L’Afrique pourrait devenir le nouvel eldorado des entreprises françaises installées sur son territoire. Le Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN) s’interroge en effet sur les opportunités économiques liées à la croissance verte. Une première réunion s’est déroulée à Paris le 9 février pour partager des expériences et appréhender les défis à relever.
Pas besoin de créer une économie circulaire sur le continent africain, elle existe depuis des décennies. La réparation, le réemploi, le recyclage, ou encore l’économie d’usage font partie des activités villageoises quotidiennes de certaines régions. Pratiquées à très petite échelle, elles sont néanmoins restées peu structurées et développées. Partant de ce constat, des investisseurs français en Afrique, par le biais du CIAN, ont démarré une réflexion sur l’économie circulaire. « Ce qui est facteur de croissance pour les pays africains, peut être bénéfique pour les entreprises françaises installées sur ce territoire », souligne Etienne Giros, président délégué du CIAN. Dans les mois à venir, cette réflexion pourrait peut-être se traduire par la création au sein de l’association, d’une commission permanente sur l’économie circulaire*.
Aujourd’hui, les entreprises françaises présentes en Afrique doivent affronter des concurrents européens et surtout chinois qui investissent massivement, au mépris souvent des règles de sécurité et de l’environnement. A cela s’ajoutent les risques croissants liés au dérèglement climatique. « Comment investir sur le long terme dans des industries lourdes ou des filières de valorisation et de recyclage dans des pays où l’accès à l’énergie, à l’électricité et surtout à l’eau font défaut ? » souligne Pierre Terrier, DG de Valterra International Consulting et membre du CIAN. Si le réchauffement climatique affecte toute la planète, l’Afrique est particulièrement touchée par des risques de sècheresse et de pollution. Pourtant, sa part de responsabilité ne représente à l’échelle mondiale que 2 à 3 % en termes d’émissions de CO2.
Les déchets, gros émetteurs de GES
Dans le secteur des déchets, 80 % des gisements collectés finissent en décharges non contrôlées, affirme Jean-Pierre Maugendre, directeur adjoint du développement durable chez Suez. Installé au Maroc sur les sites de Meknès et de Tanger, l’opérateur français modernise et réhabilite des sites d’enfouissement et valorise le biogaz des déchets. « Le Maroc a identifié qu’il pourrait ainsi réduire d’ici 2030, de 18 % ses émissions de GES grâce au captage du biogaz sur ses décharges ». Il s’agit non seulement de traiter les effets dévastateurs de ces décharges à ciel ouvert mais en plus de maintenir les modèles de collecte informels existants, en les encadrant et en assurant aux chiffonniers, une rémunération décente.
En 2050, la demande en eau devrait quadrupler et 60% de la population habitera en zone urbaine.

Dans la gestion des déchets, les entreprises devront au cours des vingt prochaines années, travailler sur quatre leviers : l’urbanisation, la demande en eau, le développement du numérique, et la santé publique. « Il faut savoir que d’ici 2050, la population africaine, soit environ 2,5 milliards d’individus, habitera à 60 % dans des zones urbaines, explique Jean-Pierre Maugendre. La demande en eau devrait par ailleurs quadrupler. La révolution digitale bien plus avancée en Afrique que dans le reste du monde, doit aider à moderniser et optimiser la gestion des déchets. Enfin la santé publique est une priorité, car directement impactée par les pollutions. L’OMS rappelle qu’un dollar investi dans l’accès à l’eau potable, permet d’économiser neuf dollars dans les services de santé ». Vinci Construction Afrique travaille sur plusieurs chantiers routiers. L’entreprise se trouve confrontée à la gestion des déchets dangereux. Que faire de ces flux qui pour l’instant sont stockés, faute de structure ou de filière de traitement sur le sol africain ?
Une législation inadaptée ou absente
Comment expliquer que l’Afrique se trouve en bout de chaîne, dans l’utilisation des véhicules ou d’appareils électroniques, sans filière de traitement structurée et sécurisée derrière ? Comment mettre en place des industries de recyclage pérennes, en l’absence de fiscalité sur les déchets ? La valorisation de ces déchets peut-elle payer le traitement, la collecte et le transport ? Ici, la protection de l’environnement et de la santé publique à grande échelle n’est pas garantie. Les normes sur l’environnement sont absentes ou inadaptées. Souvent il s’agit de transposition brutale de certaines lois européennes qui ne tient pas compte du contexte local. A l’image de l’interdiction des sacs plastiques dans une dizaine de pays qui n’ont pas mis en oeuvre d’alternatives. « Aujourd’hui, nous assistons à de nombreuses initiatives dans l’économie circulaire qui se limitent à des périmètres restreints, à l’auto-consommation de déchets ou à des circuits courts » constate Etienne Giros. Pourquoi ne pas réfléchir à des synergies possibles entre entreprises françaises et locales et développer ainsi à l’échelle d’une région ou d’un secteur, des échanges de matières à transformer et à valoriser ? Ces questions restent pour l’instant sans réponse.
Dans un autre registre, la biomasse fait partie des enjeux cruciaux, puisqu’en Afrique, 20 % des déchets sont d’origine agricole, contre 3 % seulement en France. La production d’hévéa, d’huile de palme ou encore de canne à sucre par exemple, génère quantité de co-produits, qui restent sous-exploités. Mais les temps changent, et de nombreuses actions sont menées pour valoriser les matières organiques en amendement naturel.
Des start-up africaines innovantes
Si ce développement doit inévitablement passer par de la formation professionnelle et du transfert de technologies, plusieurs start-up africaines ont déjà fait un bout de chemin. Reste pour elles à se faire connaître et nouer des partenariats avec des PME ou des grands groupes. La plateforme Djouman prône l’innovation pour le développement durable en Afrique et les aide dans ce sens. Créée en 2016 par Murielle Diaco, ingénieur de formation, elle accompagne de jeunes start-up d’Afrique de l’Ouest et francophone. « Le recyclage, l’allongement de la durée de vie ou encore l’économie d’usage sont pratiquées en Afrique sans que les gens en prennent conscience, explique Murielle Diaco. Il s’agit bien souvent d’activités non structurées car trop isolées ». Les jeunes entreprises soutenues par Djouman travaillent sur l’éco-conception, la biomasse ou encore la récupération. « Cette économie est plus que jamais ancrée dans les territoires ; elle permet de créer des emplois, de former les jeunes et tisser des liens au sein des communautés locales », affirme la fondatrice de Djouman.

A l’image de Coliba. Cette start-up met la technologie numérique au service de la collecte et du recyclage des plastiques, via la création d’une application web, mobile et sms. Lauréate de la meilleure start-up ivoirienne en 2017, elle collecte les déchets plastiques à Abidjan auprès des entreprises et des ménages qui utilisent l’application numérique. Coliba récupère jusqu’à une tonne par jour de plastiques, grâce à un réseau local de 50 collecteurs. Les bouteilles sont déchiquetées puis triées sur le centre de Coliba qui a choisi d’investir dans des machines à granulats pour les commercialiser à des opérateurs locaux. Ces déchets sont ensuite transformés en tuyaux, poubelles, et bassines pour le marché local. L’objectif de cette jeune entreprise est double : créer 1200 emplois en Côte-d’Ivoire d’ici 2021 et traiter d’ici à cinq ans, 30 000 tonnes de plastiques dans six autres pays : Nigeria, Ghana, Sénégal, Cameroun, Togo, Bénin. Cette croissance impliquera l’aménagement de 18 centres de tri et d’une usine de traitement.
Crédit : Suez, Coliba
En plus :
Le CIAN est une association patronale créée en 1979. Elle regroupe plus de 160 entreprises membres (PME ou PMI) qui réalisent 60 milliards d’euros de leur chiffre d’affaires en Afrique. Le CIAN anime à ce jour huit commissions sur des sujets tels que la corruption, la RSE, la santé, le digital, la sûreté.
« L’Echo circulaire a cessé sa parution mais l’actualité de l’économie circulaire continue d’être suivie par "Déchets Infos". »