Plusieurs filières de recyclage absorbent à l’échelle mondiale des millions de tonnes de déchets plastiques comme le PET, le PEhd, le PVC ou les films PE. Pourtant en France, trois millions de tonnes de DAE plastiques en mélange ou renforcés ne sont toujours pas recyclées selon l’Ademe. Une valorisation locale reste néanmoins possible avec des applications dans le mobilier urbain ou d’intérieur. En témoignent le développement prometteur de jeunes PME comme Replace implantée en Champagne ou Carbon Blue, installée près de Marseille.
Depuis plusieurs années, des entreprises françaises rendent possible le recyclage de déchets plastiques complexes dans du mobilier urbain, ou de design pour des aménagements intérieurs. Il s’agit bien souvent de flux de déchets en mélange, complexes à trier et insuffisants pour créer une filière structurée à l’échelle nationale. Parmi les entreprises les plus médiatiques du moment, on peut citer Maximum avec ses chaises Gravêne multicolores ou encore le Pavé. Cette start-up parisienne a notamment fabriqué 11 000 sièges repliables pour les gradins du centre aquatique olympique de Saint-Denis et de la salle Arena 2 à Paris, accueillant plusieurs épreuves des JO 2024. Ces sièges sont composés de déchets plastiques post-industriels et post-consommation issus d’emballages ménagers. L’intégration de déchets plastiques dans du mobilier n’est cependant pas nouvelle. Considérés comme l’exutoire de la dernière chance, les bancs, tables de pique-nique ou aires de jeux extérieurs bénéficient aujourd’hui d’investissements et de travaux de recherche importants permettant de certifier la qualité de ces équipements et leur durabilité. Sur ce marché, des entreprises comme Urban’ext ou Plas éco ont ainsi donné ses lettres de noblesse à l’ébénisterie des temps modernes, associant la dernière matière première de notre ère industrielle, le plastique, à la réduction de son impact environnemental.
Applications locales
Depuis 2022, Replace spécialisée dans le recyclage de déchets plastiques complexes s’installe progressivement comme un acteur incontournable de la filière. Ciblant des polymères non recyclables à ce jour, l’entreprise marnaise, dont la première usine est installée à Vienne-le-Château, cherche à développer des applications pérennes et locales. En 2024, sa capacité de traitement devrait atteindre 2000 t/an. Pour Laurent Villemin, pas question de « greenwashing ». Les flux de plastiques polyoléfines, en PS/PP ou en ABS et plastiques renforcés proviennent de la région champenoise et sont recyclés dans des applications locales : « actuellement, garantir un recyclage vertueux des déchets plastiques doit de plus en plus passer par une gestion locale complète. En évitant le transport de matières, on réduit drastiquement l’impact environnemental de notre activité ». Ses produits phares : le profilé et le tuteur. L’entreprise s’approvisionne en déchets post-industriels et post-consommation. Le premier flux assure la traçabilité et garantit la qualité du produit fini, souligne Laurent Villemin. Son procédé mécanique peu énergivore, breveté en 2023, passe par des opérations de broyage et compression. Replace dispose aujourd’hui de trois lignes de traitement. Ses profilés intègrent une pointe pour être plantés facilement en terre et sont conçus pour répondre aux besoins des industries viticoles, arboricoles et agricoles de la région. Avec le soutien de l’ONF, Replace a récemment construit des placeaux fermés par lattis recyclés (sortes d’enclos de protection des plants d’arbres contre l’abroutissement du gibier) qui protègent les plantations de jeunes arbres dans la forêt communale de Vienne-le-Château. Les profilés ne pourrissent pas contrairement au bois, sont recyclables et ne se fragmentent pas avec le temps. Le marché agricole représente son premier débouché, mais d’autres applications voient le jour. Avec comme principale condition : sourcer les gisements de matières dans un rayon de 100 km si possible et créer de nouvelles boucles économiques qui ont du sens : déchets scolaires en mobilier d’école, coiffes de bouchons de champagne en tuteurs viticoles, protections de voies ferrées en équipements de signalétique routière etc.
« Depuis un an, nous avons élargi notre sourcing à d’autres résines, et nous avons démarré la fabrication en partenariat avec des industriels locaux, de mobiliers et d’aménagements durables qui se déclinent en plusieurs dimensions » indique le président fondateur de Replace qui a créé 13 emplois directs. L’an dernier, grâce à une levée de fonds d’un total de 3,5 millions d’euros, l’entreprise a développé son outil de production, et a modifié son process sur 300 points. C’est ainsi que trois projets d’économie circulaire ont vu le jour sous forme de mobilier : des bancs en profilés recyclés installés dans la cour d’une école de Troyes (Aube). Conçu en partenariat avec l’entreprise locale Larbaletier, ce mobilier extérieur a été fabriqué grâce à la collecte de pots de fleurs et de gourdes de compotes. Dans le même registre, les profilés de Replace ont permis de créer des tables de pique-nique sur une aire de jeux de Vienne-le-Château. Suite à la collecte de bouchons et contenants en plastique usagés de cantine dans une école de Chambourcy, un projet de sensibilisation au recyclage s’est traduit par la fabrication d’un jeu de construction à partir de profilés recyclés. « Nous ne sommes pas concurrents des autres entreprises de recyclage mais complémentaires, dès lors que nous captons les déchets d’activités post-industriels et les refus de tri non recyclés à ce jour. Si l’on tient compte de l’analyse de cycle de vie, il n’y a pas de mauvaise de solution. C’est ce à quoi on s’attache, en valorisant des déchets proches de l’usine et en développant des applications locales ». Aujourd’hui, Laurent Villemin espère déployer son modèle dans d’autres régions, en gardant à l’esprit ces mêmes valeurs.
Micro-usines nomades
A plusieurs centaines de km, au bord de la Méditerranée, la jeune entreprise Carbon Blue suit le même crédo. En 2021, Stéphane Testa, issu d’une famille de recycleurs plasturgistes à la tête de MP Industries à Gardanne, a lancé sa propre entité. Objectif : recycler des déchets plastiques d’activité industrielle qui aujourd’hui ne sont pas valorisés (bidons, bâches, cagettes, palettes etc.). Fruit de son expertise dans le recyclage des plastiques et le machinisme, Carbon Blue repose sur trois activités : la réduction des déchets plastiques par broyage, la fusion et l’ébénisterie. Son premier site de traitement, basé à Gemenos dispose d’un espace de stockage de 250 m². Ici, les déchets sont déchiquetés, puis broyés en paillettes de 6 à 8 mm, avant de passer dans un four qui agglomère la matière en plaques prêtes à l’emploi. Ce sont environ 40 tonnes de plastiques ainsi traitées chaque année. « Nous allons jusqu’au produit fini en fabriquant des chaises, des bancs, des tables », explique Stéphane Testa qui souhaite étendre son concept de micro-usine à d’autres endroits. C’est ainsi que Carbon Blue a ouvert un atelier de recyclage sur le port de la Ciotat, au pied des yachts. Aménagé dans un conteneur maritime, le procédé permet de traiter plusieurs tonnes de bâches qui protègent ces bateaux de luxe. La matière PEbd enduit est transformée en plaques qui servent ensuite à fabriquer des portes coupe-feux. Celles-ci sont ensuite revendues sur place aux propriétaires des bateaux. Et la boucle est bouclée. Sur la Ciotat, l’atelier de Carbon Blue pourrait ainsi traiter 100 tonnes par an de matière.
Stéphane Testa ne veut pas s’en arrêter là. Un troisième site devrait ouvrir à Gemenos en décembre prochain, avec l’objectif de recycler environ 200 tonnes de plastiques par an, en planches de mobilier urbain par exemple. A ce titre, Carbon Blue vise le marché des collectivités locales, prêtes à basculer vers des achats plus éco-responsables, comme l’impose la loi AGEC. En outre, l’idée de sensibiliser à cette pratique pourrait passer par l’installation de QR Code sur le mobilier urbain recyclé, informant de la provenance des déchets plastiques utilisés. Carbon Blue a été soutenue par l’Ademe et la CCI de Marseille. Plusieurs innovations sont en cours. L’entreprise teste des mélanges de matières comme par exemple l’intégration de balles en caoutchouc provenant de Décathlon dans des plaques en PEhd recyclé. Des projets sont à l’étude sur de l’impression 3D pour des déchets en PLA. « Tous les déchets que nous recyclons sont repris à coût zéro, ce qui apporte une solution intéressante aux entreprises des zones d’activité de la région. Il y a beaucoup de volumes qui actuellement n’ont pas de filière pérenne de recyclage. Avec notre concept, nous arrivons un peu comme des sauveurs, avoue Stéphane Testa. Notre modèle économique s’appuie sur la valeur ajoutée de notre process et la vente de nos produits transformés ». En l’espace de trois ans, Carbon Blue a réussi son pari de mettre en œuvre un métier artisanal et créatif autour de l’ébénisterie et du déchet plastique tout en créant des emplois locaux. Selon Stéphane Testa, dix tonnes de plastique recyclé équivaut à un emploi local créé. Partant de ce principe, Carbon Blue a déjà vendu le concept près de Bordeaux où a démarré un nouveau site de recyclage similaire, Plastoo. D’ici 2025, son initiateur espère créer encore cinq autres micro-usines de ce type.
Crédit : TheLuxeVision (Carbon Blue), Replace
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