses bonnes idées. Le groupe a investi 30 millions d’euros dans des travaux de R&D pour développer des alternatives au tube en plastique. En 2019, des essais ont été réalisés sur un tube en matière cartonnée. Commercialisé pour L’Oréal et sa marque La Roche-Posay au printemps 2020, il vise à remplacer 45 % de la matière plastique. Résultat, moins de plastique certes, mais un emballage non recyclable à 100 %. En parallèle, Albéa a lancé sur le marché européen avec Colgate-Palmolive, son premier tube de dentifrice en Pehd 100 % recyclable qui lui est réellement recyclé dans la filière des emballages ménagers. Pourquoi se passer du plastique, alors qu’il est utile et recyclable ? Il faut juste arrêter de mélanger des matériaux et faire des multicouches, insiste David Lepetit.
« Le challenge sur les emballages cosmétiques va forcément passer par des choix, liés à la recyclabilité des matériaux et de fait, nous allons devoir reconsidérer l’emploi de certaines résines, en privilégiant les filières de recyclage existantes pour les emballages ménagers, souligne Christophe Marie, directeur Durabilité des Produits chez Aptar, distributeur de solutions d’emballages. Il faudra sans doute laisser tomber certaines résines à court terme, mais aussi concevoir des emballages pour les rendre réutilisables plus longtemps et faciliter leur nettoyage en cas d’une consigne ».
Vrac et consigne à l’essai
Outre la diminution des matières plastiques, incitée par la réglementation européenne et française, l’industrie cosmétique travaille également sur de nouvelles approches de distribution comme l’emballage rechargeable et le vrac. Ces innovations sur la vente de produits cosmétiques ne sont pas dans l’ADN des grandes marques de la filière. Hormis les produits distribués via des canaux locaux et de l’agriculture biologique, la filière cosmétique s’empare aujourd’hui du sujet. Certaines marques proposent des conditionnements rechargeables. Les emballages de ces produits ont l’avantage d’être réutilisés plusieurs fois, ce qui compense leur prix plus élevé à l’achat mais sont généralement plus lourds. « Les recharges s’inscrivent dans une démarche de réemploi et de consommation responsable, à condition de renouveler le geste au moins 3 à 4 fois », insiste le livre blanc sur l’économie circulaire. La vente en vrac permet également de réduire le suremballage tout en fournissant les quantités exactes désirées par les consommateurs. Cette forme de vente est réservée à certains types de produits, en raison des normes sanitaires et de conservation à respecter.

Le livre blanc rappelle néanmoins qu’il convient de prendre en compte les règles de cosméto-vigilance pour s’assurer de l’accès aux informations par le consommateur quand il a rechargé son flacon. Le groupe Clarins a innové dans ce sens en proposant une fontaine à parfum pour permettre le remplissage des flacons Thierry Mugler (marque rachetée en 2020 par L’Oréal). Cette initiative a déjà permis d’économiser chaque année plus de 2,2 millions de bouteilles et autant de boîtes, cales et cellophane. Par ailleurs, les pots vides de la gamme de soins sur mesure MyBlend sont réutilisables à volonté par simple remplacement de la recharge que les clients peuvent commander en ligne. Chez LVMH, la « rechargeabilité » est une façon d’allonger la durée de vie de ses produits. Parfums Christian Dior développe ce concept depuis plusieurs années. La marque a commencé à l’appliquer à ses gammes premiums. Aujourd’hui, 80% des sérums et des crèmes qu’elle lance sont rechargeables. Pour la seule crème Capture Totale, cela se traduit par une économie annuelle de 600 000 litres d’eau et d’environ 11,6 tonnes de déchets. Parfums Christian Dior a poursuivi cette démarche en 2016, commercialisant sa nouvelle crème DreamSkin Perfect Skin Cushion dans un emballage rechargeable.

Dernière expérience en date, plus timide, la distribution en vrac par le Laboratoire Expanscience, détenteur de la marque Mustela, soins pour bébés. Depuis juin 2020, le groupe teste un système de recharge de gel lavant Mustela et un gel hydro-alcoolique dans une bouteille en verre consignée, baptisée Reviens. L’expérience est en cours dans deux pharmacies à Paris et Angers pendant six mois, à petite échelle afin de valider l’impact du vrac, d’un point de vue environnemental mais aussi en termes d’expérience client. Avec cette initiative, la marque veut aller encore plus loin dans sa réflexion sur l’éco-conception de ses produits et notamment sur une réduction plus radicale des emballages. Pour le client, il suffit de choisir en pharmacie un flacon consigné et de le remplir avec le produit de son choix. Une fois le produit terminé, le consommateur rapporte le flacon et en prend un nouveau ou récupère le montant de la consigne. « Nous étudions avec l’Ademe, les impacts environnementaux de cette pratique : combien d’emplois possibles pour être vertueux, les impacts du lavage, du transport, etc., explique Mathilde de Montgolfier, Responsable Open Innovation chez Expanscience. Contrairement aux idées reçues, le vrac est tout à fait compatible avec la traçabilité. Lors de la distribution du produit, une étiquette l’accompagne obligatoirement. De plus, on rationalise la vente de produits multi-usages avec des produits destinés à toute la famille. Ce sera sans doute la prochaine tendance. Nous voulons en outre redonner de la fonctionnalité à l’emballage, ce qui va à l’encontre des critères d’allègement habituels, puisque pour être réemployé, un emballage doit être robuste donc contenir plus de matière, mais en fin de vie, il doit aussi être recyclable ».
Crédit : Expanscience, Albéa
Savoir :
A l’occasion des Etats Généraux de la cosmétique, le pôle de compétitivité Cosmetic Valley a présenté ses 30 mesures pour la relance de la filière
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