L’Europe investit dans le landfill mining

Un rapport de l'Ineris mitigé sur l'excavation d'anciennes décharges en France

Des millions de tonnes de déchets ont été mises en décharge en Europe, il y a plus de trente ans, souvent sans précaution particulière, faute de solution de valorisation. Ces centres de stockage, fermés et abandonnés, pourraient refaire parler d’eux. Plusieurs projets dont Rawfill sous la tutelle du consortium Eurelco scrutent les entrailles des décharges en vue de leur revalorisation. Parmi les motivations, la pression du foncier et la création de nouvelles sources de revenus. Un rapport de l’Ineris sur le « landfill mining » a été publié en 2016, commandé par le ministère de l’Ecologie. Il devrait être prochainement présenté aux parlementaires.

En France, la loi de transition énergétique publiée le 18 août 2015 au journal officiel, précise dans son article 100 : « Dans un délai d’un an à compter de la promulgation de la présente loi, après concertation avec les parties prenantes, le gouvernement remet au Parlement un rapport sur le principe de réversibilité du stockage, en vue d’assurer le réemploi, le recyclage ou la valorisation des déchets enfouis dans les installations de stockage de déchets. Le rapport fait le point sur les techniques disponibles ainsi que sur les risques sanitaires et écologiques d’une application du principe de réversibilité, à un coût économique raisonnable. Le rapport examine également l’intérêt de ce principe pour la promotion d’une économie circulaire et, le cas échéant, les conditions de réalisation d’expérimentations ». A la demande du ministère de l’Ecologie, l’Ineris a donc mené l’enquête et publié en 2016, un rapport intitulé « Opportunité du recyclage des déchets des installations de stockage de déchets non dangereux », faisant référence au concept de « Landfill Mining », sur l’excavation des déchets en vue de leur valorisation.

ISDND Groupe Séché

En 2016, la France compte en métropole, 220 centres de stockage des déchets non dangereux (ISDND) en exploitation. Les installations les plus anciennes sont plus nombreuses et des centaines d’entre elles ont fermé depuis le début des années 2000. Par ailleurs, les décharges illégales ont fait l’objet d’un inventaire avant leur fermeture progressive. Elles seraient plus de 11 000 à l’échelle nationale, inventoriées au sein de la base de données nationale (BDN) des décharges non autorisées (DNA). Cette base a été créée par le BRGM suite à des circulaires de 2004 et 2005 du ministère de l’Environnement pour suivre la fermeture des décharges et garder ces sites en mémoire. Les opérations d’excavation associées à un criblage des matériaux, avec ou sans décontamination des sols, se sont jusqu’à présent limité à de la réhabilitation de décharges non autorisées ; des travaux d’infrastructure et de génie civil traversant des sites de stockage ; des travaux d’extension de site. L’Ineris a donc évalué dans son rapport, l’opportunité de mettre en oeuvre une politique de landfill mining à plus grande échelle. La démarche a consisté tout d’abord à rechercher des exemples publiés. Résultats : quelques expérimentations françaises non probantes selon l’Institut et une forte implication d’autres pays européens comme la Belgique.

Dans les Hauts-de-France, à Fresnoy-Folny, le site de valorisation des déchets de IKOS (propriété du groupe Paprec depuis janvier 2018) s’est retrouvé sous les feux des projecteurs. Il a été conçu en 2006, avec une particularité : la mise en œuvre d’une méthanisation en cellules sur certaines zones. Ce traitement suppose une excavation des déchets au terme d’une maturation d’environ trois ans. Les premiers essais d’excavation ont démarré en 2010, mais n’ont pas été concluants sur le plan économique, rapporte l’Ineris. En cause : une teneur en eau trop élevée des déchets et l’absence de débouchés pour les matériaux extraits. Si en théorie, le surcoût lié à l’excavation et au tri est compensé par la libération de la place des nouvelles cellules, la réalité est tout autre. Les difficultés techniques et économiques rencontrées sur ce site indiquent pour l’Ineris que la balance commerciale est fragile, voire déficitaire, à l’échelle industrielle, malgré le tri en amont des déchets.

La France n’est pas prête

 

Parmi les freins au landfill mining selon l’enquête, le cours trop fluctuant des matières premières comme les plastiques et les ferreux. Ainsi, les fractions récupérées par IKOS lors de la première excavation des cellules de méthanisation ont dû être restockées, en l’absence de filières, occasionnant des pertes financières. Une enquête auprès de trois récupérateurs de métaux en France a montré une insuffisance d’équipements pour trier les mélanges de métaux (ferreux /non ferreux) intégrant une fraction importante de stériles. Idem pour les plastiques souillés dont la valeur est très faible, voire négative. Excepté une valorisation en CSR, l’Ineris n’entrevoit pas de débouché pérenne pour ces déchets. Selon l’enquête, les grands groupes du traitement des déchets en France n’ont pas souhaité faire part de leurs essais et expériences menés sur l’excavation et le criblage des déchets. Ces essais auraient été qualifiés de non rentables en tant qu’opérations de valorisation. Conclusion de l’Ineris : le landfill mining ne peut être considéré comme une approche systématique pour la valorisation énergétique et matière des déchets non dangereux stockés. Sauf dans des cas particuliers, de réhabilitation de site le plus souvent, ou pour des dépôts spécifiques (résidus miniers, résidus de la métallurgie).

Réhabilitation du site de Lingreville associée au projet Rawfill

Dans un contexte français peu favorable, tel que présenté dans le rapport Ineris, la valorisation possible des fractions récupérées est donc limitée, tant dans la filière énergétique que pour les matériaux issus du recyclage. Seule la récupération de la fraction fine et moyenne excavée, pourrait être envisagée pour du remblais, à condition de respecter certains seuils en métaux lourds et hydrocarbures. Ce qui n’est pas toujours le cas pour les stockages anciens. Autrement dit, le landfill mining ne peut avoir une chance que si les maîtres d’ouvrages incluent une étude de faisabilité de la réutilisation d’une fraction de terres dans les remblais lors des travaux de génie civil. En qualité d’expert en risques industriels, l’Ineris ne s’est finalement accroché qu’aux aspects techniques et financiers susceptibles de freiner toute démarche d’excavation. La principale lacune du rapport, malgré des données exhaustives pertinentes sur l’inventaire des sites en France, est peut-être de ne pas avoir considéré et analysé le landfill mining comme une nouvelle opportunité de dimension environnementale et sociétale.

Rawfill, une approche positive

 

En Europe, on évalue entre 150 000 et 500 000 décharges capables de fournir une part importante de matières, d’énergie et d’espaces. D’ici 2020, la re-exploitation renforcée des décharges sera considérée comme l’une des composantes clé d’une nouvelle économie basée sur le bas carbone, la circularité et la préservation des ressources. Au regard des analyses bibliographiques réalisées en Europe, aucun pays n’a engagé à ce jour de politique nationale structurée vis-à-vis du landfill mining, ni d’expérimentation d’envergure au-delà des 100 000 tonnes. Pour autant, des projets émergent, impulsés par le consortium Eurelco (1). Objectif : mettre en œuvre les meilleures technologies et méthodologies possibles au service du landfill mining, associé ou non à une action de décontamination des sols.

Soutenu par Eurelco, le projet Rawfill s’inscrit dans le cadre du programme européen de coopération transfrontalière INTERREG Europe du Nord-Ouest. Lancé en 2017 pour un durée de trois ans, Rawfill vise à développer une logique d’économie circulaire autour des matériaux présents dans les décharges. Son but final est de mettre en oeuvre une méthodologie européenne d’évaluation du potentiel économique des décharges pour valoriser des métaux et autres matières premières enfouis. Le projet Rawfill réunit huit partenaires européens, dont cinq en Belgique, à savoir l’OVAM, l’Université de Liège, I-Cleantech Vlaanderen, Atrasol, SPAQuE (2), en Allemagne avec le BAV, en France avec la SAS Les Champs Jouault associé au Snefid et le Natural Environment Reasearch Council au Royaume-Uni. La société SPAQuE est le chef de file du projet et sa mission, entre autres, consiste à assurer la gestion du projet (administrative, financière et technique) et la communication interne pour l’ensemble des partenaires.

Mise en oeuvre du procédé de détection dans le cadre de Rawfill

Le projet se fixe trois objectifs : établir un cadre précis pour l’inventaire des décharges d’Europe occidentale ; concevoir une approche innovante (plus efficace et moins coûteuse) de caractérisation des décharges en intégrant des données économiques ; élaborer un outil de décision pour classer les décharges et définir les projets de « landfill mining » les plus viables. Le coût de l’opération porte sur 3,8 millions d’euros. D’ici 2030, les partenaires du projet Rawfill espèrent contribuer à la réalisation de 60 projets de landfill mining, la valorisation de 15 millions de tonnes de matériaux et la création d’environ 1 500 emplois.

Procédés géophysiques

 

Pour promouvoir la normalisation des inventaires de sites de stockage, les partenaires ont travaillé sur une méthodologie qui inclut une caractérisation innovante des sites par imagerie géophysique et échantillonnage. Un peu comme un sonar, un courant électrique permet de connaître la quantité et la nature des déchets enfouis. A partir de ces résultats, des calculs pourraient être réalisés sur la rentabilité d’une excavation. Au total, sept sites pilotes ont été choisis pour des expérimentations : Meerhout et Onoz en Flandres et en Wallonie, en Allemagne, au Royaume-Uni et en France, sur les sites normands de Cuves et de Lingreville. Ainsi, les tests géophysiques sur le site d’Onoz ont montré la présence de grandes quantités de cendres et de chaux valorisables. Les expériences en France intègrent la PME Champs Jouault située à Cuves. Cette société a démarré son exploitation en 2009 pour une durée de 20 ans, avec une capacité de stockage de 75 000 t/an de déchets. Un centre de tri de déchets industriels non dangereux de 32 000 t/an lui est associé. Le site valorise également du bois et dispose d’une unité de production de biogaz depuis 2010. Il s’agit du premier site équipé de bioréacteurs en France. « Nous souhaitons participer activement à ce projet en proposant de tester notre site, insiste Simon Loisel, son directeur. Depuis plusieurs années, nous menons des travaux de R&D pour vérifier si le landfill mining est possible pendant l’activité de stockage, en valorisant aujourd’hui en CSR, les matières enfouies précédemment. Nous concevons ainsi la gestion d’un centre de stockage comme une rotation permanente des déchets ». Les tests sur Cuves doivent se prolonger jusqu’à la fin de l’année.

Excavation et criblage sur le site de Lingreville

De la même façon, l’ancienne décharge de Lingreville, mise à nu par l’érosion du trait de côte en 2016, a été excavée et réhabilitée entre fin 2017 et mars 2018 par Champs Jouault et à cette occasion, plusieurs partenaires de Rawfill ont pu mettre en application les dispositifs géophysiques de détection et d’analyse de site. « Cette opération nous a montré qu’on pouvait faire mieux encore et les outils envisagés par Rawfill aideront à anticiper et améliorer ce type de situation » indique Simon Loisel. Prochaine étape du projet : la mise au point de l’outil de prise de décision. Les travaux courent jusqu’à fin 2019. « C’est un enjeu considérable, car à partir d’un modèle d’inventaire et d’analyse, il pourra être utilisé sur l’ensemble des sites d’enfouissement, quels que soient leur nature, leur valeur ou leur teneur en matières valorisables » explique Claudia Neculau, responsable au service du développement commercial de la Spaque.

Sur le site wallon d’Onoz

Contrairement aux conclusions assez mitigées de l’Ineris sur l’avenir du landfill mining, Simon Loisel voit dans ces projets de réversibilité, des opportunités de développement à long terme, à condition de se préparer au changement d’approche dès maintenant. Pour Claudia Neculau, le projet européen Rawfill apporte de nouveaux paramètres de calcul qui vont justifier à terme la réhabilitation d’une décharge. « Au-delà de l’intérêt d’une excavation de matériaux valorisables, nous devons prendre en compte la valeur du terrain, les risques de pollution dans les zones de captage, ou encore les nuisances sanitaires pour les riverains ». Cette plus-value apportée par de nouveaux procédés de détection moins coûteux et surtout un outil d’aide à la décision, ne sera bénéfique que si derrière, il y a un vrai soutien politique. Les exploitants privés, seuls, ne pourront s’engager dans cette démarche qu’avec le soutien des élus et des collectivités locales. C’est sans doute cette dimension qui a manqué à l’analyse de l’Ineris, l’empêchant de voir le landfill mining comme un levier économique et une action environnementale durables pour les territoires.

En plus :

1 – Eurelco est un réseau d’une soixantaine d’organisations de 13 Etats membres qui soutient l’innovation technologique, réglementaire, sociale, économique et environnementale dans le cadre de l’exploitation des ressources enfouies dans les anciennes décharges. Ce consortium identifie et partage l’information ; analyse la législation de gestion des déchets et des mises en décharge ; promeut l’innovation en vue de l’exploration, l’ excavation, la séparation et la transformation des matières réutilisables. Eurelco soutient également les projets New-Mine, Cocoon, Smart-Ground et Minerve.

2 – La société SPAQuE (société publique d’aide à la qualité de l’environnement) est une entreprise wallonne spécialisée dans la réhabilitation de friches industrielles et de décharges. Sa mission se concrétise au travers des projets de réaffectation de sites.

  • Rapport INERIS-DRC-16-156825-01612B_VF
  •  Le salon Pollutec donnera la parole aux partenaires du projet Rawfill avec une conférence organisée le 30 novembre à 10h25 sur le thème «Exploiter les anciennes décharge, utopie ou réalité ? ».
  •  Le site de Champs Jouault à Cuves accueillera les 28 et 29 mars 2019, les partenaires de Rawfill pour faire le point à mi-parcours du projet. Industriels, collectivités locales et autorités publiques pourront visiter le site pilote de Champs Jouault et découvrir les implications du landfill mining et les avantages d’une telle démarche.

Crédit : Rawfill, Séché

« L’Echo circulaire a cessé sa parution mais l’actualité de l’économie circulaire continue d’être suivie par "Déchets Infos". »

Partagez cet article