Jean-Louis Bergey, l’expert national économie circulaire de l’Ademe

« Changer les représentations collectives de notre société »

Nommé expert national à la direction déchets et économie circulaire en début d’année 2019, Jean-Louis Bergey n’est pas un inconnu à l’Ademe. Ses différentes missions l’ont conduites depuis trente ans, à intégrer plusieurs fonctions au sein de l’agence, parmi lesquelles, chef du département observatoire des déchets, et directeur régional en Aquitaine. A son nouveau poste, il souhaite développer une approche globale de l’économie circulaire, en se fixant deux objectifs : mettre en lumière les impacts de nos activités sur les ressources, et sensibiliser à l’économie circulaire en dépassant le seul volet des déchets.

Quelles sont les missions que vous menez à la direction de l’économie circulaire ?

Jean-Louis Bergey (Ademe)

Jean-Louis Bergey : Ma principale mission est de porter au sein de l’Ademe une approche plus globale de la thématique (la sortir de la seule thématique déchets) et de favoriser un travail de prospective approfondi en particulier sur le plan macro-économique. Je souhaiterais dans le cadre de ma fonction, que la France et surtout l’Europe se fixent un objectif de consommation de matières premières à savoir les métaux, les matériaux de construction, la biomasse et les énergies fossiles comme nous avons un objectif climat. Ce travail nous permettrait de voir clairement où nous devons aller et tracer les routes pour y arriver. Cela permettrait également d’engager une dynamique collective qui manque actuellement. Je me réjouis qu’au dernier conseil européen du 4 octobre, l’économie circulaire ait fait l’objet d’une réflexion sur l’efficacité des ressources. Il ne s’agit là que d’une déclaration à l’attention de la Commission et des Etats membres, mais cela permet d’ouvrir des pistes. L’Ademe pourrait avoir un rôle à jouer dans ce contexte, en apportant des éléments de connaissance. Nous travaillons par exemple avec le BRGM et le CNRS sur le projet SURFER, programme de recherche lancé en 2016 qui doit s’achever en 2020. L’objectif est d’analyser les impacts environnementaux associés aux consommations d’énergies (renouvelables, fossiles et fissiles) en France, et alimenter nos visions énergies/ressources 2035 et 2050.

Comment aujourd’hui démocratiser l’économie circulaire et la rendre compréhensible au plus grand nombre ?

Jean-Louis Bergey : Nous devons inclure l’ensemble des acteurs dans la boucle dès le départ, qu’ils soient industriels, politiques, associatifs ou simples citoyens. Au-delà de nos études prospectives, cruciales pour donner des indicateurs aux futures stratégies politiques et industrielles, nous sommes aussi là pour faire réfléchir les gens. Et c’est à ce titre, que la tâche devient compliquée aujourd’hui. Car cela implique de changer les représentations collectives de notre société. Je connais d’expérience la mise en oeuvre des collectes sélectives de déchets. Avec du recul, cela peut paraître facile. Si l’on demande aux habitants de modifier leur geste de tri, cela ne remet pas profondément en cause leurs valeurs. Lorsque l’on s’attaque aux habitudes de consommation, en vue de réduire les achats ou de les modifier, nous sommes confrontés à des imaginaires bien ancrés, difficiles à faire tomber. Le « Je consomme, donc je suis heureux » ne peut disparaître des esprits du jour au lendemain, sans campagnes de sensibilisation de la part des collectivités ou des politiques. Dans ce sens, nous accompagnons de plus en plus les actions publiques (Référentiel économie circulaire) et industrielles (écologie industrielle et territoriale, économie de la fonctionnalité) pour faire passer le message. Même si dans certains secteurs (eau, biodiversité, effet de serre), l’urgence incite à accélérer les changements, nous savons que cela peut prendre du temps. Nous voyons souvent les contraintes et ce que nous allons perdre, mais avons du mal à imaginer ce que nous pouvons gagner à travers ces transformations. L’Ademe fait sa part de communication avec des ingénieurs qui sortent des coulisses en intervenant dans les manifestations et les médias. Le fait de participer à la journée nationale contre le gaspillage alimentaire est un exemple. La parole d’expert que nous portons peut évidemment être bousculée au sein des débats, mais c’est dans ce type d’échanges que des idées peuvent émerger et les mentalités évoluer.

Le projet de loi anti-gaspillage attache beaucoup d’importance aux déchets. Pensez-vous que c’est la bonne approche ?

Jean-Louis Bergey : C’est une bonne approche, comme on a des textes sur l’eau ou l’énergie mais l’économie circulaire ne doit pas être réduite au seul domaine des déchets. Nous héritons de l’histoire du concept qui a dérivé sur le recyclage et donc les déchets, évolution marquée en France par la loi sur la transition énergétique et la croissance verte de 2015 qui donne une définition de l’économie circulaire en insistant fortement sur la problématique déchets. Toutefois, il faut bien commencer par quelque chose. Le projet de loi aborde cependant des thématiques importantes en dehors des déchets, même si elles n’y sont pas toutes. L’affichage sur les produits pour influencer la consommation est un bon exemple. Les étiquettes sur la consommation d’énergie remporte aujourd’hui un grand succès. Tout le monde tient compte désormais de cet indicateur, tout comme l’étiquetage Nutri-score pour la santé. L’enjeu est maintenant d’influencer le consommateur vers des achats de produits mieux éco-conçus, intégrant des matières recyclées et réparables. Les personnes les plus sensibilisées au sujet seront les premières à se lancer. Suivra ensuite une évolution des ventes et des adaptations progressives des industriels. Cela vaut pour l’affichage, mais aussi pour le réemploi et la réparation. Parfois, c’est l’industriel qui prend les devants. Le cas de Seb est significatif. Sous l’impulsion de son équipe dirigeante, le groupe a choisi de se lancer dans l’économie de la fonctionnalité (le premier test a été lancé en octobre 2018 à Paris avec Monoprix et ENVIE). Avec beaucoup d’incertitude et une grosse prise de risque.

Quelles sont les marges de manœuvre de l’Ademe ?

Jean-Louis Bergey : Parmi les points forts en 2020, les 4e assises de l’économie circulaire qui se dérouleront les 23 et 24 juin, avec des plénières très orientées vers l’économie en espérant que nous attirerons un public nouveau (banquiers, économistes, investisseurs). Il y aura également des ateliers avec des sujets très divers, moins centrés sur les déchets que les précédentes années pour montrer l’approche systémique de l’économie circulaire. L’institution doit renforcer, comme l’indique notre président, Arnaud Leroy, les travaux de R&D et de prospective. Elle doit aussi continuer d’accompagner sur le terrain les initiatives en particulier innovantes et prometteuses. Et nous avons toute latitude pour le faire dans le cadre des orientations que nous donne l’Etat. C’est le cas avec des expérimentations sur l’économie de la fonctionnalité, l’éco-conception ou sur la comptabilité durable en partenariat avec ComptaDurable et des entreprises de la région PACA. Nous continuerons de soutenir la prise de décision en vue d’un basculement vers de nouveaux modèles économiques.

Quels sont les leviers identifiés pour accélérer le changement ?

Jean-Louis Bergey : La stratégie et la décision revenaient jusqu’à présent à l’industriel ou à l’État. La mobilisation des jeunes pour le climat, observée ces derniers mois à l’échelle mondiale et l’ampleur des initiatives locales émergentes laissent penser que la situation est en train de s’inverser. Le pouvoir d’influence ne part plus essentiellement du haut, comme c’était le cas avec la mise en œuvre des politiques climatiques jusque dans les années 1990. Cette fois, le citoyen prend lui-même l’initiative d’agir et de faire bouger le curseur à son échelle. Les politiques internationales sont encore frileuses, mais l’on sent bien que le modèle économique actuel s’essouffle. Les inégalités sociales ajoutées à la limitation des ressources naturelles à moyen terme, sont à la fois anxiogènes mais aussi, un formidable tremplin pour passer à autre chose. Cela impliquera de revoir nos habitudes de produire, de consommer, sans toutefois se traduire par un retour à la bougie. On observe clairement d’un côté les partisans d’une high-tech qui peut sauver la planète et de l’autre, ceux qui pensent que le changement de modèle doit passer par l’emploi plus raisonné des technologies. Dans ces perspectives, l’Ademe continuera de donner les clés pour mieux connaître et mieux comprendre le monde. Nous assistons à une forme d’intelligence collective dont il faut dorénavant tenir compte. En l’absence de véritable leader sur le sujet à l’échelle de l’Europe ou d’un pays, les décideurs politiques et économiques vont devoir trouver une bonne dose de courage pour préparer et engager les changements sur le long terme, tout en satisfaisant les demandes souvent contradictoires du court terme.

Crédit : Ademe

Les 4e Assises de l’économie circulaire de l’Ademe auront lieu les 23 et 24 juin 2020 à la Maison de la Chimie (Paris 7e).

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