Les lampes et tubes fluorescents en fin de vie sont estimés à 4000 tonnes par an en France. A ce jour, seuls deux acteurs se partagent la filière du recyclage, Lumiver et Artémise. Les procédés performants de traitement sont au rendez-vous, ainsi que les investissements pour se mettre en conformité avec les futures normes. Pourtant, les deux entreprises s’interrogent sur l’évolution de l’activité, face à deux enjeux technologiques : des difficultés croissantes pour trouver des débouchés et l’arrêt à moyen terme du recyclage des lampes fluocompactes au profit des Led.
Alors que le marché français s’ouvrait au recyclage des lampes en 2007 avec la création de l’éco-organisme Récylum, la filière a compté jusqu’à six opérateurs. On se souviendra notamment de Citron, filiale suisse installée au Havre, au scandale environnemental retentissant, de Coved, de Sarp, de Remondis et de Duclos Environnement. Aujourd’hui subsistent deux entreprises Artémise et Lumiver qui a fêté ses vingt ans d’activité en juin 2019. En l’espace d’une dizaine d’années, le marché s’est fortement rétréci, en raison d’une diminution des gisements et des aléas techniques et économiques que cette filière a enregistrés. « Nous savons que d’ici cinq à dix ans, le recyclage des ampoules et tubes fluorescents va s’éteindre au profit des lampes à Led. Cette évolution des produits signifie également un basculement vers de nouveaux procédés de traitement et la nécessité d’investissements. D’autant que les led déjà en place sur le marché ont une durée de vie beaucoup plus longue » affirme Eric Dutriez, dirigeant de Lumiver. Cette entreprise, basée à Seclin dans le Nord récupère et traite environ 800 tonnes de lampes par an, mais valorise également des DEEE, des piles et du DIB. Certifiée des trois normes ISO sur l’environnement, le sociétal et la qualité, elle emploie une quinzaine de personnes et réalise un chiffre d’affaires total de 1,5 million d’euros, dont 45 % proviennent de contrats signés avec les éco-organismes. Le reste est le fruit de marchés passés en direct avec les détenteurs de déchets, convenus dans le cadre d’un partenariat entre Federec et les éco-organismes de gestion des DEEE.

Pour anticiper les nouveaux seuils d’émissions en vigueur d’ici un an et demi à deux ans en Europe (BREF), Lumiver a équipé sa ligne de broyage d’un système de filtration renforcé avec cinq tonnes de charbon actif. Celui-ci vise à réduire encore les émissions de poussières métalliques dont le mercure, passant à une fourchette comprise entre 2 et 7 microgrammes par m³. Cet investissement a coûté à l’entreprise un total de 100 000 euros. Malgré cette mise en conformité anticipée, Eric Dutriez déplore un manque de réactivité des éco-organismes, en particulier de la part d’Ecosystem (fusion en octobre 2019 de Récylum et Eco-systèmes). La PME du Nord a dû attendre plus de six mois le renouvellement de son contrat pour trois ans. Le retard administratif a fait planer le doute jusqu’au bout au sein de l’entreprise. D’autant que l’éco-organisme est également en contrat avec deux autres acteurs européens dans le recyclage des lampes, Indaver en Belgique et Relight en Italie. Cette collaboration européenne est censée garantir à la filière REP, des solutions de valorisation en cas de défaillances éventuelles en France.
Traitement des lampes sous haute surveillance
Pour la société Artémise (Aube Recyclage et Traitement d’Éléments Mercuriels Issus de Sources d’Éclairage), créée en 2011 par Jean-Marie Bailly, industriel fondateur de TCMS quelques années plus tôt, les enjeux sont plus importants. L’usine installée à Vulaines traite la majorité des flux de tubes et lampes collectés en France, soit 2700 tonnes en 2018. Son principal client reste l’éco-organisme Ecosystem, ce qui représente 80 % de son chiffre d’affaires, sur un total de 1,7 million d’euros.
Depuis son démarrage, afin d’optimiser les opérations de tri et la qualité des matières premières récupérées, Artémise a élaboré plusieurs procédés industriels innovants, en partenariat avec les organismes de santé au travail comme l’INRS (sécurité et prévention des accidents du travail) et la CARSAT (assurance retraite et de la santé au travail) du Nord Est. Des plénums de ventilation ont été aménagés dans les locaux pour accroître la sécurité des opérateurs en renouvelant l’air régulièrement et améliorer les conditions de travail. « Désormais, les opérateurs n’ont même plus besoin de porter de masque et le process tout entier est séparé par un mur » explique Laure Clerget, dirigeante d’Artémise depuis 2014. Les lampes, autrefois triées manuellement, sont donc traitées par des machines spécialisées qui sectionnent les embouts, séparent les métaux et la poudre, et broient le verre. L’ensemble du process de traitement est automatisé : soufflage, séparation, broyage. Ce choix de la mécanisation permet d’obtenir des matières premières secondaires de meilleure qualité, tout en protégeant les opérateurs.
Les tubes et lampes sont composés de plusieurs matériaux : le verre ; les métaux ferreux et non ferreux (aluminium et cuivre) ; les poudres fluorescentes, qui contiennent du mercure, des métaux lourds et des terres rares ; les plastiques, papier et carton ; les piles et batteries. Le verre est transformé en mâchefer ou en matériau abrasif pour le papier de verre. Les métaux repartent chez les ferrailleurs. Le plastique est valorisé énergétiquement. « Nous recyclons nos lampes à 90 %, explique Laure Clerget. Seules les poudres et terres rares sont enfouies après démercurisation par chauffage dans l’usine de Meta Régénération ». Installée dans les Alpes de Haute Provence, cette filiale du groupe Aurea est désormais le seul site en France spécialisé dans ce traitement. Toutes les poudres provenant de Lumiver et d’Artémise y sont acheminées en mutualisant le transport.
Une aide à l’insertion
Sur le plan social, les deux recycleurs jouent la carte de l’insertion professionnelle en partenariat avec les ESAT (Etablissement et Service d’Aide par le Travail). « Pour notre personnel, nous avons également mis en place des CQP (certification de qualification professionnelle) en partenariat avec la fédération des entreprises du recyclage (Federec) pour les opérations de tri des piles et de traitement des lampes » souligne Eric Dutriez. Artémise emploie une vingtaine de personnes et promeut l’insertion des personnes les plus éloignées de l’emploi et les personnes handicapées par des partenariats avec les ESAT de Troyes et Romilly-sur-Seine. Entre 2015 et 2017, cette démarche a permis de déployer une nouvelle activité de découpe manuelle des membranes plastiques sur certaines lampes. Depuis deux ans, l’entreprise accueille également des personnes éloignées de l’emploi dans le cadre de période d’immersion professionnelle d’une semaine avec Pôle Emploi.

Une démarche sociétale et environnementale payante, puisque son engagement a été récompensé en décembre 2019 par le label « Generali Performance Globale » décerné par la compagnie d’assurance Generali France. Ce label distingue depuis une dizaine d’années, les entreprises les plus investies en matière de prévention des risques et de responsabilité sociétale des entreprises (RSE). Il est obtenu à l’issue d’une démarche d’audit de l’ensemble des processus de l’entreprise (management, ressources humaines, production, approvisionnements) et permet des conditions avantageuses en matière d’assurance, de garanties spécifiques et de services complémentaires (assistance en gestion de crise, etc.).
Projet Recyled
La collecte des tubes et lampes en fin de vie représente un flux stable de 4000 tonnes par an actuellement sur le territoire français. Aucune baisse n’est pour l’instant visible au profit des lampes à Led. Pourtant le processus est enclenché puisque l’interdiction de commercialiser les lampes fluorescentes est en vigueur pour 2020. « Tant qu’il y a des tubes et des lampes fluorescents sur le marché du recyclage, nous continuons tout en réfléchissant à une évolution des procédés » indique-t-on chez Lumiver. Dans l’Aube, la valorisation des lampes à Led est devenue un enjeu crucial pour Artémise qui veut être prête le moment venu. « Des travaux de R&D sont en cours avec le projet Recyled, porté par l’Université Technologique de Troyes et les élus de la Région Grand Est » souligne Laure Clerget. Ce programme de recherche collaborative vise à développer des solutions innovantes de traitement pour les futurs éclairages à Led ; il bénéficie d’une aide financière de l’Union Européenne à hauteur de 200 000 euros sur 3 ans. L’entreprise est par ailleurs agréée par l’Autorité de Sureté Nucléaire pour la collecte et le démantèlement sécurisés des détecteurs de fumée ioniques. Depuis fin 2017, ces dispositifs contenant une pastille radioactives sont interdits de commercialisation, pour les établissements publics et privés. Des dérogations sont en cours jusqu’en 2021 afin de déposer les derniers détecteurs d’ancienne génération encore en place. La PME travaille également en partenariat avec Ecologic pour la collecte de DEEE et fait partie des points de collecte PV-Cycle pour la récupération des panneaux photovoltaïques usagés.
De plus en plus de tensions sur les débouchés
Surmonter les obstacles présents et à venir, c’est le lot des deux PME, dont la réussite repose sur l’innovation et les opportunités locales. Alors que les contraintes européennes sont de plus en plus exigeantes sur le recyclage et la sécurité sanitaire des traitement de déchets dangereux, il faut savoir faire preuve de réactivité. C’est de plus en plus le cas pour les filières de recyclage confrontées à des tensions sur les exutoires. Pendant des années, une partie du verre broyé issu de lampes, le groisil, était envoyée à Chalon sur Saône chez le fabricant d’éclairage Nordeon. En 2017, lors de la liquidation judiciaire de cette entreprise, les recycleurs de lampes ont dû trouver d’autres solutions. Depuis, l’éco-organisme Ecosystem a demandé aux prestataires de disposer de deux débouchés pour leur recyclage. Difficile d’appliquer à la lettre cette demande quand les sites industriels ferment, lorsqu’un seul site de démercurisation est opérationnel et quand les centres de stockage réduisent leurs capacités sous la pression réglementaire. A ce jour, les poudres sont enfouies. Demain, d’autres solutions de valorisation pourront-elles offrir une alternative à la mise en décharge ? En attendant, Lumiver et Artémise investissent dans l’innovation technologique et diversifient leurs activités pour ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier.
Artémise adopte l’écologie industrielle
Au sein du club EIT (Ecologie Industrielle et Territoriale) de l’Aube, la société Artémise participe avec d’autres entreprises au club affaires. A cette occasion, des échanges ont lieu sur la gestion des déchets et les ressources locales. C’est ainsi que l’entreprise de recyclage collabore avec plusieurs entreprises du département pour mutualiser matières et équipements. « Nous envoyons désormais nos palettes bois chez 3B emballages, un prestataire local et nous avons récupéré des fûts métalliques à ouverture spéciale chez ACMM (fabricant de structures métalliques) et chez Compositex, spécialiste des textiles techniques » se réjouit la dirigeante. Chez Tricotage Ducellier, l’entreprise a pu partager l’emploi d’un chariot manuel à plateau, tandis que des chutes de profilés ont été échangées avec la société Troyes Neon Enseigne.
Crédits : Lumiver, Artémise
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