En Nouvelle-Aquitaine, le poids économique de l’industrie du cuir est 1,5 fois plus important qu’au niveau national. Il y a un an, les premières démarches circulaires ont vu le jour, mises en lumière par le Centre Technique du Cuir et le cluster régional ResoCuir. Les entreprises du prêt-à-porter, de la chaussure, de la maroquinerie et de la sellerie ont choisi de réduire et valoriser leurs déchets. Parmi les projets lancés depuis 2020, le démantèlement industriel des chaussures et la collecte des chutes de cuir. D’ici à fin 2021, la région accueillera une plateforme technologique et une filière de valorisation locale.
Les problèmes ne sont pas nouveaux, mais l’envie de les résoudre de manière durable est perceptible. Pour redorer l’image de leur activité, considérée comme polluante, les entreprises du cuir concentrées en Nouvelle-Aquitaine s’engagent et investissent dans des projets innovants pour réduire leur impact carbone. Ce secteur génère localement des centaines de tonnes de déchets de cuir non valorisés. Depuis 2012, l’entreprise solidaire Api’Up, basée à Capbreton, s’implique dans la valorisation des matières délaissées (bois, textiles, etc.), en mobilier et accessoires haut de gamme. Appuyant sa démarche sur l’économie sociale, solidaire et circulaire, Valérie Fernani, directrice d’Api’Up, s’est tout naturellement intéressée aux rebuts de cuir générés sur son territoire, et en particulier, les déchets de production de sellerie et de maroquinerie. Avec l’objectif de créer des produits haut de gamme telles que des pièces de mobilier, des bijoux, de la cordonnerie et de la petite maroquinerie. Jusqu’à présent, la collecte locale représentait environ 50 tonnes par an.

Après plusieurs essais de transformation, Api’Up a gagné en compétence sur les procédés de traitement, en vue d’une valorisation matière (déstructuration, broyage, agrégation). Aujourd’hui, l’objectif de sa directrice est de massifier les gisements de déchets de cuir pour développer une véritable filière compétitive basée sur le sur-cyclage, le réemploi et la valorisation matière. Avec le soutien de la région Nouvelle-Aquitaine et le cluster ResoCuir, Api’Up a identifié les quantités et les qualités des chutes de cuir en vue de les collecter et mieux les trier. Fin 2019, un premier partenariat avec ResoCuir a permis de récupérer des données sur les rebuts de production des entreprises adhérentes, estimés à 460 tonnes par an. Le projet s’est inscrit dans la perspective de construire une filière de recyclage au plus près des acteurs régionaux du cuir, en y associant des partenaires de collecte issus de l’ESS.
Projet « Ecoval Cuir »
Forte de ces connaissances, Api’Up a lancé le projet « Ecoval Cuir », sur la valorisation des rebuts de cuir à l’échelle de la Nouvelle-Aquitaine. Fin 2020, une série d’audits a été réalisée auprès de 40 entreprises PME et PMI. Au cours de cette première étape, le projet a mis en évidence une production de plus de 670 tonnes de rebuts par an. Outre l’analyse quantitative du gisement, les travaux ont porté sur l’aspect qualitatif (taille, couleur, et nature des déchets de cuir). « Cela a déjà permis de réaliser une modélisation en janvier de cette année, souligne Valérie Fernani, avant de passer bientôt à la collecte et au tri expérimental. La confrontation avec la réalité risque de changer un peu la donne par rapport aux données déclarées. Mais cela va surtout aider à affiner les informations et valider les conditions de la pérennisation d’une filière ».

Parmi les débouchés pressentis, la fabrication de modules rigides pour le confort acoustique et la création d’éco-matériaux recyclables. Selon la directrice d’Api’Up, les entreprises du secteur attendent avec impatience les premières collectes, car finalement elles connaissent encore assez mal leurs gisements de déchets. Comme le souligne Laetitia Doulcet, animatrice du cluster ResoCuir, les entreprises membres se sentent de plus en plus responsables pour au moins trois raisons : par conscience environnementale, par nécessité de transparence envers le client et pour répondre à la réglementation. En témoignent les incitations au réemploi et l’interdiction d’éliminer les invendus non alimentaires, imposées par la loi AGEC (anti-gaspillage pour une économie circulaire) : « au sein de ResoCuir, nous sommes ravis de cette évolution qui aborde la récupération des déchets, le tri, la réutilisation, le up-cycling, la transformation des matières et l’éco-conception des produits ».
Plateforme CETIA fin 2021
Si les entreprises sont motivées pour trouver des solutions de valorisation, elles ne sont pas encore toutes prêtes à franchir le cap pour adopter une démarche globale d’éco-conception en interne, qui facilitera le démantèlement des produits usagés. Néanmoins, des projets d’expérimentation innovants montrent le chemin. A la fin de l’année, une plateforme technologique baptisée CETIA, associant l’école d’ingénieurs ESTIA (Bidart) et le CETI (Centre européen des textiles innovant) verra le jour au Pays basque. CETIA est un centre technologique automatisé dont la mission sera d’accompagner les entreprises dans la mise en place de process pour une mode circulaire et responsable. Ce projet a germé au sein de la Chaire BALI*, soutenu par des acteurs de l’industrie textile comme Decathlon, Eram, Pyrenex, ResoCuir, Sokoa, ou le cluster Eurosima (industries du sport de glisse en Aquitaine).

Cette installation financée par la région Nouvelle-Aquitaine à hauteur de 960 000 euros, mettra à disposition tous les équipements nécessaires pour développer des procédés de traitement pour la filière textiles. Plusieurs projets ont déjà démarré. Réunissant cinq fabricants de chaussures haut de gamme, lifestyle et de sécurité dont Eram, Bosch, Bossi Industrie et deux marques de luxe, un chantier sur des solutions de démantèlement de chaussures a été mené entre l’été et décembre 2020. « C’est la première fois que nous suscitons de l’intérêt de la part des professionnels de la chaussure de sécurité, explique Chloé Salmon-Legagneur, responsable de la Chaire BALI et cheffe de projet CETIA, car ils sont de plus en plus amenés, dans le cadre de marchés publics ou privés, à garantir une reprise de leurs anciens produits, et sont aujourd’hui contraints de trouver des solutions de valorisation, au regard de la loi AGEC sur les invendus non alimentaires ». Les travaux ont consisté dans un premier temps à décortiquer chaque partie et modèle de chaussures (talons, lacets, formes ou composants), pour envisager des solutions industrielles de démantèlement. Des visites d’usines de fabrication ont également été organisées en France et en Italie. L’acquisition et l’analyse des données observées sur le terrain ont été réalisées par deux élèves ingénieurs stagiaires de l’ESTIA. Résultat : 27 étapes identifiées sur des chaussures fournies par les cinq fabricants engagés. Ce premier projet a été rapidement relayé par deux autres chantiers, axés sur la formation et les techniques de traitement.
Intelligence artificielle
A partir d’une reconnaissance visuelle associant tri manuel, photographie et intelligence artificielle, un nouveau projet financé par le groupe Eram et Decathlon a permis de catégoriser les différents modèles de chaussures, dont certains composants comme les semelles peuvent être réutilisés ou valorisés par le fabricant. Sur le plan technique, un autre expérimentation, associant deux marques du luxe s’est concentrée sur les opérations de traitement, comme l’arrachage de la semelle et de la tige en cuir, plastique ou textile. Avec à la clef, des tests sur la réactivation des colles par chauffage, pour faciliter la séparation des pièces.

Tous ces travaux ont permis de mesurer les forces d’arrachage requises et le temps nécessaire pour ces opérations. « Lever ces verrous technologiques est indispensable pour apprendre et mettre au point des méthodologies de traitement. Nous espérons que les fabricants s’emparent ensuite de ces connaissances pour faire évoluer leurs pratiques dans le sourcing et la production », insiste la responsable de la Chaire BALI. Que ce soit dans le textile ou le cuir, des changements apparaissent durablement. En témoignent les ambitions du groupe Eram et sa nouvelle gamme de sneakers éco-conçus Sessile. Commercialisées depuis environ un an, ces chaussures sont démontables, réparables et recyclables. Les composants ont été fabriqués en France ou dans les pays limitrophes (Italie, Portugal). Les semelles sont en caoutchouc recyclé, le cuir a été tanné sans chrome et les lacets sont en coton bio. La marque n’en est pas à son premier coup d’essai dans l’économie circulaire, mais à moyen terme, le groupe devrait amorcer un virage radical pour intégrer l’éco-conception dans toute sa chaîne de production.
Projet européen H2020
Parallèlement aux expérimentations développées dans le Sud-Ouest, d’autres travaux de R&D de dimension européenne et portés par la Chaire BALI prennent forme. Dans le cadre d’un projet européen H2020, baptisé Scirt, des universitaires et des industriels comme Petit Bateau, Decathlon et l’équipementier Valvan, vont plancher sur des procédés de traitement de vêtements simples (pièces mono-matière par exemple) afin d’identifier et découper de manière précise, les accessoires perturbateurs de la chaîne de valorisation (zip, boutons métalliques, broches, pinces etc.). D’un montant de 9 millions d’euros, le projet doit démarrer début mai 2021 et durer trois ans. « Nous souhaiterions à terme aborder le même travail sur des vêtements complexes » avance Chloé Salmon-Legagneur, convaincue que ces recherches doivent nourrir l’ensemble de la communauté industrielle, pour faire avancer l’économie circulaire dans les secteurs du vêtement, de la chaussure et de la maroquinerie.
*Fondée en 2017 et portée par l’ESTIA, la Chaire BALI (Biarritz Active Lifestyle Industry) est un programme d’enseignement et de recherche sur les innovations technologiques à venir dans l’industrie de la mode et du textile.
Crédits : ResoCuir, Api’Up, CETIA, Michel Dartenset, CTC
Savoir :
- L’ESTIA présentera les derniers projets et les points d’avancement de la future plateforme CETIA, le 10 mars 2021. L’occasion de lancer un appel à partenariats et proposer pour les entreprises, adhérentes de ResoCuir, un abonnement à l’innovation. Contact : c.salmonlegagneur@estia.fr
- Les Portes du cuir sont programmées en septembre 2021 avec comme thématique : « RSE et innovation »
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