Pour comprendre la manière dont les entreprises françaises s’emparent du concept d’économie circulaire, le groupe AFNOR a mené l’enquête. Avec l’aide de l’association Orée, un questionnaire a été envoyé à un millier d’entreprises au premier trimestre 2020. Des centaines de données ont ainsi été recueillies auprès de 800 structures impliquées, représentatives de l’économie et du territoire français. PME et grands groupes ont partagé leur perception de l’économie circulaire, mais aussi la manière dont ils s’engagent. Les résultats sont encourageants même si le concept reste encore très flou pour un tiers des entreprises.
Les conclusions de l’étude AFNOR dressent un tableau encourageant : l’économie circulaire est un paradigme accessible de plusieurs manières. Mais le chemin est encore semé d’embûches. Les répondants les plus expérimentés livrent ainsi un enseignement important : « l’économie circulaire n’est pas une démarche sans difficulté, mais elle est à la portée de chaque acteur économique. C’est un processus fait de petites victoires, progressives, partant des sujets qui font sens pour l’entreprise, pour revisiter progressivement le modèle de production de l’entreprise » résume Karine Georges, responsable des études du groupe AFNOR, après analyse des résultats.

L’enquête a été menée entre février et avril 2020, auprès d’entreprises de plus de dix salariés avec l’ambition de recueillir des informations quantitatives et qualitatives, s’appuyant sur plusieurs thèmes : les motivations, le budget consacré et les actions. Le tout accompagné de retours d’expériences montrant ce qui fonctionne et ne fonctionne pas. A travers cette enquête, AFNOR souhaite aider chaque entreprise à « dédramatiser » la marche à franchir pour s’engager et mieux répondre aux besoins de ces entreprises, quel que soit leur niveau de maturité.
Toutes les régions françaises sont représentées. Parmi les interlocuteurs les plus concernés, figurent à 46 % les patrons d’entreprises. Viennent ensuite à 13 % les responsables QSE et à 8 %, les responsables RSE. Toutefois, cette moyenne ne reflète pas forcément la réalité de certaines entreprises où l’économie circulaire passe essentiellement entre les mains des services QSE, ou Développement Durable. Les entreprises interrogées proviennent à 22 % du secteur des services, à 18 % des commerces, hébergement et immobilier, à 15 % du commerce de gros et de la construction. Puis dans une moindre proportion, le transport, l’industrie, l’énergie et l’environnement, le bois, le textile, le papier et carton.
Une notion encore floue
Pour autant, le concept de l’économie circulaire demeure flou pour une majorité de répondants à l’étude, puisque seuls 15 % d’entre eux considèrent que ce sujet n’a aucun secret pour eux. Les entreprises implantées en Ile-de-France semblent les mieux informées, souligne Karine Georges. Mais la plupart des entreprises françaises sont plus nuancées en affirmant que l’économie circulaire recèle encore bien des mystères. Enfin, un tiers d’entre elles connait seulement cette notion de nom. C’est notamment le cas pour les entreprises du transport, de l’immobilier ou de la restauration.

Il faut dire que le cadre institutionnel est récent : malgré les travaux de la feuille de route sur l’économie circulaire en 2018, la loi AGEC (anti-gaspillage et économie circulaire) n’a été promulguée qu’en février 2020. Néanmoins, il faut garder à l’esprit que l’économie circulaire est un concept, ce qui ne veut pas dire que les entreprises qui l’ignorent, ne la pratiquent pas. Pour la responsable des études AFNOR, les résultats de l’enquête poussent aujourd’hui à muscler les connaissances réglementaires. Les entreprises interrogées se divisent en trois parties : il y a celles qui connaissent bien cette nouvelle loi et ses enjeux, une autre partie pour laquelle la loi reste assez vague, et le dernier tiers qui méconnait la législation. De façon assez logique, les professionnels qui approchent le plus la loi AGEC et son contenu, sont les directeurs ou responsables QSE et DD dans des secteurs particulièrement concernés comme l’environnement ou l’énergie. En revanche, les services et départements innovation et R&D semblent un peu éloignés de cette problématique. Tout dépend de la fonction et du secteur d’activité en réalité.
Valoriser l’image et la compétitivité
Dans le top 3 des motivations pour une démarche d’économie circulaire, les résultats montrent en premier lieu, la valorisation de l’image de l’entreprise, puis les enjeux climat-énergie et l’innovation pour développer de nouveaux produits et services. Mais pour les entreprises les plus motivées, la réglementation joue un rôle moteur car elles sont souvent dans l’anticipation pour éviter d’être au pied du mur et confrontées à de trop fortes contraintes administratives et financières. Parmi les autres motivations, l’économie circulaire se révèle également un moyen d’ancrage dans le territoire. « On rencontre également des entreprises prêtes à passer le cap pour conquérir de nouveaux marchés. Elles entrevoient ainsi les actions d’économie circulaire comme vecteur de compétitivité et d’innovation » explique Karine Georges.
Concrètement, les sept domaines d’actions relevant de l’économie circulaire se répartissent selon les secteurs d’activité et la taille des entreprises. Les répondants « entrent dans la boucle » concrètement puisqu’ils indiquent qu’ils se sont bien emparé de ces domaines, chacun à leur manière : en tête arrive la gestion des matières et des produits en fin de vie (61 %), l’approvisionnement durable (56 %), puis la consommation responsable à 52 % à égalité avec l’allongement de la durée d’usage. Ces deux paramètres sont relativement récurrents et font partie des favoris chez les décideurs franciliens. Dans le dernier peloton, figurent l’éco-conception (43 %), l’écologie industrielle et territoriale (38%) et l’économie de la fonctionnalité (33 %). Il s’agit de préoccupations beaucoup moins présentes dans l’industrie par exemple. Par contre, l’EIT et l’économie d’usage sont sur la bonne voie dans les éco-industries et le secteur de l’énergie en particulier, tandis que l’éco-conception touche davantage les secteurs textiles, bois et carton. L’écologie industrielle est en réflexion tout de même pour un tiers des entreprises dont l’activité est industrielle.
Le chef d’entreprise, élément déclencheur
L’étude met en lumière quatre types d’actions d’économie circulaire. Une majorité d’entreprises engagées dans une démarche (65%) réduit sa consommation et ses impacts ; 47 % ont remplacé progressivement les matières premières ou les composants ; 45 % sensibilisent et forment leurs salariés. Enfin 44 % investissent dans du matériel ou des infrastructures. Pour étayer ces résultats, les enquêteurs ont souhaité recueillir des témoignages de dirigeants fortement impliqués. Ainsi une vingtaine d’entre eux ont fait l’objet d’entretiens approfondis et racontent leurs expériences. Pour la plupart, tout commence par une volonté managériale forte qui a la capacité d’entraîner l’ensemble des collaborateurs. C’est à cette condition que l’intégration et l’adhésion à l’économie circulaire est possible : « c’est toujours le chef d’entreprise qui est le déclencheur, mais sa réussite n’est possible que s’il arrive à fédérer ».
Cela implique aussi une forme de courage qui se traduit par la mise en œuvre d’un process par étapes. Après l’amorce du dirigeant qui a su convaincre ses salariés, il y a en général une mise à plat des process internes. En d’autres termes, explique Karine Georges, il s’agit de trouver la bonne porte d’entrée, le sujet qui fait sens pour se transformer. Beaucoup de dirigeants se positionnent alors dans une stratégie globale : « celle-ci invite à penser le produit sur l’ensemble de son cycle de vie mais ensuite accepter il faut découper chaque étape de la vie d’un produit et se dire, qu’est-ce que je peux faire en termes de circularité ? »

Tout au long du processus, les dirigeants insistent sur la nécessité de fédérer dès le départ, les services achats, RSE, DD mais aussi les départements innovation et marketing. Car souvent, c’est là que le bat blesse et il est difficile de rassembler tout le monde quand certains intérêts divergent. Il faut s’assurer que tout le monde y trouve son compte dans cette démarche : « quand on est dans le core-business, c’est plus compliqué. Ce qui fait la force de la marque c’est la qualité de ses emballages et dès que vous discutez avec l’équipe marketing, elle dit que c’est moche. Cela demande une coordination transversale beaucoup plus importante ». Ensuite, l’opération consiste à analyser l’écosystème et partir à la recherche de partenaires. Il est donc nécessaire de sonder les clients, les fournisseurs, les marchés et être conscient que tout ne peut être transformé du jour au lendemain. Une fois cette étape franchie, le lancement opérationnel est possible et dans ce cas, l’entreprise peut se préparer à ce changement de modèle économique. « Au départ quand on lance la démarche, on peut faire des petites victoires rapides par des changements de comportements ou de process qui ne coûtent pas cher. Mais ils ont vite une limite et les étapes suivantes posent la question de la remise en cause du business model » explique un dirigeant.
Points bloquants, synonymes d’inertie
Face à l’économie circulaire, les entreprises ne sont pas égales. Il y a les grandes structures qui bénéficient d’un service ou d’une personne ad hoc pour s’en occuper. Dans ces grandes entreprises, le budget moyen dédié tourne autour de 9 %. Puis il y a les autres, les PME qui n’ont pas d’équipe attitrée ni de projet précis. Cela ne veut pas dire qu’elles se désintéressent de l’économie circulaire. La démarche est bien souvent menée par la direction générale seule. Pour certains, il est même temps d’accélérer, à l’instar de ce dirigeant d’une PME industrielle de la métallurgie : « il y a urgence à considérer que la situation que nous avons vécue (crise sanitaire) ne rend la pertinence de l’économie circulaire que plus criante ». Et un responsable QSE d’une ETI de l’agro-alimentaire de souligner : « toutes les entreprises qui auront négligé le sujet en paieront les conséquences dans la décennie qui va suivre ».
Pour autant, le chemin n’est pas simple et dans ce qui peut paraître comme un parcours du combattant, l’entrepreneur doit rapidement cerner les freins et les leviers. Dans la première catégorie, les points bloquants peuvent s’avérer synonymes d’inertie. L’enquête AFNOR révèle les cinq freins principaux : la gestion du temps car cela en demande beaucoup ; le niveau de maturité technique (infrastructures) et de compétence des acteurs ; le budget qui doit être suffisant pour investir dans des études, du matériel, de la formation etc. ; la coordination sur le territoire qui permet de toucher un maximum d’acteurs locaux. Parmi les retours négatifs mentionnés, le groupe AFNOR cite l’expérience d’une jeune entreprise engagée un peu trop tôt dans l’économie de la fonctionnalité : « on pensait que nos clients allaient basculer sans problème vers notre nouvelle solution conçue autour de l’éco-fonctionnalité. Mais c’est un mauvais calcul. Toute la difficulté est que notre société n’a pas l’ancienneté et propose un modèle économique particulier que le client n’a pas l’habitude de côtoyer ». Si l’entreprise parvient à surmonter ces obstacles et de surcroît intègre au moins cinq paramètres facilitateurs, l’économie circulaire peut devenir un atout important pour son activité. Parmi ces leviers, figurent avant tout l’engagement de la direction, indispensable dans toute démarche. L’accompagnement extérieur y est souvent associé, car l’entreprise n’a pas toutes les cartes en main pour déployer seule son action. La compréhension et la connaissance des collaborateurs sont indispensables et passent souvent par de l’information et de la formation. Enfin, une réorganisation des services peut aussi faciliter la mise en œuvre d’une démarche tout comme la pression législative, en générale assez incitative.
Pouvoirs publics à l’écoute ?
Normes et formation pour AFNOR, livre blanc, guide pratique et remontée d’expériences pour l’association Orée. Celle-ci a depuis longtemps défriché le terrain en écologie industrielle et territoriale et continue de promouvoir à travers ses groupes de travail, l’éco-conception et l’économie de la fonctionnalité. L’enquête a montré que ces trois domaines étaient un peu les parents pauvres de l’économie circulaire. Et pourtant, souligne Nathalie Boyer déléguée générale d’Orée, ils sont indissociables de l’aval : « pas de recyclage sans éco-conception, pas d’ancrage local sans démarche d’écologie industrielle, et pas d’allongement de la durée d’usage sans prise en compte de l’économie de la fonctionnalité ». Pour l’association de normalisation, quatre pistes d’amélioration seraient nécessaires : l’acculturation sur le concept et la réglementation ; la mise en réseau pour se faire connaître et trouver des partenaires ; l’accompagnement par des spécialistes et l’intégration de l’économie circulaire au système de management QSE.
AFNOR et Orée comptent beaucoup sur ces données d’entreprises toutes fraîches pour sensibiliser les pouvoirs publics et les ministères. A la lumière de ces nouvelles informations, il y aurait en effet urgence à trouver les bons interlocuteurs, à réviser certaines stratégies d’accompagnement et à recentrer sur des actions plus essentielles. Car il serait dommage de laisser des entreprises motivées ou encore hésitantes, livrées à elles-mêmes, avec le risque de fausses routes ou d’abandon.
Crédit : CM, Ademe, AFNOR
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