Des objethèques pour consommer autrement

Un réseau à l’échelle nationale

L’Etabli, la boutique du partage, Zézenne, la BOM, Kikassi Kikassa : de la même manière qu’on emprunte un livre, ces objethèques permettent d’utiliser une perceuse, un barbecue ou un video-projecteur le temps d’un week-end ou d’une soirée entre amis. La location appliquée à des outils de bricolage ou de cuisine promeut l’allongement de la durée de vie et l’économie d’usage. Parmi les sources d’approvisionnement, figurent les dons de particuliers ou la mise à disposition ainsi que les zones de réemploi en déchèteries. Autant de produits qui ne finiront pas tout de suite en déchets.

Emprunter au lieu d’acheter ; achetez moins, jetez moins, partagez plus ; c’est un service de prêt d’objets comme il en existe pour les livres : autant d’arguments qui poussent aujourd’hui ces drôles de structures à se développer aux quatre coins de la France. Une objethèque fonctionne comme une bibliothèque, sauf qu’ici, ce sont des objets que l’on emprunte : outils de bricolage, de jardinage, équipements de cuisine, informatique et multimédia, matériels de puériculture. Par cette démarche de location, moyennant adhésion, abonnement, ou contribution, le dispositif vient répondre à des enjeux environnementaux, sociaux et économiques, souligne Sabrina Boukazzoula, fondatrice de l’Objethèque en Tarentaise en mai 2021 et à l’origine du réseau des objethèques en France, quelques mois plus tard : « nous recensons actuellement neuf structures à statut associatif qui représentent une soixantaine de bénévoles, plus de 1300 objets en partage, près de 700 usagers et emprunteurs et une dizaine d’emplois ». L’objectif de cette plateforme est d’apporter une meilleure visibilité aux objethèques et d’accompagner à terme à la création de nouvelles bibliothèques d’objets au sein des campus, des collectivités ou des comités d’entreprises.

Une vingtaine de structures en France

 

Carte des objethèques recensées en France par le réseau

Le réseau pourrait également mutualiser des moyens financiers et matériels comme du mobilier ou répartir des objets à louer sur plusieurs sites. Aujourd’hui, le réseau est loin de rassembler et cartographier l’ensemble des banques d’objets ou d’outils existant sur le territoire. Sabrina Boukazzoula estime toutefois à un peu moins d’une vingtaine, le nombre d’objethèques en France, sans compter celles créées en entreprise. « L’intérêt de référencer tous ces lieux permet de les faire connaître, de créer des échanges entre elles, d’avoir plus d’usagers, mais aussi pour ces derniers, de bénéficier d’avantages supplémentaires. Ainsi on peut imaginer qu’un adhérent d’une objethèque puisse accéder sans adhésion supplémentaire à une autre objethèque sur son lieu de vacances », ajoute l’initiatrice du réseau. Souvent portée par des bénévoles et employant une ou deux personnes en insertion, une objethèque répond à des enjeux aussi bien environnementaux que socio-économiques en privilégiant l’usage plutôt que la propriété, en diminuant le nombre d’objets produits grâce au partage, en favorisant la préservation des ressources naturelles et de l’environnement, en créant du lien social et intergénérationnel.

Mais l’objethèque n’est pas qu’un lieu d’échanges et de prêt d’objets. C’est aussi un lieu de rencontres avec l’organisation d’ateliers de réparation, de bricolage en partenariat parfois avec des Repair Cafés. Cela permet d’aller vers le public et le sensibiliser à la préservation des ressources et au réemploi. C’est un ensemble d’actions qui vont permettre de faire évoluer les mentalités sur l’usage des objets. Selon une étude de l’Ademe, une perceuse est utilisée en moyenne 17 minutes par an, tandis qu’une objethèque va contribuer à environ 30 sorties de ce matériel, soit au final, une durée d’utilisation beaucoup plus importante. « Nous agissons sur l’optimisation fonctionnelle d’un équipement via le partage. Encore faut-il que l’appareil soit robuste et réparable dès le départ. C’est le rôle du fabricant. Nous sommes une partie de la chaîne. Au bout du compte, notre activité va peut-être réduire la fabrication, d’un autre côté, les produits seront plus solides ; il y aura aussi moins de transport et plus d’emplois locaux » souligne la fondatrice du réseau.

Collectivité et réemploi

 

La première objethèque officielle en France, l’Etabli, a été créée en 2015 près d’Angers. Partant du constat que certainséquipements qui encombrent les placards, les caves et les garages ne servent qu’une ou deux fois dans l’année, l’association L’Établi a développé deux activités : une bibliothèque d’outils de bricolage et de jardinage et un espace d’ateliers partagés consacrés au bricolage et à la réparation. L’Etabli recense à ce jour 350 adhérents. Son fonctionnement repose sur l’engagement bénévole des adhérents grâce aux activités économiques générées par les services rendus. Les membres offrant du temps à l’association ou mettant à disposition des outils sont rétribués en crédits d’emprunt ou en temps d’utilisation des espaces d’atelier. L’Etabli a reçu le prix de l’innovation sociale en 2016. Depuis, l’association a fait des émules et participe activement à des actions d’économie circulaire dans le cadre de projets de quartier, sollicité par la collectivité.

Catalogue en ligne pour commander son prêt chez l’Etabli

Sur l’ensemble des bibliothèques d’objets recensées par le réseau, les sources d’approvisionnement sont variées, mais pour l’essentiel sont des dons de particuliers, d’entreprises, de ressourceries ou bien issus des zones de réemploi en déchèterie. Bien que cette pratique soit relativement récente, impulsée par loi AGEC, l’objethèque de la Tarentaise, portée par l’association Tarentaise branchée, a déjà noué un partenariat avec la communauté de communes des versants d’Aime (COVA) pour récupérer des objets en bon état sur ses deux déchèteries. Les collectivités ont tout à gagner dans cette action, souligne la fondatrice du réseau : réduction des déchets, changement des comportements des citoyens, création d’emplois locaux, dynamiques de quartier et liens sociaux renforcés. Ce n’est pas un hasard si la ville de Paris a retenu dans le cadre de son budget participatif, le projet d’une nouvelle objethèque installée dans le 11e arrondissement. L’association Zézenne créée en 2021 espère ainsi obtenir un financement dans un vélo cargo pour collecter le matériel chez les particuliers ou ailleurs. Sur le même principe, la BOM à Montreuil a bénéficié en plus d’une local de 600 m² prêté par la ville. Sur deux étages, sont mis en œuvre depuis environ un an, une activité de prêt d’objets, qui va de la paire de ski à la tondeuse et au barbecue, en passant par les petits outillages ; des ateliers de réparation, menuiserie et bricolage ainsi que des animations scolaires et citoyennes.

Covid, trouble-fête

 

Hormis l’Etabli, la plupart des objethèques françaises en tant que telles, ont été lancées après la crise sanitaire de 2020. Signe d’une prise de conscience et d’un besoin de consommer autrement, sans doute, avance Benjamin Sahun, fondateur de la toute jeune objethèque de Cornouaille, à Quimper. L’association a démarré en avril dernier, accumulant quelques équipements de bricolage et jardinage en propre. A son actif, déjà une douzaine d’adhésions, et une centaine d’objets disponibles, affichés sur son site en ligne. Grâce à l’agglomération Quimper Bretagne Occidentale, l’objethèque de Cornouaille a bénéficié d’un local sur le site de l’Embarcadère, maison du projet Gare-Parc en vue du réaménagement de la gare de Quimper. Idéal pour stocker le matériel. « Une phase de test est en cours jusqu’en septembre, explique Benjamin Sahun. Les élus sont attentifs à l’évolution de notre activité, même si pour l’instant, ils regardent cette initiative de loin ».

S’il est devenu facile de donner et de récupérer des objets à réutiliser, emprunter des appareils plutôt que d’acheter, n’est pas une pratique fréquente. « Nous posons les bases fondatrices d’un concept qui peut paraître évident mais qui en réalité nécessite du temps et de l’accompagnement des citoyens. On revient finalement à un modèle qui existait déjà et que l’on remet au goût du jour pour des raisons économiques et environnementales » souligne Sabrina Boukazzoula. La démarche n’a rien de révolutionnaire et pourtant, son principe redevient innovant. L’emprunt d’un objet qu’on avait l’habitude d’acheter contribue à transformer un modèle économique acquis depuis des décennies. Il redonne en outre du sens aux relations sociales, et crée une nouvelle dynamique à l’échelle d’un quartier, d’une commune et d’un département. Portées par des associations, les objethèques et banques d’outils représentent un bénéfice économique et social pour les citoyens. Elles pourraient s’inscrire aussi parmi les alternatives à la déchèterie, allégeant la collecte des flux et leur coût de traitement.

Crédits : Objethèque le réseau, L’Etabli

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