L’Afrique de l’Ouest en quête d’économie circulaire

La Côte d’Ivoire signe avec l’INEC

Les dynamiques économiques, numériques, entrepreneuriales de l’Afrique se construiront-elles sur des bases plus circulaires, en lien avec des actions sociales et environnementales ? Plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest ont choisi de prendre ce chemin. C’est le cas au Togo, avec le projet Sun Plazza qui verra le jour en 2020 à Sokodé dans la deuxième ville du pays. Tandis que la Côte d’Ivoire a décidé de lancer dans sa capitale économique, Abidjan, le premier institut de l’économie circulaire avec le soutien de l’institut français, INEC.

Associer le numérique et l’économie de proximité en favorisant l’emploi local, l’activité artisanale et l’agriculture biologique, c’est l’objectif du futur complexe Sun Plazza, lancé par la Sogecaso Société de Gestion du Centre d’Affaires de Sokodé. L’ambition de son directeur général Sylvain Sasse, et co-pilote du projet est de créer le premier complexe commercial, économique et numérique en Afrique de l’Ouest. Il intégrera l’économie locale et en particulier des coopératives en agriculture biologique qui deviendront les principaux fournisseurs des denrées alimentaires. Le site inauguré en 2020 à Sokodé, disposera de commerces mais aussi d’un data center qui gérera toute la vie numérique de la ville et d’une dizaine d’autres villes environnantes. Par ailleurs, un dispositif de collecte des cartons d’emballages sera mis en place pour favoriser le recyclage. Cette initiative devrait rapidement rejaillir sur le tissu local en créant plus d’un millier d’emplois non délocalisables. Appuyé par des fonds privés (entreprises, diaspora), le projet est amené, selon selon Sylvain Sasse à se multiplier dans les années à venir dans les villes secondaires des autres pays d’Afrique francophone.

La Manhattan de l’Afrique

 

A un millier de km de là, Abidjan est devenue la première ville la plus peuplée d’Afrique de l’Ouest francophone avec 5,7 millions d’habitants en 2017 et dix millions prévus en 2030. Appelée Manhattan de l’Afrique, Abidjan représente aujourd’hui 70 % de l’activité économique de la Côte d’Ivoire. Une évolution vertigineuse en cinquante ans qui doit faire face à des enjeux environnementaux majeurs. Il y a quelques années, Kopieu Gouganou, conseiller spécial du gouverneur du district autonome d’Abidjan réfléchit à la reconstruction de certains quartiers populaires délabrés. Plusieurs pistes de modernisation émergent en associant la réutilisation des eaux usées et de matériaux sur place, le développement de l’agriculture urbaine et la promotion de la mobilité douce (pistes cyclables et voies piétonnes).

Kopieu Gouganou

Il y a un an, cette réflexion a évolué vers une stratégie plus globale basée sur une démarche d’économie circulaire : « nous l’avons toujours pratiqué ici à travers le réemploi, la réparation, l’utilisation de pièces détachées, mais sans organisation ni mutualisation des compétences et des moyens matériels » déplore Kopieu Gouganou. A l’instar des autres pays africains, la Côte d’Ivoire doit faire face à deux problèmes majeurs : la gestion des déchets (3000 tonnes produites chaque jour à Abidjan) qui en général n’ont d’autre exutoire que la décharge à ciel ouvert, et l’exploitation et l’exportation massive des ressources naturelles. Pendant ce temps-là, les ressources forestières et minières s’épuisent (les prévisions tablent sur seulement 40 ans de disponibilité en minerai de zinc, cuivre, nickel et plomb) tandis que le pays est obligé d’importer l’ensemble des biens de consommation, faute d’industrie de transformation sur place. « Située en bord de mer, l’agglomération d’Abidjan de 2000 km2 était à l’origine recouverte de forêts. Pour construire la ville, des milliers d’arbres ont été abattus et des millions de tonnes de sables ont été extraites. Sauf qu’aujourd’hui, nous sommes contraints pour nos constructions, d’aller chercher du sable à des milliers de km d’ici » déplore le conseiller Gouganou.

Ne pas renier ce qui existe déjà

Abidjan s’agrandit et déploie plusieurs grands chantiers dont le projet de métro, financé par la France et qui doit être mis en circulation en 2023. « La construction et l’expansion de la ville donnent lieu depuis plusieurs années, à l’importation croissante de matières premières, qui ont doublé entre 2000 et aujourd’hui pour atteindre plus de 14 millions de tonnes à l’échelle nationale. En parallèle, on déconstruit beaucoup mais on ne valorise pas sur place », souligne Kopieu Gouganou. Pour répondre à ce défi environnemental et sanitaire, le territoire d’Abidjan a sollicité l’Institut National de l’Économie Circulaire (INEC) en France pour soutenir la création de son premier homologue africain Economie Circulaire Abidjan. Une convention est venue sceller ce partenariat en mars dernier entre François-Michel Lambert, président de l’INEC et Robert Beugré Mambé, gouverneur du District Autonome d’Abidjan.

Abidjan s’étend sur 2000 km2

Au coeur des enjeux, la préservation des ressources naturelles et le recyclage des déchets, la mise en œuvre d’une filière VHU et l’emploi de papier recyclé, mais aussi, l’accompagnement de démarches circulaires dans le secteur agricole. Dans ce domaine, la collecte des biodéchets par exemple pourrait servir à développer une filière de compost et nourrir le maraîchage environnant ou des parcelles d’agriculture urbaine. Pour le gouverneur, Economie Circulaire d’Abidjan est l’outil idéal pour rassembler, mutualiser et mobiliser l’ensemble des acteurs locaux. « Il s’agit d’une première expérience en Afrique. Il faut y aller humblement en respectant les approches culturelles, différentes de notre vision européenne, insiste Stéphane Murignieux le directeur général adjoint de l’INEC. La réparation, le réemploi sont des pratiques courantes sur ce continent. Elles n’attendent pas les réglementations comme en Europe pour se développer, car tout simplement il n’y a pas le choix. Nous devons donc faciliter et porter ces activités existantes en créant un éco-système, des réseaux multi-acteurs ». Ne pas renier ce qui existe déjà mais au contraire, accompagner et encadrer. C’est l’ambition de Kopieu Gouganou, qui pense notamment aux collecteurs de rue informels ou aux petits artisans qui travaillent de façon isolée et non organisée dans le réemploi, le partage ou la fabrication de pièces détachées. Pour y parvenir, la Côte d’Ivoire veut faire appel à l’expertise d’institutions étrangères comme l’INEC pour mettre sur les rails une structure locale. L’idée étant ensuite de former de futurs experts et techniciens nationaux pour avoir la maîtrise des actions à mener.

Les entreprises françaises dans la boucle

 

Cependant, la Côte d’Ivoire ne néglige pas l’investissement étranger et l’ouverture aux marchés internationaux. Les besoins en technologies sont élevés et les investissements sont plébiscités. La quarantaine d’entreprises françaises rassemblées au sein du Club Abidjan Ville Durable saluent et encouragent cette démarche. Tous les grands groupes français sont présents aussi bien dans la gestion des déchets, la construction, les routes que dans le domaine de l’eau et l’assainissement. L’occasion sans doute avec ce changement de modèle, de faire face à une concurrence chinoise féroce. Aujourd’hui, la capitale économique ivoirienne veut apporter des réponses aux problèmes d’emploi, de propreté, d’environnement et de santé. « En soutenant l’économie circulaire à Abidjan, nous devenons une organisation de référence et d’influence, ajoute Stéphane Murignieux. Après l’assistance technique pour aider à structurer ce nouvel institut, nous allons co-organiser, à la demande du gouverneur, le premier colloque sur l’économie circulaire en Afrique de l’Ouest à la fin de l’année ». Un enjeu de taille pour la Côte d’Ivoire qui concrétisera son entrée dans ce nouveau modèle économique, social et environnemental. Mais au-delà, le pays pourrait devenir un moteur pour d’autres pays d’Afrique, en montrant les stratégies à suivre : « les micro-initiatives ont du sens chez nous, car elles peuvent faire vivre des villages et des familles entières, mais à l’échelle d’une région ou d’un pays, il faut désormais envisager des partenariats durables entre Etats pour favoriser des filières de valorisation ou d’approvisionnement en matières recyclées », souligne Kopieu Gouganou.

Décharge non contrôlée d’Akouédo

Une nouvelle politique de gestion des déchets a démarré il y a un an à Abidjan et qui se traduit aujourd’hui par une amélioration de la collecte et de la propreté. Une nouvelle flotte de camions sera peu à peu déployée sur l’ensemble du district d’Abidjan, des poubelles et des conteneurs seront mis à la disposition des populations. Le gouvernement a entrepris la construction d’un nouveau centre de valorisation et d’enfouissement technique à Kossihouen, la réalisation de deux centres de transfert et de deux centres de regroupement des déchets municipaux après la fermeture définitive de la décharge non contrôlée d’Akouédo. La gestion des déchets dans les grandes villes du pays est en marche, selon la ministre de l’Assainissement et de la Salubrité, Anne Désirée Ouloto : « les études nécessaires seront lancées avec l’appui de nos partenaires pour soutenir et orienter notre transition vers l’économie circulaire », a-t-elle indiqué fin avril lors d’une présentation du programme social du gouvernement 2018-2019 (news.abidjan.net). A la clef, près de 7000 emplois directs indirects seront créés avec le développement des activités connexes. Par ailleurs, des contrats de sous-traitance ont été signés avec 15 groupements de pré-collecteurs.

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