Comment sauver de la benne, des milliers de tonnes de matériaux de construction en bon état ? Aujourd’hui, l’industrie du bâtiment est entrée dans une phase active de gestion et de valorisation de ses déchets. A tous les niveaux, les acteurs de la filière mettent en œuvre des mesures de reprise et de traitement, poussés il est vrai par une législation ambitieuse. En amont, des architectes se sont emparés du sujet, pour mettre le réemploi au coeur de la démarche. A Lyon, l’association Minéka s’efforce de démocratiser cette pratique. Plusieurs entreprises du BTP ont déjà répondu à l’appel.
Plus de 42 millions de tonnes de déchets du bâtiment sont générés en France chaque année. La majeure partie finit en centre de stockage. Pourtant, certains gisements pourraient rentrer de nouveau dans la boucle pour une seconde vie. C’est ce que souhaite mettre en œuvre Minéka, association lyonnaise créée en 2016 par de jeunes architectes. Parmi eux, Joanne Boachon, sensible aux thématiques écologiques s’implique dans le réemploi depuis ses études en architecture : « Notre association a pour principal objectif de démocratiser le réemploi de matériaux de construction, en les collectant et en les redistribuant à prix juste ». Dans l’agglomération lyonnaise, Minéka tisse son réseau de partenaires. Pour Joanne Boachon, la connaissance du terrain est primordiale : « nous sommes en contact avec des PME mais aussi de grands comptes du BTP qui nous ouvrent les portes de leurs chantiers pour récupérer les matériaux.»

Planches de bois, panneaux composites, carrelage, portes, ou encore peintures, revêtements de sol, bardages et tuyaux font partie des pièces privilégiées, détournées de la benne par l’association. En amont du chantier, Minéka par le biais de ses bénévoles, font des repérages avant la réhabilitation ou la rénovation d’un site pour évaluer les matériaux à collecter. Depuis deux ans, les professionnels locaux jouent le jeu. Des acteurs comme Eiffage, Léon Grosse, Linkcity (filiale de Bouygues) ou bien des PME comme Batira ou Tremplin ont rapidement adhéré à cette démarche. Eiffage construction a ainsi permis la récupération sur son chantier de déconstruction de plus d’une tonne de panneaux OSB et de plaques en PC. Les événementiels sont aussi une source importante de bois sous forme de tasseaux, tréteaux et planches en très bon état. Minéka tente d’être là quand il le faut, à la demande souvent des professionnels, pour capter des fins de chantier, des erreurs et surplus de commande, des fins de stocks, ou des rebuts non-utilisés.
Une plateforme de 1000 m²
« Il faut dire que le contexte actuel est favorable. En région Auvergne Rhône-Alpes, les centres d’enfouissement arrivent à saturation, et les gisements de bois par exemple ont du mal à trouver preneur. Notre action est plutôt bien perçue même si elle est très anecdotique par rapport au potentiel récupérable » souligne la co-fondatrice de Minéka. A ce jour, 15 tonnes de matériaux ont pu être sauvées des bennes. L’objectif à court terme est de passer à 50 tonnes. Pour ce faire, il faut de l’espace.
Car tous ces matériaux sont collectés et acheminés sur une plateforme physique. Ils sont reconditionnés, référencés et revendus à des particuliers, mais aussi à des artisans ou associations. Après avoir été accueilli à Vaulx-en-Velin dans les locaux de l’association Bricologis, Minéka devrait déménager d’ici l’automne prochain dans un entrepôt de 1000 m², loué à la Métropole de Lyon. « Notre principe dès l’origine a été de créer un espace de stockage fixe et non des magasins éphémères sur les chantiers, pour regrouper les matériaux récupérés. La facilité d’accès et l’existence d’un lieu physique de vente sont indispensables pour créer des liens avec les futurs utilisateurs » explique Joanne Boachon.
Rien de tel qu’un magasin physique
Comme dirait Guillaume Dethan, directeur d’agence – Ingénierie Bâtiment et Industrie chez EDEIS dans le cadre du projet Save Up Aristide : « rien de tel qu’un magasin physique ! Une fois notre prospect verrouillé, nous l’invitons systématiquement à venir sur place dans notre magasin temporaire. Le retour d’expérience est clair : une visite physique du magasin génère quasi systématiquement un achat supplémentaire d’un autre matériau ou équipement. Les acheteurs – notamment bricoleurs semi-professionnels – sont aussi au centre d’un réseau informel et très personnel d’autres bricoleurs. Ils se comportent comme des chineurs, pèsent et soupèsent les matériaux, passent des coups de fil, et le bouche-à-oreille fonctionne. Et nous amène d’autres prospects ».

Outre la revente de matériaux de construction, Minéka propose également des solutions spécifiques pour les maîtres d’oeuvre et d’ouvrage, tel que le diagnostic de réemploi, et le conseil. Aujourd’hui, le premier acteur du réemploi de matériaux de construction de Lyon est en expansion. Deux ans après sa création, Minéka enregistre plus de 80 adhérents dont une cinquantaine d’auto-constructeurs, d’associations, d’artistes ou de structures professionnelles. La recherche de financements à court terme et la création d’une dizaine d’emplois d’ici à cinq ans font partie de ses objectifs. Car à l’idée que le matériau peut être réemployé et bénéficier à des populations défavorisées pour embellir leur cadre de vie, s’ajoute une démarche sociale.
La loi LCAP censée booster le réemploi
En massifiant les collectes, Minéka veut rendre l’action de construire accessible à tous, tout en répondant aux critères législatifs. « Nous attendons avec impatience le décret d’application de l’article 88 de la loi sur la liberté de création, l’architecture et le patrimoine (LCAP), qui permet d’intégrer des matériaux de réemploi dans des logements sociaux et des équipements publics. Pour l’instant, nous procédons par petites touches et de fil en aiguille nous suscitons des envies et des pratiques alternatives durables ». La prise de conscience se propage doucement mais sûrement. Avec la réhabilitation du collège Truffaut au coeur de Lyon et sa reconversion future en auberge de jeunesse, associant des activités de l’économie collaborative, sociale et solidaire, Minéka a été retenue par la Métropole de Lyon pour sensibiliser le public au réemploi des matériaux. Comme le rappelle Joanne Boachon, cette démarche est partie d’un constat : il y avait une demande locale visible mais pas d’offre structurée. Désormais, un début de filière est né.
A lire :
L’article de Guillaume Dethan est publié sur le site www.materiauxreemploi.com fondé par l’architecte Morgan Moinet. Il compare notamment quatre plateformes numériques sur le réemploi de matériaux (Leboncoin, Matabase, Batiphoenix et Cycleup) et conclut que la solution reste l’ingéniosité et la plateforme physique.
En plus :
Minéka ainsi que d’autres collectifs d’architectes (Encore Heureux, R-Use, materiauxreemploi) présentent le réemploi des matériaux au Festival Zero Waste à Paris le 29 juin.
LCAP : art. 88 du titre V sur la qualité architecturale
Crédit : Minéka
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