Emballages du e-commerce : les poubelles jaunes débordent

Une étude inédite sur le geste de tri des Français

Le e-commerce est devenu une nouvelle façon de consommer. La crise sanitaire a accentué cette pratique. En 2020, les achats en ligne ont bondi de plus de 32 %, tous secteurs confondus. Résultat : un afflux d’emballages dans la poubelle des ménages. Bien que recyclables, ces emballages en plastique ou en carton posent un problème de tri pour les usagers et de collecte pour les opérateurs. Une étude lancée par Citeo et la Fevad a mis à jour les pratiques et identifié quelques leviers pour faciliter le geste de tri. Des travaux d’observation dans les centres de tri vont démarrer d’ici début avril et une expérimentation devrait voir le jour dans une collectivité avant l’été.

Avec 112 milliards d’euros provenant des ventes sur internet, contre 103,4 milliards d’euros en 2019, le e-commerce en 2020 a explosé. La fermeture régulière des commerces de détail depuis la crise Covid19 a entraîné 42 millions de Français sur les sites marchands. En un an, 17 000 plateformes de vente à distance supplémentaires ont vu le jour que ce soit dans l’alimentaire, l’habillement ou le divertissement, selon la Fevad (Fédération du e-commerce et de la vente à distance). Alors que cette progression s’inscrit durablement dans les comportements d’achat, elle entraîne dans son sillage, un impact de taille : la prolifération d’emballages chez le consommateur. Cartons et plastiques pour acheminer les produits, qu’ils soient grands ou petits, encombrent désormais les poubelles des Français, devenues presque trop petites. Résultat : des emballages mal triés, imbriqués, placés à côté des conteneurs compliquent la collecte et dégradent les matériaux à recycler.

Le e-commerce a augmenté de 32% en 2020 en France

Face à ces emballages d’un nouveau type, Citeo a voulu en savoir plus sur les matériaux, et les gestes de tri des consommateurs. L’intérêt pour ces emballages du e-commerce n’est pas nouveau. Depuis deux ans, l’éco-organisme surveille de prêt l’évolution du flux, et les problèmes qu’il pose dans le cadre de la gestion globale des emballages ménagers. Avec la Fevad, Citeo a demandé à l’institut Ipsos et à l’agence de design Hact de mener l’enquête pour mieux connaître les usages et identifier des solutions de tri adaptées aux emballages du e-commerce. L’étude d’une durée totale d’un an, a démarré en janvier 2020 avec une observation ethnographique pendant trois mois auprès de 12 foyers en Ile-de-France et à Rennes, suivie de plusieurs centaines d’interviews et d’un benchmark européen.

Résultat : l’émergence de 60 idées dont 19 testées et le prototypage de plusieurs solutions d’emballages. Premiers enseignements de l’étude : 94 % des e-acheteurs plébiscitent la protection et la sécurité de l’emballage ; les impacts environnementaux de l’emballage arrivent en seconde position. A plus de 80 %, les consommateurs souhaitent la juste quantité de carton et de plastique et veulent des matériaux recyclables. En outre, ils sont 92 % à préférer d’autres matériaux que le plastique, tout en exigeant une efficacité similaire, car une majorité d’entre eux (58 %) pense que les emballages plastiques ne se recyclent pas. Le plastique est devenu la bête noire dans le discours médiatique et politique ambiant. En l’absence d’information claire sur sa recyclabilité et son recyclage effectif, les consommateurs ont tendance naturellement à rejeter cette matière. Sur les autres matériaux comme le papier-carton, les erreurs de tri sont toutefois récurrentes, comme l’imbrication des emballages ainsi que le dépôt des cartons hors des bacs de tri. Face aux grands cartons épais, plusieurs personnes interrogées avouent les laisser à l’extérieur pour les ramollir sous la pluie et mieux les plier ensuite. Une pratique qui complexifie la collecte pour les ripeurs et le traitement en centre de tri, et qui peut entraîner le dépôt « sauvage » d’autres déchets, par mimétisme, selon Citeo.

Imbrication et réutilisation

 

L’étude s’est focalisée sur quatre observations de terrain pour travailler sur les leviers d’amélioration. Tout d’abord l’ouverture de l’emballage comme point culminant de l’attention permet de réfléchir à un renforcement des consignes de tri en amont. Car une fois le produit déballé, difficile d’attirer l’attention sur le tri de l’emballage, d’un seul coup perçu comme déchet et encombrant. Autre constat, l’énorme écart entre le déclaratif et la pratique réelle montre que l’information et la sensibilisation du public reste indispensable. Car en voulant bien faire, l’e-acheteur fait souvent des erreurs de tri, notamment pour le plastique. Le stockage des petits emballages dans de plus grands est aussi une pratique courante pour un quart des personnes interrogées. Le plus souvent, ce stockage porte sur les cartons et peut durer pendant un mois. L’imbrication des emballages est souvent considérée comme un bon geste de tri pour le consommateur ; il rend leur transport plus facile et favorise le gain de place dans la poubelle. Pourtant, cet usage pose des difficultés en centre de tri où les emballages doivent être désimbriqués pour être orientés vers les bonnes filières de recyclage.

Parmi les solutions émergentes, l’ouverture facilitée des emballages

Enfin, la réutilisation et le réemploi sont tendance pour plusieurs raisons : permettre les retours, ranger des affaires personnelles, servir à des activités manuelles ou encore envoyer ses propres colis. Toutes ces observations ont ouvert des perspectives sur une nouvelle conception des emballages pour faciliter leur mise à plat et leur réemploi. Cette solution fait partie des leviers majeurs identifiés pour améliorer la gestion des emballages du e-commerce. Autres pistes étudiées : mettre en place une consigne de tri personnalisée au moment de la livraison du colis (comme un sms, un GIF animé, ou un message sur la facture) ; favoriser des emballages mono-matériaux (pour les colis et les éléments de calage) pour éviter les risques d’imbrication de matériaux différents ; équiper les gros colis de systèmes d’ouverture faciles et propres (languette ou tirette) pour favoriser leur réutilisation et leur mise à plat ; proposer des espaces communs adaptés à la collecte des grands emballages. Ces lieux désengorgeraient ainsi les foyers et les bacs de tri par la même occasion et favoriseraient la réutilisation par des tiers.

D’apparence simples et recyclables, les emballages du e-commerce s’avèrent en réalité être un véritable casse-tête au moment de leur tri. Leur encombrement perçu par la majorité des e-acheteurs pourrait être atténué grâce à la reprise par les transporteurs lors de la livraison. Pour Jean-François Robert, directeur technique fibreux et verre chez Citeo, les cartons de grande dimension devraient au pire être transportés dans les déchèteries ou laissés, sous réserve de place et d’une mise en plat, dans les points de retrait ou les espaces « locker ». Un système de consigne a par ailleurs été évoqué au cours de l’étude. Si 77 % des e-acheteurs interrogés se déclarent favorables au dispositif, 42 % trouvent cela compliqué à gérer.

Eco-matériaux et approche collaborative

 

Le marquage des consignes de tri doit se faire au bon endroit pour capter l’attention du consommateur selon l’étude

Sur le terrain, fabricants, distributeurs et plateformes en ligne commencent à évoluer aussi dans ce sens. Chez Veepee (ex vente-privee.com), le site de ventes en ligne réalise l’envoi de 62 000 colis par jour. Pour réduire son empreinte carbone, liée au transport et à l’emploi d’emballages, Veepee imagine des emballages à multiples usages, ainsi que le lancement d’une nouvelle marque mentionnant la composition des emballages. Fournisseur d’emballages, Raja étudie le déploiement d’éco-matériaux en privilégiant le secteur du papier-carton (emballages, calage, adhésifs) ainsi que le réemploi en partenariat avec des associations ou recycleries. « Trouver la juste quantité d’emballages et de matériaux pour réduire le vide, tout en garantissant la protection et la sécurité du produit, devient un vrai défi dans le e-commerce », assure Ulrich Parfum, directeur achats et marketing chez Raja. De son côté, le spécialiste nordiste de la vente à distance La Redoute innove également depuis un an et demi en proposant des saches en plastique contenant jusqu’à 60 % de matière recyclée, dont une partie issue de plastiques post-consommation. Ces enveloppes peuvent en outre être réutilisées pour des retours de marchandises. « L’éco-conception de cet emballage a représenté un réel défi technique souligne Philippe Lecomte, responsable sous-traitance de la direction logistique. Le sac devait répondre à des propriétés de résistance et de solidité sans être trop souple ».

Imaginer un tiers lieu qui rapproche le retrait et le tri

La collecte sélective nécessite encore d’évoluer pour répondre à ces flux. Chez Citeo, on assure que les stations Trilib nouvelle génération peuvent désormais accueillir les cartons moyen format dans ses conteneurs jaunes. « Lorsque nous avons expérimenté nos 40 stations Trilib entre 2017 et 2019, nous avions proposé de placer un rack pour les grands cartons et créé un partenariat avec la structure Carton Plein qui venait se servir. Cette démarche fonctionnait bien, souligne Romain Lebègue, directeur développement collecte et tri chez Citeo. Aujourd’hui, la Ville de Paris prend le marché en main pour aménager un millier de stations d’ici 2024. Pour l’instant, l’espace réservé aux grands cartons a disparu, mais les habitants sont invités par la ville à porter leurs gros emballages en déchèterie ou sur les points de collecte mobile ». L’afflux de cartons n’est pas sans impact sur les opérations de tri et de traitement. C’est pourquoi Citeo envisage de lancer une étude début avril pour mieux connaître la composition de la fraction papiers-cartons arrivant dans les centres de tri. « La chute des papiers graphiques et l’augmentation des cartons estimée à 10 % en 2020 pourraient influencer la densité de la collecte sélective et ralentir le débit du tri dans les installations, avec des conséquences inévitables sur le coût de traitement. Cela oblige à ajuster des paramètres sur la collecte et sur les lignes de process » souligne Romain Lebègue.

Enfin, sur la base des solutions nées pendant l’étude, une collectivité de la région Auvergne Rhône-Alpes va expérimenter avant l’été, différentes pratiques pour répondre au problème de gestion des emballages du e-commerce dans la collecte sélective. « C’est une approche collaborative que nous voulons initier en rassemblant tous les acteurs concernés, consommateurs, associations, transporteurs, recycleurs, commerçants, explique Romain Lebègue. Il s’agit dès lors d’adapter la collecte sélective aux nouveaux modes de consommation, en proposant par exemple des points de collecte et de tri dans l’espace public ».

Réduire le taux de vide

 

D’autres acteurs s’interrogent sur la place de l’emballage dans la stratégie logistique et le rôle que peut jouer l’intelligence artificielle pour réduire son empreinte carbone. Le programme des investissements d’avenir de l’Ademe a retenu il y a quelques mois l’entreprise ITinSell pour mener son projet Evecia, en faveur d’un e-commerce plus respectueux de l’environnement. Spécialisée dans le suivi des livraisons de colis en France, ITinSell édite depuis plus de dix ans, des solutions de pointe en Saas (Software as a service) pour le secteur de la e-logistique. Implantée à Lyon, l’entreprise emploie 50 salariés au service de plus de 20 000 e-commerçants. Son projet vise à réduire le nombre de déchets liés aux emballages dans le secteur du e-commerce grâce à l’intelligence artificielle. « Nous partons du principe que les produits commandés en ligne sont emballés et déballés en moyenne 2 fois, de leur fabrication à leur livraison finale, explique Julien Fiette, dirigeant de ITinSell. Ils se retrouvent dans des contenants standards surdimensionnés, remplis de vide et jetés après une seule et unique utilisation. Cette mauvaise optimisation des emballages a des répercussions majeures au niveau économique, sociétal et surtout environnemental ».

Pour réduire cet impact, ITinSell a développé une nouvelle solution logicielle afin d’optimiser de façon automatique et intelligente, l’emballage des produits issus de la vente en ligne. Concrètement, cette solution va permettre de réduire le taux de vide dont la moyenne au niveau mondial est supérieure à 50 % dans les colis. Au final, les produits livrés ne concernent que 25 % de la part transportée. Cette amélioration du taux de vide permettra une réduction importante des déchets, une optimisation des espaces de stockage à tous les niveaux (transport, entrepôts, boîtes aux lettres ou encore points relais) et une diminution des émissions de CO2. Le projet Evecia a l’objectif d’ici 2023, de réduire le vide de 30 % et d’au moins 20 % la matière première consommée, ce qui aura pour effet immédiat de diminuer la quantité de CO2 émis par la livraison – selon Forbes, le e-commerce représente une émission supplémentaire de 122 millions de tonnes de CO2 par an aux Etats-Unis.

Crédits : Citeo

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