L’industrie des équipements électriques et électroniques va-t-elle enfin revoir sa stratégie en faveur du réemploi et du marché de l’occasion ? Il serait temps car un an après le lancement d’un indice de réparabilité, dû à la loi AGEC, le bilan est encore bien maigre. Pour accélérer leur transition, des grandes marques de distribution high-tech ont ainsi choisi de collaborer plus étroitement avec les entreprises innovantes du reconditionnement. L’année 2022 vient de démarrer avec la construction de nouveaux partenariats. Gain de compétences technologiques pour les uns ; garantie de survie pour les autres.

L’indice de réparabilité fête son premier anniversaire. Ce dispositif impulsé par la loi AGEC en France a tout d’abord été lancé sur quatre catégories de produits (tondeuses, téléviseurs, smartphones, et lave-linges à ouverture latérale). Douze mois après cette mise en oeuvre, Spareka, plateforme dédiée à la réparation et à la vente de pièces détachées, a réalisé une première analyse à partir des données collectées sur www.indicereparabilite.fr (site d’information en libre accès pour le consommateur, qui rassemble toutes les notes par produit). A la première place, figurent les tondeuses à gazon avec un indice moyen de 8,05/10. Elles s’avèrent plutôt faciles à réparer. En seconde place, les lave-linges avec une note moyenne de 7,67/10. Présents dans 93% des foyers, les lave-linges sont les appareils les plus réparés par les Français. Lors d’une panne, 38% d’entre eux sont réparés, dont plus de la moitié en auto-réparation (52%). Les pièces sont accessibles et les réparations faciles. L’entretien est souvent responsable des pannes : détartrage, débouchage, nettoyage, les gestes pour faire fonctionner à nouveau sa machine sont à la portée de tous. En plus, de nombreux tutos sont disponibles gratuitement en ligne.
En troisième position, le smartphone noté à 6,53/10. Moins faciles à réparer, les smartphones grand public ont souvent de mauvais indices de réparabilité, comme Apple ou Huawei (moyennes de 5,5/10). Les outils pour démonter un smartphone sont chers et non généralisés. Pourtant, les smartphones sont les principaux appareils à bénéficier d’un marché du reconditionné. Avec 6,23/10 de moyenne, les téléviseurs sont réparés à hauteur de seulement 29 %. Le coût élevé de la prestation par rapport à un appareil neuf explique sans doute cette tendance à ce jour. Derniers en termes de réparabilité, les ordinateurs ont une grande marge de progrès (note moyenne de 5,87/10). Produits esthétiques et légers, parfois même étanches ou tactiles, ils ne sont pas faits pour être ouverts et réparés facilement. De son côté, l’association HOP (Halte Obsolescence Programmée) envisage de publier son premier bilan sur l’indice début mars avec une liste des points à améliorer.

En 2022, l’indice de réparabilité sera étendu à cinq nouvelles catégories de produits : tablettes numériques, aspirateurs (filaires, sans fil, robots), lave-vaisselle, lave-linge top et nettoyeurs haute-pression. Le travail de construction des grilles de calcul avance au sein du CGDD, Commissariat Général du Développement Durable, au ministère de la Transition Ecologique, accompagnés par l’Ademe et certains acteurs du marché (réparateurs, fabricants, associations, groupements d’entreprises). De nouvelles obligations concernant l’information et la disponibilité des pièces détachées sont également entrées en vigueur en ce début d’année. Ainsi, l’information sur la durée de disponibilité ou la non-disponibilité des pièces détachées devient obligatoire pour les fabricants d’équipements électriques et électroniques et d’ameublement. La loi prévoit que les pièces détachées deviennent disponibles pendant au moins cinq ans pour des équipements informatiques comme les smartphones et les ordinateurs portables. Les réparateurs doivent par ailleurs proposer des offres de réparation à partir de pièces détachées d’occasion pour les clients qui le souhaitent. Enfin dès cette année, la garantie légale de conformité sera étendue de six mois supplémentaires en cas de réparation sous garantie. Pour les biens d’occasion vendus, il sera plus facile de mobiliser les garanties légales, puisque la période pendant laquelle la charge de la preuve est en faveur du consommateur est étendue de 6 à 12 mois.
L’occasion, marché porteur pour la high-tech
Avec un chiffre d’affaires mondial estimé à plus de 50 milliards d’euros pour 2023 selon Statista, le marché de l’occasion continue à progresser fortement. Dans le secteur de la téléphonie, plus de 10% des produits vendus sont des smartphones reconditionnés. En 2020, plus de 2,6 millions de smartphones reconditionnés ont été vendus en France, soit plus de 20% par rapport à 2019. Bon nombre d’entreprises innovantes sur ce marché ont vu le jour au cours des cinq dernières années. En France, les plus connues ont bien souvent construit leur modèle autour d’une plateforme en ligne pour accueillir leurs clients et proposer leurs prestations de services.
Parmi elles, la start-up Zack, créée en 2016 s’est focalisée sur la réparation, la revente, le don et le recyclage d’équipements pour aider les particuliers à se séparer plus facilement de leurs produits. La société s’est ensuite tournée vers une activité en BtoB à plus forte valeur ajoutée. Parmi ses principaux clients, le groupe Manutan, acteur du e-commerce BtoB et spécialisé dans la distribution d’équipements aux entreprises et aux collectivités : « nous avons pris en charge plus de deux tonnes d’équipements informatiques de Manutan, pour leur donner une seconde vie. Les échanges ont commencé ainsi et des synergies évidentes sont apparues dans les discussions, souligne Pierre-Emmanuel Saint-Esprit, co-fondateur de Zack. Manutan avait besoin de nos compétences pour répondre à une demande pressante des clients, de prise en charge de matériel usagé ».
Dans cette logique, Zack a décidé de vendre 80 % de ses parts à Manutan qui détient par ailleurs 26 filiales dans 17 pays d’Europe, dont la société néerlandaise Kruizinga qui propose déjà de la location et de la vente de seconde main. Avec cette acquisition, Manutan veut développer la reprise et la revalorisation du matériel électronique, parmi les quelque 18 000 références du catalogue de Zack. Selon Xavier Laurent, directeur des Fusions & Acquisitions du groupe Manutan, « lorsque les entreprises et les collectivités renouvellent leur parc informatique, on doit désormais leur proposer un service de reprise. Cette acquisition est donc une belle occasion de mettre en place ce type de service à très grande échelle ». Pour les fondateurs de Zack, Timothée Mével et Pierre-Emmanuel Saint-Esprit, ce rapprochement va ainsi permettre d’accélérer leurs activités commerciales et logistiques, par de la mutualisation de compétences. « Les clients de Manutan ont besoin d’un service tel que Zack pour donner une seconde vie aux produits usagés. En contrepartie, nous allons bénéficier de l’expertise logistique de Manutan pour déployer ces opérations » assure Pierre-Emmanuel Saint-Esprit. Concrètement, les fondateurs de Zack ont prévu d’ouvrir de nouveaux centres logistiques en insertion professionnelle afin de suivre la croissance des demandes et du tonnage de produits électroniques récupérés. Pour l’instant, le périmètre d’action va se limiter à Manutan France et Manutan Collectivités. A plus long terme, l’activité pourrait suivre tout le champ d’intervention du groupe en Europe.
Boutiques physiques
La réglementation sur la réparation et le reconditionnement incite distributeurs et metteurs en marché à revoir leur stratégie de développement. Le rapprochement Zack/Manutan montre un réel besoin de travailler ensemble. Il en va de la crédibilité des grandes enseignes de la distribution high-tech, et de la survie des start-up innovantes dans la réparation. Cela peut déboucher sur des partenariats comme c’est le cas entre Spareka et MaGarantie5ans, Leroy Merlin, Electro Dépôt ou encore ARPA Cooking. Cette collaboration permet aux consommateurs de diagnostiquer facilement les pannes de leurs produits et de s’approvisionner en pièces détachées auprès d’un spécialiste. Le secteur devient également le théâtre de prises de participation majoritaire ou d’adossement financier. Parmi les premiers à suivre ce chemin, le groupe Fnac-Darty et WeFix ont choisi de s’associer dès 2018. La société WeFix, fondée en 2012 disposait à l’époque d’un réseau de 59 points de vente en France et en Belgique, et d’un service de réparation rapide des principaux modèles de smartphone. Pour l’enseigne Fnac-Darty, l’objectif était de se positionner rapidement comme un référent de la réparation de smartphones et de services associés. Aujourd’hui, WeFix by Fnac disposent de 120 boutiques sur le territoire.

Avec cette volonté de se rendre plus visible et de se démarquer d’un marché essentiellement tiré par les plateformes en ligne, le groupe YesYes a choisi de grossir tout seul, pour l’instant, en ouvrant son premier Atelier/boutique du Reconditionné à Caen : un concept store entièrement dédié aux produits high-tech, reconditionnés sur place. Créé en avril 2018 par deux anciens salariés de Sony Mobile France, YesYes propose désormais un service en ligne et en direct d’achat/vente de produits électroniques (smartphones, consoles de jeux, iPad et MacBook) reconditionnés après contrôle et certification technique. sur le terrain, la boutique physique est adossée à son atelier de réparation. L’espace est ainsi divisé en trois parties : le « showroom » où sont vendus une large gamme de smartphones (iPhone et Samsung), consoles de jeux (PlayStation, Switch et Xbox), iPad et MacBook. Tous ont été reconditionnés sur place et sont garantis deux ans ; un espace client pour accompagner et répondre à différents besoins (conseil, achat, reprise, réparation ou encore recyclage des produits) ; l’Atelier technique, où les techniciens YesYes réceptionnent, contrôlent, réparent si besoin, et reconditionnent les produits avant une remise en vente en boutique ou sur son site en ligne. D’ici 2023, la start-up prévoit de déployer son concept avec l’ouverture d’Ateliers Boutiques dans d’autres régions françaises ainsi qu’à Paris.
Atteindre une taille critique
Début février 2022, une alliance majeure a été annoncée entre Recommerce, spécialiste du reconditionnement depuis 2009 et le groupe United.b qui rassemble entre autres, les marques Boulanger, Electro Dépôt, Hifi, Krëfel. Sous condition d’approbation de l’Autorité de la Concurrence, cette union devrait être effective en mars 2022. Après trois levées de fonds dont la dernière en 2018 de 50 millions d’euros, Recommerce renforce son capital en l’ouvrant à hauteur de 66 % à United.b, aux côtés de Bouygues Telecom et de CREADEV (actionnaires restants au capital) et d’autres acteurs industriels de référence. L’objectif de Recommerce est d’atteindre une taille critique et de bâtir un modèle économique viable qui couvre plusieurs plusieurs catégories de produits. L’entreprise réalise 50 % de son chiffre d’affaires à l’international, en Europe mais aussi en Suisse et en Afrique.

Après les smartphones et depuis trois ans, les tablettes et les montres connectées, l’entreprise veut devenir une plate-forme de reprise et de vente de produits reconditionnés pour d’autres appareils électriques et électroniques dans les secteurs du bricolage, des loisirs, et des jouets. « Nous sommes en retard par rapport à nos voisins espagnols ou allemands qui ont déployé une logistique internationale et des ateliers de réparation multiples en Europe. Avec en plus des prix attractifs pour le produit reconditionné, contrairement à la France qui impose désormais une redevance copie privée défavorable pour notre secteur » souligne Benoit Varin, co-fondateur de Recommerce. Grâce à sa nouvelle plateforme SaaS CircularX lancée fin 2021, Recommerce s’adresse désormais à des distributeurs qui veulent entrer de plain-pied dans l’économie circulaire et créer une offre de seconde vie. Cette solution logiciel éditée par Circular Experience (filiale de Recommerce) accompagne les marques dans leur offre circulaire omnicanale pour piloter la reprise, le reconditionnement et la revente de produits de toutes catégories, incluant des interfaces web et magasins, des outils de pricing dynamiques et de nombreuses fonctionnalités. Depuis son lancement, la plateforme compte déjà Leroy Merlin et Boulanger parmi ses clients.
L’industrie de l’informatique et du multimédia va connaître dans les années à venir une transformation profonde de son activité. L’entrée sur le marché, d’appareils reconditionnés certifiés et garantis, a déjà chamboulé la fabrication et la distribution. Avec comme conséquence, un nouveau jeu d’acteurs issus de deux mondes, qui ne se côtoyaient pas il y a encore dix ans.
Crédits : YesYes, CM
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