L’Europe vise sa neutralité climatique d’ici à 2050. Pour ce faire, elle s’est engagée à réduire l’emploi de combustibles fossiles, mais soutient aujourd’hui des technologies bas carbone, fortement consommatrices de ressources importées. Depuis près de dix ans, Bruxelles cherche à réduire sa dépendance aux matières premières, sans véritable stratégie forte. Jusqu’à l’arrivée du Covid-19, qui a révélé une Europe vulnérable. Cet électro-choc donnera-t-il un coup d’accélérateur ? Pour sortir de la crise économique et sécuriser ses matières critiques, la Commission européenne vient de soumettre au Parlement une dizaine d’actions, assorties d’échéances à court terme.
Le tungstène fait vibrer les téléphones. Le gallium et l’indium composent les diodes électroluminescentes (DEL) utilisées dans les lampes. Le silicium métal est nécessaire au fonctionnement des semi-conducteurs. Les piles à hydrogène et les électrolyseurs ont besoin de platinoïdes. L’hafnium est plébiscité dans l’électronique pour ses propriétés isolantes. Sous forme d’oxyde, il permet une nouvelle solution de stockage mémoire et facilite la transformation de la chaleur fatale en énergie. Cette liste à la Prévert porte désormais sur 30 matières premières critiques d’origine minière, minérale ou végétale (caoutchouc), contre 26 en 2017. La bauxite, le lithium, le titane et le strontium y sont ajoutés pour la première fois.
Présence des matières critiques dans le monde, utiles pour l’Europe (Commission européenne)
Actualisée tous les trois ans depuis sa création en 2011, la liste des matières premières stratégiques pour l’Europe montre l’évolution de la criticité depuis la publication de la première liste. En 2020, elle résulte de 83 matières évaluées (cinq de plus qu’en 2017) et met l’accent sur les processus où la criticité apparaît dans la chaîne de valeur : l’extraction et le traitement. Pour déterminer la criticité, deux paramètres sont également abordés : l’importance économique et le risque de pénurie d’approvisionnement. Pour ce dernier, sont examinés la concentration de la production mondiale de matières premières primaires et l’approvisionnement de l’UE, la gouvernance des pays fournisseurs, les aspects environnementaux, la contribution du recyclage, la substitution, la dépendance de l’UE à l’égard des importations et les restrictions aux échanges commerciaux dans les pays tiers.
15 fois plus de cobalt en 2050
L’Europe n’est pas seule dans cette course aux approvisionnements, compte tenu de la hausse de la demande des matières premières. La croissance démographique, l’industrialisation, la décarbonation des transports et des systèmes énergétiques, la demande des pays en développement expliquent cette situation tendue. Selon la Commission européenne, le développement des batteries des véhicules électriques et le stockage de l’énergie nécessiteront 18 fois plus de lithium et de 5 fois plus de cobalt en 2030 ; près de 60 fois plus de lithium et 15 fois plus de cobalt en 2050, par rapport à l’approvisionnement actuel de l’ensemble de l’économie de l’UE. La demande de terres rares utilisées dans les aimants permanents pour les véhicules électriques, les technologies numériques ou les éoliennes, pourrait être multipliée par dix d’ici à 2050.
Hafnium et indium, ressources françaises
Opérations minières chez Nyrstar
Le tableau des 30 matières critiques mentionne en particulier l’hafnium et l’indium comme métaux fournis principalement par la France. L’hafnium est essentiellement mélangé au zirconium à hauteur de 1 à 4%. Sa production dépend de la demande de l’industrie nucléaire en zirconium pur, qui exige la séparation de l’hafnium. D’où la présence de ce métal en France, principal pays nucléaire en Europe. L’indium français provient surtout du traitement de produits en fin de vie. En 2012, le groupe Nyrstar a mis en place une filière de raffinage de l’indium sur son site à Auby (59), associé à la production de zinc de haute qualité (155 000 tonnes en 2018). La production d’indium purifié à 99,998% avait cessé en novembre 2015 suite à un incendie sur la chaine de récupération de l’indium. L’activité a recommencé au cours du premier trimestre 2017 et la capacité annuelle de production d’indium s’élève à 72 tonnes.
L’accès aux ressources constitue donc une question de sécurité stratégique surtout dans le cadre du nouveau pacte vert européen (green deal). Cette prise de conscience n’est pas nouvelle. Cependant, les objectifs fixés pour réduire la dépendance aux matières premières et vis-à-vis de pays fournisseurs hors UE comme la Chine, l’Australie ou l’Afrique n’ont peut-être pas été jusque-là assez ambitieux. Par exemple, la Chine fournit 98 % de l’approvisionnement de l’UE en terres rares, la Turquie 98 % de l’approvisionnement de l’UE en borate, et l’Afrique du Sud 71 % des besoins de l’UE en platine et une part encore plus importante, parmi le groupe des platinoïdes, en ce qui concerne l’iridium, le rhodium et le ruthénium. L’UE dépend par ailleurs d’entreprises européennes individuelles pour ses besoins en hafnium et en strontium.
Alliance pour les matières premières en 2020
La crise sanitaire et économique liée à la pandémie de Covid-19 a révélé subitement à quel point les chaînes d’approvisionnement mondiales peuvent être perturbées rapidement et profondément. Confinements de pays tout entiers, fermetures des frontières, arrêts des activités industrielles, autant d’événements qui poussent les instances de Bruxelles à accélérer la reprise sous le signe de la transition écologique et de l’autonomie industrielle. C’est ainsi que la Commission européenne vient de proposer un plan de relance pour « renforcer la résilience et l’autonomie stratégique et favoriser la transition vers une économie verte et numérique ». Dans ce cadre, elle préconise dix mesures. Parmi elles, la création d’une alliance européenne pour les matières premières, portée par l’industrie, au troisième trimestre de 2020. Elle concernera dans un premier temps la chaîne de valeur des terres rares et des aimants, avant de s’élargir au fil du temps à d’autres matières premières critiques et aux métaux de base. En parallèle, de nouvelles alliances industrielles verront le jour avec une dimension « matières premières » à l’instar de la toute première Alliance européenne pour les batteries créée 2017. L’objectif : mobiliser des fonds publics et privés à grande échelle pour satisfaire 80 % de la demande européenne de lithium à partir de sources européennes à l’horizon 2025.
La Commission demande de définir également des critères de financement durable pour l’exploitation minière, l’extraction et la transformation dans des actes délégués sur la taxonomie d’ici à la fin de 2021. Par ailleurs, il est envisagé pour 2021, le lancement d’activités de recherche et d’innovation sur les matières premières critiques (traitement des déchets, matières de pointe et substitution) dans le cadre du programme «Horizon Europe», du Fonds européen de développement régional et des programmes nationaux de R & I. Un recensement des possibilités d’approvisionnement de matières premières secondaires critiques provenant des stocks et des déchets de l’UE est prévu d’ici à 2022 ainsi que la sélection des projets de récupération viables. Dans deux ans, la Commission souhaite renforcer l’expertise et les compétences en matière de technologies d’exploitation minière, d’extraction et de traitement. Des partenariats internationaux stratégiques seront par ailleurs mis en œuvre avec le Canada, les pays intéressés d’Afrique et les pays proches de l’UE en 2021. Enfin, la Commission souhaite promouvoir des pratiques d’exploitation minière responsables pour les matières premières critiques grâce au cadre réglementaire de l’UE (propositions en 2020-2021) et à la coopération internationale dans ce domaine.
Réutiliser avant de recycler
Pas de sécurité sur les approvisionnements sans inclure l’économie circulaire, avec à la clef, la création de 700 000 nouveaux emplois dans l’UE à l’horizon 2030. Pour aider à dissocier la croissance économique de l’utilisation des ressources, les Etats membres sont invités à renforcer leur politique sur la réduction et le réemploi des matières avant de les recycler. En France, le plan de relance présenté début septembre intègre le réemploi à hauteur de 226 millions d’euros et un chapitre sur l’approvisionnement des matières critiques dont les aides financières s’élèvent d’ici à 2022 à 600 millions d’euros. Une enveloppe de 100 millions sera distribuée dès cette année. Cette thématique englobe en France la santé, en plus des intrants critiques pour l’industrie, l’électronique, l’agroalimentaire et les applications industrielles de la 5G.
Afin de favoriser la récupération des matières provenant des flux croissants de batteries mises sur le marché européen, la Commission proposera d’ici à octobre 2020 un nouveau règlement général portant, entre autres, sur la phase de fin de vie, à savoir la seconde vie (réutilisation et revalorisation), les taux de collecte, l’efficacité du recyclage et la récupération des matières, les produits recyclés et la responsabilité élargie des producteurs. Plus de 50 % de certains métaux, comme le fer, le zinc ou le platine, sont recyclés et comptent pour plus de 25 % de la consommation de l’UE. Pour d’autres, nécessaires aux technologies des énergies renouvelables ou aux applications de haute technologie, comme les terres rares, le gallium ou l’indium, la contribution de la production secondaire reste faible. On voit là les limites du recyclage et l’importance d’agir en amont, pour favoriser l’allongement de la durée de vie des produits.
Partenariats hautement stratégiques
L’Europe devra s’engager dans des partenariats stratégiques avec des pays tiers riches en ressources, en utilisant tous les instruments de politique extérieure et en respectant ses obligations internationales. Il s’agit de pays miniers très développés comme le Canada et l’Australie, de plusieurs pays en développement d’Afrique et d’Amérique latine et de pays proches de l’UE comme la Norvège, l’Ukraine, les pays candidats à l’élargissement et les Balkans occidentaux. La Serbie, par exemple, possède des borates, tandis que l’Albanie dispose de gisements de platine. La Commission envisage, avant de lancer des projets pilotes de partenariats en 2021, de discuter des priorités avec les États membres et l’industrie. Par ailleurs, le règlement de l’UE sur les minerais provenant de zones de conflit, qui couvre l’étain, l’or et les matières premières critiques que sont le tantale et le tungstène, s’appliquera aux importateurs de l’UE à partir du 1er janvier 2021. À cette fin, la Commission travaillera avec les autres institutions de l’UE, la Banque européenne d’investissement, les États membres, les régions et l’industrie. Elle suivra les progrès réalisés dans la mise en œuvre des actions stratégiques, étudiera toute nouvelle mesure de soutien requise et formulera des recommandations ad hoc d’ici à 2022 au plus tard.
L’OCDE veut marquer les esprits
L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) prévoit que l’utilisation mondiale de matières passera de 79 milliards de tonnes en 2011 à 167 milliards de tonnes en 2060 (+ 110 %). Cette prévision est globale et comprend des ressources relativement abondantes et réparties géographiquement, comme les matériaux de construction et le bois. Concernant les métaux, l’OCDE estime que leur emploi devrait passer de 8 à 20 milliards de tonnes en 2060 (+ 150 %). L’UE dépend de 75 % à 100 % des importations pour la plupart des métaux. L’OCDE conclut que l’utilisation accrue des matières, associée aux conséquences environnementales de l’extraction et de la transformation des matières, et de leurs déchets, est susceptible d’accroître la pression sur les réservoirs de ressources des économies de la planète et de mettre en péril les gains en matière de bien-être. L’organisation met aussi en garde sur l’impact des technologies à faible intensité de carbone, susceptibles d’engendrer de nouveaux problèmes environnementaux et sociaux, tels que la pollution par les métaux lourds, la destruction des habitats ou l’épuisement des ressources.
Journaliste spécialiste des thématiques environnementales et éco-industrielles depuis 25 ans.
Créé en 2018, l’écho circulaire met en lumière des solutions et des retours d’expériences d’entreprises, d’associations, de collectivités territoriales et de toutes structures engagées dans une démarche de prévention et de préservation des ressources.
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