Identifier les synergies, analyser les points faibles et les forces, cartographier les régions concernées et les potentiels d’échanges de ressources, c’est l’objet d’une étude sur l’écologie industrielle publiée cette année par la Commission Européenne. Les travaux mettent l’accent sur une quarantaine d’initiatives et proposent un plan d’actions pour soutenir les synergies locales. A l’échelle de la France, l’écologie industrielle avance petit à petit. Beaucoup de projets, mais encore trop peu de mises en application.
La notion d’écologie industrielle et territoriale a été créée dans les années 1960, expérimentée tout d’abord en Europe du Nord. En France, c’est sur le territoire de Dunkerque et dans l’Aube que l’écologie industrielle a pris ses marques. Pourtant, ce concept est loin d’avoir gagné l’intérêt du monde industriel. A quoi fait-il référence et surtout à quoi sert-il ? L’écologie industrielle concerne des mutualisations de services ou des échanges de ressources possibles entre entreprises d’un même territoire, à l’échelle d’un parc d’activité ou d’une région. Cette forme d’écologie vise principalement à optimiser des ressources pour réduire leur extraction dans leur milieu naturel, qu’il s’agisse d’énergies, d’eau, de matières, de déchets mais aussi d’équipements et d’expertises. Les 10 et 11 octobre derniers, les 4e Rencontres Francophones de l’écologie industrielle et territoriale se sont déroulées à Troyes sous la houlette du Club d’Ecologie Industrielle de l’Aube (CEIA). L’occasion de faire le point sur la politique nationale et les stratégies menées sur l’écologie industrielle. Oui, affirme Nathalie Boyer, directrice générale de l’association Orée, l’écologie industrielle est bien mentionnée dans la FREC (feuille de route sur l’économie circulaire) qui promeut l’action territoriale autour de l’économie circulaire et vise à renforcer les synergies entre entreprises. Idem pour les schémas régionaux où l’EIT est fortement encouragée. « Cela dit, sur le terrain, s’il n’y a pas d’acteurs publics ou industriels qui sont moteurs dans une démarche de synergie, l’écologie industrielle ne restera qu’un concept » souligne Grégory Lannou, directeur du CEIA.

Heureusement, depuis quelques années, des passerelles émergent entre pouvoirs publics et entreprises face à des besoins très localisés ou lors de réhabilitations de friches ou de zones d’activités économiques. Dans l’hexagone, le territoire est diversifié sur le plan géographique et économique. Cela en fait sa richesse mais aussi peut générer des freins. Les Rencontres Francophones de l’EIT ont ainsi mis en lumière quelques initiatives plus ou moins avancées dans plusieurs régions, aux Antilles (Guadeloupe), en Ile-de-France, en Normandie, dans le Grand Est ou encore en PACA.
Port autonome de Strasbourg en pointe
Sans doute l’opération la plus ancienne, puisqu’elle a démarré en 2013 après deux ans de réflexion et de défrichage du sujet, la démarche CLES (Coopérations locales et environnementales en synergies) sur la zone portuaire de Strasbourg fait partie des projets réussis en France. Sous la houlette du GUP (groupement des usagers des Ports de Strasbourg) et de Idée Alsace, un réseau d’acteurs locaux, le périmètre concerné englobe 11 synergies et a permis de créer 12 emplois supplémentaires. Elle concerne une vingtaine d’entreprises, PME et grands groupes comme Auchan Retail, Cargill, Blue Paper, Sarm (filiale de Colas), Schroll, Soprema ou encore Trédi et Valorhin (Suez). Aujourd’hui, la démarche favorise des économies annuelles de 300 000 euros, de 195 000 litres d’eau et de 3500 t eqCO2. L’écologie industrielle s’applique ainsi concrètement depuis cinq ans dans plusieurs domaines activités : mutualisation de la réparation de palettes, achats groupés de fournitures et EPI, valorisation des déchets cartons auprès de la papeterie locale, gazéification des déchets de bois, valorisation des coproduits de malterie pour la culture de micro-algues ou encore valorisation des énergies fatales et création d’un réseau de chaleur industriel. Selon Caroline Tavernier, chargée de projets économie circulaire chez Idée Alsace, l’enjeu est triple pour les acteurs engagés dans cette démarche : « il y a une volonté de renforcer leur compétitivité, de réduire leur impact environnemental et de favoriser l’ancrage local ».
Contraintes géographiques
Changement de décor au sud de la France. Territoires coincés entre la mer et la montagne, le Parc d’activités Laurentin à Saint-Laurent du Var et la ZA des Bois de Grasse ont tous les deux été portés et soutenus par la CCI Nice-Côte d’Azur. Sur le premier, 350 entreprises pour 4500 salariés exercent en majorité des activités des service ou d’industrie. Sur la seconde, 80 entreprises concernent les secteurs du parfum, de la plasturgie, du BTP, du commerce de gros et de l’entreposage. Accompagnées et animées par Ludovic Asso de la CCI Côte d’Azur, les deux zones d’activités ont identifié plusieurs synergies dans la mutualisation de service, l’utilisation de la mobilité douce et la valorisation de déchets. Dans les deux cas, des diagnostics de flux ont été lancés. A Saint-Laurent du Var, une première synergie sur la collecte mutualisée des palettes bois a démarré. L’enjeu : recenser les gisements, qualifier et quantifier les palettes, mettre en place une collecte gratuite à l’échelle de la zone d’activités. Sur la zone des Bois de Grasse, la CCI est soutenue par l’association EBG (Entreprises des Bois de Grasse). Plusieurs synergies ont été identifiées et sont en cours : l’aménagement de la zone pour faciliter l’accès en voiture et transport en commun ; un diagnostic flux de matières et énergies ; la publication d’un guide de filières de traitement de déchets ; une fête des voisins au travail ; une crèche inter-entreprises. « Pour rendre la démarche efficace, j’évite de mettre l’accent sur le concept d’écologie industrielle. Je leur parle de mutualisation de services et d’ échanges de ressources », souligne Ludovic Asso.

Cette approche n’est pas isolée, loin de là. Dans le cadre de nombreuses démarches, l’écologie industrielle ne parle pas aux entreprises ; elle serait même source de contradiction et d’incompréhension. C’est sans doute un peu sa faiblesse et ce qui la rend parfois compliquée à mettre en oeuvre. Pourtant, de nombreuses entreprises font de l’écologie industrielle sans le savoir. Aux animateurs de trouver les bons mots et d’orienter les échanges multi-acteurs vers des problématiques techniques, logistiques ou économiques.
Economie circulaire et pragmatisme
En Belgique, l’écologie industrielle a trouvé ancrage en Wallonie, plus précisément dans le Coeur du Hainaut, près de Mons et La Louvière. Une volonté politique du gouvernement wallon de réhabiliter et dynamiser plusieurs zones industrielles, a été en effet l’occasion d’inscrire l’EIT comme moteur et vecteur de nouvelles synergies inter-entreprises. A partir de quatre territoires industriels qui ont donné lieu à des démarches collectives (Tertre, Feluy, Seneffe-Manage et Soignies), l’intercommunale multisectorielle *IDEA a choisi d’élargir le périmètre à de nouveaux acteurs et réseaux, incluant des collectivités (crèches, hôpitaux, écoles) et des agriculteurs. « Dans le cadre d’une démarche pilote de métabolisme territorial, une base de données a été créée avec l’aide de la plateforme digitale de modélisation de synergies, INex Circular, pour identifier les synergies de mutualisation ou de substitution possibles entre donneurs et preneurs » explique Quentin Deplus, chargé de mission chez IDEA.
Résultat, neuf projets ont été clairement définis en septembre dernier. Ils ciblent principalement trois types de ressources matières : le bois, les déchets organiques et les plastiques. Parmi eux, le projet d’une plateforme de récupération des bois de déconstruction, réutilisables sur le territoire. Le gisement est jusqu’à présent valorisé principalement en panneaux de particules en Flandres alors que prélevé à la source, entre 20 et 30 % de ce flux pourrait être valorisé sur place par des artisans menuisiers et des entreprises à caractère social. De la même façon, un projet cible un gisement d’environ 4000 t/an de déchets de bois propres générés par un fabricant de palettes. Transformés en plaquettes-énergie, ils pourraient ainsi approvisionner des chaudières industrielles et collectives en circuit court. Un projet de biométhanisation agricole est également à l’étude avec un agriculteur de Seneffe. Toujours dans ce domaine, IDEA est en contact avec une coopérative dont le projet est d’investir dans une plateforme de regroupement et de gestion des intrants organiques avant leur traitement dans des digesteurs industriels ; l’idée est de capter certains flux issus d’entreprises agro-alimentaires comme des déchets de brasserie et de boulangerie. Enfin, deux projets sur le recyclage des plastiques devraient faire l’objet d’une étude élargie à la région, voire à l’échelle nationale : l’organisation d’un atelier entre recycleurs de plastiques et régénérateurs industriels à des fins technologiques ; le développement de solutions de recyclage pour des déchets de production en PU, générés par un fabricant d’isolants en mousse. Ces déchets partent jusqu’à présent en incinération à coût élevé.

« Dans tous les cas, nous tentons d’accompagner les synergies collectives mais aussi les projets individuels en organisant des visites de sites et en coordonnant des démarches filières, comme c’est le cas ici pour les flux de déchets plastiques » souligne Quentin Deplus. Cet accompagnement à tous les niveaux permet à IDEA de mailler le territoire et d’avoir une véritable connaissance des potentiels et des attentes. L’exemple wallon démontre la nécessité d’un suivi de tous les instants et d’une coordination soutenue dès le départ, pour impulser les échanges d’informations entre entreprises et pérenniser le circuit des flux.
L’EIT fait des émules en Europe
La création de synergies entre entreprises a trouvé son échelle de mise en œuvre : un territoire, un parc d’activités ou une région. Toutefois, au sein de ces périmètres, plusieurs approches sont possibles. C’est ce que démontre l’étude européenne sur l’écologie industrielle publiée cette année par la Commission européenne. Une quarantaine d’expériences dans 15 pays européens ont été identifiées et étudiées, dont quatre en France. A partir de cette cartographie, les auteurs de l’enquête (University College London, Technopolis Group, Trinomics) ont analysé les facteurs de réussite et les freins, le contexte économique, social et environnemental.

Il ressort deux types d’écologies industrielles : une activité issue de l’interaction entre un groupe d’entreprises, sans recours à un coordinateur externe ; un réseau géré par une structure tierce qui organise les synergies et anime les rendez-vous d’affaires. Ce réseau regroupe différents acteurs de plusieurs secteurs d’activité, engagés dans des transactions de déchets ou de sous-produits. En d’autres termes, l’écologie industrielle est une solution qui à la fois, promeut l’environnement durable et favorise le profit économique. « De ce rapport, nous avons tiré au moins deux enseignements, explique Gaëtan Coatanroch, consultant chez Technopolis. Si dans tous les cas de figure étudiés, la mise en relation des acteurs sur un périmètre donné est suffisante, le soutien technique reste parfois absent ou incomplet. Par ailleurs, plus de 60 % des initiatives identifiées en Europe bénéficient d’un financement public. Cette aide s’avère en général un levier précieux pour lancer la démarche, même si elle doit ensuite s’effacer ».
« Une économie potentielle de 72 milliards d’euros »
Le rapport dresse par ailleurs un panorama des ressources les plus sollicitées dans le cadre d’une démarché d’écologie industrielle et celles en particulier qui pourraient représenter de fortes opportunités à terme. Les gisements les plus importants se trouvent dans la démolition avec 297 millions de tonnes. Arrivent ensuite en termes de volumes, les déchets alimentaires (77,4 millions de tonnes), les déchets de bois (50 millions de tonnes) et les métaux (21,4 millions de tonnes). Mais selon l’étude, les opportunités économiques d’échanges portent plus particulièrement sur les flux de DEEE, avec un potentiel de revenus de 3,7 milliards d’euros ; les plastiques portant sur 2,4 milliards d’euros, le bois avec 2,7 milliards d’euros ou encore les huiles dont le flux concerne seulement 4,2 millions de tonnes mais avec un potentiel de 1,6 milliard d’euros. Il faut considérer la stratégie économique comme un moteur dans l’écologie industrielle.

Tous ces déchets susceptibles d’être réutilisés ou recyclés par d’autres, seront ainsi détournés de la mise en décharge. Non seulement, c’est un plus environnemental mais cela représenterait une économie de l’ordre de 72 milliards d’euros à l’échelle européenne. Une vingtaine de mesures sont préconisées dans cette étude pour favoriser l’émergence de l’écologie industrielle en Europe. Parmi elles, les auteurs mentionnent l’augmentation des taxes sur l’enfouissement, la nécessité de clarifier le concept de sous-produit, le transport de déchets facilité sur le marché européen, l’introduction d’incitations réglementaires à utiliser des matières recyclées, la création d’une base de données sur les opportunités d’EIT incluant les flux entrants et sortants, la mise au point d’instruments financiers plus adaptés au profil risque des projets EIT ou encore le développement de normes harmonisées pour mesurer l’impact de l’activité liée à l’EIT.
En savoir plus :
En France, l’écologie industrielle dispose de plusieurs outils d’encadrement et de conseils dont le réseau Synapse et le référentiel Elipse porté par l’association Orée.
- Cooperation-fostering-industrial-symbiosis
- IDEA contribue au développement économique et à l’amélioration de l’environnement et du cadre de vie des habitants du Cœur du Hainaut. Il gère près de 60 parcs d’activité économique, soit plus de 3 600 ha destinés à accueillir des entreprises créatrices d’emplois. Certains sont spécialisés dans l’accueil d’entreprises logistiques (Garocentre à La Louvière), chimiques et pétrochimiques (Feluy), scientifiques (Initialis à Mons), etc. Ces parcs d’activité économique comptent près de 900 entreprises, employant près de 22 000 personnes.
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Crédits : IDEA, Synapse, Orée, Technopolis
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