La région francilienne consomme plus de 80 millions de tonnes de matières dont une majorité importée. Beaucoup de ressources sont perdues dans les déchets enfouis et les effluents, tandis que le recyclage ne concerne que 9 millions de tonnes de déchets. Pour renverser cette tendance, l’Ile-de-France étudie de près son métabolisme urbain et encourage ses entreprises à créer des synergies entre elles. Un AMI Territoires circulaires vient d’être lancé sur le thème de l’écologie industrielle. Indispensable pour aller vers plus de sobriété et envisager une production de proximité.
Pour faire de la région, un territoire 100 % circulaire, l’Ile-de-France s’est fixé une feuille de route à l’horizon 2030. Tous les acteurs publics et privés sont invités à coopérer pour produire plus local, consommer plus sobrement et réduire leurs déchets. Certaines échéances comme la révision du SDRIF (Schéma directeur de la région Ile-de-France) en 2022 vont permettre également d’intégrer des objectifs nationaux tel que le zéro déchets plastiques ou encore le zéro artificialisation nette (ZAN). Une série d’ateliers et de formations seront déployés tout au long de l’année pour partager les bonnes pratiques et les connaissances. « Ce qui se fait à un endroit en Ile-de-France n’est bien souvent pas connu par la communauté voisine. L’objectif est de multiplier les passerelles et les échanges », souligne Thomas Hemmerdinger, chargé de projet transition énergétique et économie circulaire à l’Agence régionale Énergie-climat (AREC)*. L’Institut Paris Région souhaite par ailleurs organiser un événement en 2022 pour dresser un état des lieux de l’économie circulaire et de ses avancées sur le territoire. Avec à la clef, plusieurs visites de terrain et la mise en œuvre d’un tableau de bord des territoires circulaires.
Métabolisme urbain : une clef pour comprendre

Sans une connaissance minutieuse de ses flux (matières, effluents, énergies) et de leur gestion, le territoire ne peut pas adopter de stratégie circulaire pérenne. Renouvelables ou non, les ressources (agricoles, en déchets, en énergies, en matériaux de construction, en foncier, en eau) doivent être identifiées, quantifiées et qualifiées. En raison de sa forte dépendance en matières premières, l’Ile-de-France a entrepris une étude de grande ampleur, celle de son métabolisme urbain, pour mesurer et analyser ses flux entrants et sortants. Aujourd’hui, chaque francilien consomme en moyenne 20 tonnes de matières par an si l’on tient compte des consommations externes et indirectes (les ressources utilisées pour l’élevage, la fabrication de produits transformés, de matériaux de construction etc.). La région consomme environ 80 millions de tonnes de matières par an, majoritairement importées d’autres régions françaises et de l’étranger. Il s’agit pour l’essentiel de produits manufacturés, de produits agricoles, de combustibles fossiles et ses dérivés et des matériaux de construction. On estime à 54 millions de tonnes, la quantité de matières perdues en déchets enfouis, en effluents et rejets dans l’eau, le sol et dans l’air. Les exportations quant à elles représentent près de 38 millions de tonnes. La production locale (23 millions de tonnes par an) reste assez marginale et se résume pour l’essentiel aux minéraux de construction et à la production céréalière. En Ile-de-France, le recyclage des déchets ne représente que 9 millions de tonnes au regard des quantités de ressources consommées. Difficile de couvrir tous les besoins de la région, même si la valorisation matière doit y contribuer.
Construction et aménagement : l’enjeu du foncier
Parmi tous les paramètres sur lesquels la région peut influer, la construction et l’aménagement du territoire représentent un enjeu important en termes de ressources, de gestion des déchets et du foncier : « on oublie souvent que l’urbanisme circulaire, c’est une question de stocks immobilisés, soit environ 200 t/hab/an et à 90 % composé de béton. Les ressources impliquées dans l’aménagement sont des matériaux pour le bâti, les chantiers de réhabilitation et de démolition. A cela s’ajoute le foncier et la préservation des sols. Plusieurs pistes sont à l’étude pour réduire l’artificialisation des sols, synonyme de pertes de ressources et de déclin de la biodiversité. Parmi elles, encourager l’allongement de la durée de vie des infrastructures existantes à travers des usages mixtes du bâtiment, le renouvellement de la ville sur la ville, l’utilisation de terre crue à partir de terres excavées et la déconstruction intelligente qui mise sur le réemploi et le recyclage » souligne Thomas Hemmerdinger

Autre enjeu de taille, le système agro-alimentaire. Alors que 50 % du territoire francilien couvre des terres agricoles, la préservation du foncier peut contribuer à préserver les ressources et à cultiver localement. C’est déjà le cas avec la production céréalière dont une partie est exportée. Cela pourrait également s’appliquer à la production maraîchère et à l’élevage. A ce jour, près de 800 exploitations sont en activité en Ile-de-France. Pour garantir une plus grande autonomie alimentaire et énergétique du bassin parisien vis-à-vis des autres territoires limitrophes comme le Grand Ouest ou la normandie, l’Ile-de-France, via ses instances politiques et économiques, est amenée à repenser ses modes de cultures et d’élevage, à mieux gérer les eaux usées en vue d’une réutilisation ; à fabriquer des engrais localement en évitant d’importer de l’azote ; à augmenter la méthanisation à la ferme pour réduire la dépendance énergétique. Toutes ces évolutions ne sont pas sans conséquences pour les territoires fournisseurs. D’où la nécessité de travailler en partenariat avec tous les acteurs de la chaîne et permettre aux régions fortement tournées vers l’Ile-de-France de se réorganiser sur leur propre territoire.
A la recherche de synergies
Sans parler de décroissance, une consommation plus sobre en matières premières s’inscrit dans la stratégie francilienne en faveur de l’économie circulaire : « les enjeux d’approvisionnement sont tout aussi importants ; c’est pourquoi la sécurisation des ressources doit être regardée de plus près dans tous les secteurs » insiste Thomas Hemmerdinger. Et de prendre l’exemple des énergies non renouvelables. Aux matières premières importées s’ajoute la question de l’immobilisation du foncier et des conflits d’usage (bois, surfaces agricoles). Le développement de la récupération de la chaleur fatale en Ile-de-France fait partie des actions prioritaires pour limiter la dépendance aux matières premières. Cela suppose également de fédérer tous les acteurs pour accélérer la commande publique et faire en sorte que la demande circulaire soit au rendez-vous.

C’est ainsi que la région, la Drieat (Direction régionale et interdépartementale Environnement-Aménagement-Transports), la Banque des territoires avec le soutien de l’Ademe ont lancé un AMI « Territoires Circulaires » en janvier dernier. Objectif : mobiliser et accompagner les territoires franciliens pour les engager dans une démarche d’économie circulaire et de gestion raisonnée des ressources d’ici à 2030. Parmi les acteurs ciblés : les EPCI, les EPT, les syndicats mixtes, les conseils départementaux, les communes mais aussi les acteurs économiques publics et privés. Ce programme d’aide va s’appuyer sur trois leviers en particulier : la commande publique, la mobilisation des acteurs économiques, et la mobilisation de la société civile. Une première édition lancée en septembre 2021 est consacrée à l’écologie industrielle et territoriale (EIT). Celle-ci répond à l’une des 192 propositions de la COP régionale organisée en septembre 2020. Objectif : mobiliser et accompagner les 25 bassins d’emplois dans leurs démarches d’écologie industrielle et territoriale.
Potentiel francilien
Il faut dire que cette démarche reste encore peu développée dans la région. Pourtant, le potentiel est grand, en raison des nombreuses zones d’activités économiques, des territoires déjà labellisés sur l’économie circulaire, et de la présence de ports fluviaux engagés. A cela s’ajoute un contexte géographique et économique favorable lié à une urbanisation dense et à un monde rural dynamique proche. L’EIT présente de nombreux bénéfices pour les entreprises et les collectivités : la valorisation des externalités émises par certaines entreprises (déchets ou matières) par d’autres entités voisines ; la création de nouvelles activités permettant la valorisation des sous-produits ; le développement de produits ou de services ; la gestion d’une ressource commune, etc. ; le partage et la mutualisation des biens, des ressources ou des services pour réaliser des économies d’échelle et diminuer certains impacts environnementaux. L’AMI est ouvert au plus grand nombre et à tous types de projets, quel que soit le niveau de maturité, à condition d’aborder la gestion, le partage et la mutualisation des flux de matières. A l’instar du quartier des Deux Rives, première démarche EIT à Paris, lancée en 2018, la Ville de Paris encourage activement le déploiement de nouvelles synergies dans d’autres quartiers.
Le plus souvent, l’écologie industrielle répond d’abord à un problème de gestion de déchets, mais cet AMI souhaite élargir le périmètre à d’autres projets et à tous les acteurs privés et publics (hors personnes physiques). Les partenaires de l’opération apporteront une aide financière à hauteur de 750 000 euros pour les dépenses d’études, d’ingénierie, d’animation et de communication ; et de 5 millions d’euros pour les investissements nécessaires à la mise en oeuvre des projets. Un accompagnement collectif (mise en réseau, accès à des programmes de sensibilisation et cycles de formations) et individuel (conseil technique d’un cabinet expert compétent par exemple) est également prévu.
* L’AREC coordonne la Communauté des territoires circulaires en Île-de-France, nouveau réseau impulsé par la région, en partenariat avec l’Ademe, la DRIEAT, la Banque des Territoires et le SYCTOM .
Côté pratique :
Répondre à l’AMI : une déclaration d’intention est obligatoire avant le 15 novembre 2021, à envoyer à : economiecirculaire.idf@ademe.fr Toutes les candidatures doivent être ensuite déposées d’ici au 31 janvier 2022. Des entretiens en bilatéral auront lieu entre février et mars 2022, avant l’annonce des lauréats prévue en avril prochain. L’accompagnement des projets sera mis en œuvre dans la foulée.
Agenda :
Chaire métabolisme urbain en Ile-de-France « Économie circulaire : vers de nouvelles modalités d’action publique locale ? » – le 19 novembre 2021
« L’Echo circulaire a cessé sa parution mais l’actualité de l’économie circulaire continue d’être suivie par "Déchets Infos". »