Emballement politique sur le dispositif de consigne

Les professionnels du recyclage défendent une alternative

D’une expérimentation solidaire à une concertation qui se transforme en mise en œuvre, il ne s’est passé que quelques mois. L’engouement soudain du ministère de l’Ecologie pour une consigne rémunérée destinée à capter les bouteilles plastiques, mais aussi les canettes en aluminium, a du mal à passer chez les opérateurs du traitement des déchets d’emballages. Beaucoup d’inquiétudes émergent déjà sur les volumes de matières détournées des centres de tri et le coût de fonctionnement du dispositif. Pour Citeo, ce serait une opportunité pour faire évoluer radicalement le système de collecte, à condition de ne pas s’emballer.

Le gouvernement prend acte : plus de 80 % des Français interrogés dans un sondage Ifop sont favorables à la mise en place d’un dispositif de consigne rémunéré pour les emballages. De là à précipiter les choses et transformer une concertation en mise en œuvre, il n’y a qu’un pas. Pour le ministère de l’Ecologie et sa secrétaire d’État, Brune Poirson, la consigne des bouteilles plastiques doit permettre d’augmenter la collecte et le recyclage des déchets d’emballages. Car les enjeux pour la France sont importants : alors que les emballages plastiques sont recyclés à 26 %, l’objectif de la dernière directive SUP (plastiques à usage unique) fixe à 90 % le recyclage des bouteilles plastiques PET d’ici à 2029. Pour autant, la consigne peut-elle répondre à ces exigences ?

Beaucoup en doutent, à commencer par les professionnels de la collecte et du recyclage représentés par leurs syndicats Fnade et Federec. « Dans notre pays, contrairement à beaucoup de préjugés, les bouteilles plastiques sont collectées à 99 % mais seulement 57 % sont recyclées. Une part significative est valorisée en énergie, le reste finit en enfouissement. Pour rediriger ces bouteilles sur la voie du recyclage, le gouvernement aimerait nous imposer un système de consigne capable de combler l’écart. Or ce dispositif risque de casser l’ensemble du dispositif existant et en cours d’évaluation » dénonce Jean-Philippe Carpentier, président de Federec. Au sein de la fédération, des entreprises comme Paprec ou Veolia sont propriétaires de centres de tri et ont investi des millions d’euros pour moderniser l’outil de tri des déchets d’emballages et s’adapter à l’extension des consignes de tri. Pour elles, c’est le risque de ne pas pouvoir amortir ces investissements en raison d’un détournement de flux à forte valeur ajoutée.

Trois ans de préparation nécessaires

 

Comme les entreprises de recyclage, la direction de Citeo ne comprend pas bien cette accélération politique sur la mise en œuvre de la consigne. « Le temps d’installer les machines et les procédures logistiques chez les distributeurs et les petits commerçants, cela ne serait pas opérationnel avant trois ans, au plus tard 2023 » avance Antoine Robichon, directeur clients et stratégie chez Citeo. Pour l’éco-organisme, après la première réunion du comité de pilotage, les consignes (ndlr. sans faire de jeu de mots) restent encore floues sur la destination finale des produits captés (réemploi ou recyclage ?) et sur les périmètres emballages (bouteilles plastiques, canettes aluminium, verre creux, brique alimentaire ?) et géographique. « Tout est question de timing, insiste Antoine Robichon. Combien de temps avons-nous pour sa mise en place ? Concernera-t-elle aussi le hors foyer ? Quand sera-t-elle effective sachant que cette décision doit passer par un décret d’application ? Quel sera le tarif de la consigne ? Selon les expériences menées dans d’autres pays européens, il est constaté que plus la somme consignée est élevée, mieux le système fonctionne. A 10 centimes, ça marche mieux qu’à 5 ». Le problème c’est qu’une fois la mise en place effective, il sera difficile de revenir en arrière.

Consigne solidaire proposée par Réco (Suez)

Depuis quelques années, plusieurs machines sortent de terre pour capter les bouteilles plastiques. Tomra et Suez ont investi dans la consigne solidaire de bouteilles en échange de bons d’achats ou de dons à des associations. Après la publication de la FREC en avril 2018, un appel à projets a également été lancé sur certaines grandes agglomérations pour évaluer la pertinence de cette consigne. Aujourd’hui, Suez annonce grâce à ses 100 kiosques à bouteilles installés, la collecte annuelle de 35 tonnes de matière. La consigne rémunérée pourrait-elle aller plus loin ? Dans des pays européens pratiquant la consigne, le taux de collecte et donc de recyclage grimpe à plus de 70 % voire 95 % en Allemagne, avance Citeo. Des études sur l’analyse de cycle de vie de la consigne montreraient par ailleurs que le bilan environnemental est bien meilleur en intégrant les emballages plastiques. De leur côté, Federec et la Fnade dénoncent l’absence de véritable étude d’impact.

L’extension de la consigne de tri à elle seule ne pourra pas atteindre cet objectif confirme Antoine Robichon sur la base d’une projection réalisée par Citeo : « pour 2022, nous avions prévu que le recyclage pourrait atteindre seulement 64 % sur le flux des bouteilles plastiques. Par conséquent, le système de consigne peut avoir son rôle à jouer ». Ce n’est pas l’avis de Federec qui estime que la consigne va casser le système en cours d’instauration. Ce chamboule-tout en vaut-il la peine ? s’interrogent les professionnels du recyclage. « La consigne ne tient pas compte des acquis sur l’utilisation massive de la robotique dans les techniques de tri au cours des cinq dernières années, ni des bienfaits de l’extension des consignes de tri qui permettra de capter plus de bouteilles », souligne Jean-Luc Petithuguenin, président du groupe Paprec. En d’autres termes, elle ne vise pas le bon cheval. Et de proposer un véritable Plan Marshall pour le flux des emballages en milieu urbain dense et hors foyer.

Une consigne à plus de 500 millions d’euros par an

 

Les chiffres sont éloquents. La mise en marché des bouteilles plastiques concerne 350 000 tonnes par an en France. Si les bouteilles sont pratiquement toutes collectées aujourd’hui en France (99%), soit 346 000 tonnes, le recyclage concerne réellement 200 000 tonnes (57%). En d’autres termes, il faut aller chercher et rediriger 150 000 tonnes de bouteilles vers la filière de recyclage. Selon Citeo, le coût de la consigne intégrant les investissements et le fonctionnement pourrait s’élever à 500 millions d’euros par an. Financés comment et par qui ? A l’instar de plusieurs pratiques en Europe, Citeo envisage un financement du dispositif (machines, transport, etc.) par les metteurs en marché en trois composantes : la revente des matières, les consignes non retournées, et la part de l’éco-contribution – la plus importante, puisqu’elle représenterait 50 % du coût du dispositif selon Citeo. Question en suspens : l’éco-contribution destinée à financer la consigne serait-elle un coût supplémentaire pour les metteurs en marché, ou juste une redistribution des montants, dont une part affectée à ce nouveau système ? Parmi les minéraliers, un seul, Roxane, s’oppose à la consigne. Le Français représente le plus gros contributeur du marché avec son eau Cristaline. Pour le groupe nordiste, cela entraînerait une hausse du prix de ses bouteilles d’eau, les moins chères du marché, et par conséquent le risque de voir une diminution de ses ventes, estimée de 20 %.

Lemon tri a installé plusieurs machines pour la consigne des bouteilles en magasin

Citeo finance l’extension des consignes de tri des plastiques à hauteur de 660 euros la tonne et perçoit 900 millions d’euros d’éco-contributions annuelles des metteurs en marché (emballages et papiers confondus). Si une partie de ce flux est détourné des poubelles jaunes pour finir directement dans les machines à consigne, les collectivités s’inquiètent de voir leurs soutiens diminuer. Il s’avère que ces bouteilles PET ne représentent que 7 à 8 % du gisement total moyen entrant dans un centre de tri. Pourtant, Jean-Luc Petithuguenin évalue entre 200 et 300 millions d’euros par an la perte de recettes pour les collectivités qui subiront un détournement de matière. La question d’une révision des barèmes et d’une procédure de compensation se pose en effet, selon Antoine Robichon. De son côté, Brune Poirson assure aux collectivités qu’elles ne seront pas lésées. A vérifier.

« Nous ne sommes pas hostiles à cette mesure sur le principe, avance Philippe Maillard, président de la Fnade, mais nous nous questionnons sur la précipitation de cette mise en œuvre alors qu’on aurait pu laisser du temps aux autres dispositifs tels que l’extension de la consigne ou la tarification incitative, plutôt que de les court-circuiter ». La Fnade rappelle aussi que les déchets d’emballages ménagers pèsent moitié moins que les emballages industriels et déplore qu’à aucun moment dans ces discussions, on n’évoque le volet industriel, ni la place que peut occuper la filière de CSR (Combustible solide de récupération). « Pourtant, elle est primordiale si l’on veut détourner de la mise en décharge huit millions de tonnes de déchets d’ici à 2025. Car il est là l’enjeu, et ce n’est certainement pas la consigne de bouteilles plastiques qui va résoudre ce problème », tient à souligner Philippe Maillard.

Vers une réforme en profondeur

 

Au-delà de la consigne, Citeo souhaite une transformation en profondeur du dispositif de collecte des emballage ménagers. La consigne y aurait sa place avec l’extension généralisée des consignes de tri à tous les emballages plastiques en 2022, la robotisation des centres de tri, mais aussi avec l’arrivée de la collecte des biodéchets obligatoire et une harmonisation des bacs de collecte d’ici à 2023. Sans oublier la collecte sélective obligatoire des textiles et des déchets dangereux dès 2025.Pour les entreprises du recyclage, l’alternative peut exister mais sans consigne. C’est ce que propose la direction de Federec : un nouveau modèle de collecte pour clarifier et simplifier le tri à la source. Cette solution impliquerait pour tout le monde, trois poubelles : une pour les déchets humides et sales (déchets de salle de bain, non recyclables), une seconde pour les biodéchets et une troisième pour les déchets ménagers hors humides et verre, c’est-à-dire les recyclables secs non dangereux. Ce système simplifié par rapport à l’existant, permettrait de capter 100 % des plastique et même, selon Federec, d’améliorer le recyclage de la poubelle jaune qui passerait de 17,5 % aujourd’hui, à 50 %. La valorisation énergétique diminuerait de 75,6 % à 16,7 %. Pour l’heure, Citeo regarde cette proposition avec attention mais n’a pas encore tranché sur le sujet : « il y aurait peut-être un problème de qualité des flux en centre de tri, avance Antoine Robichon, ainsi qu’une hausse des refus de tri ».

Solution proposée par Federec pour éviter la consigne

Il ne faut pas défendre un seul modèle mais saisir les opportunités pour faire bouger les lignes. Toutefois cela prend du temps. Et de cela, partisans et détracteurs de la consigne en sont conscients. Au-delà de la polémique, on peut s’interroger sur l’objectif des 90 % de PET recyclé imposé par la directive SUP. Au même titre que les plastiques recyclés à 100 % d’ici à 2025, demandés par le président Macron. Rien aujourd’hui ne justifie cette performance sur le plan environnemental. Les bouteilles plastiques collectées en France finissent en grande majorité en valorisation matière ou énergétique. Des actions sont à mener sur la fraction qui part malencontreusement en enfouissement. Cependant, miser sur le tout recyclage pourrait devenir contre-productif. Il y a un taux maximum de recyclage au-delà duquel la différence entre coûts et bénéfices n’est plus positive, selon PlasticsEurope. Une étude réalisée en 2012 montre que le taux de recyclage éco-efficace serait de l’ordre de 29 à 45% pour l’ensemble des déchets plastique : 27 à 42% pour les emballages plastique ménagers, 50 à 70% pour les autres emballages plastique, ou encore de 18 à 38% pour les plastiques issus de l’automobile.

Du verre consigné pour réemploi

 

La réutilisation des emballages s’inscrit dans le cahier des charges de Citeo. A ce titre, certains emballages comme le verre ont fait l’objet d’une étude d’impact en lien avec la consigne. A la suite de ces travaux, l’Ademe associée à Citeo a lancé un AMI pour expérimenter et accompagner des dispositifs locaux performants de réemploi d’emballages en verre. Des travaux d’analyse de 10 dispositifs de réemploi d’emballages ménagers en verre ont révélé un bénéfice environnemental et économique, sous certaines conditions (exemple de la bière Meteor en Alsace). La principale concerne la proximité. De l’avis de Jacques Rolland, président de Federec Verre et de Jacques Bordat, président de la fédération des industries du verre, la consigne doit rimer avec circuit court. La collecte et le recyclage atteignent en France des performances honorables (plus de 76 %), mais encore insuffisantes pour les verriers en demande de calcin. Il ne faudrait pas que la communication engagée sur la consigne du verre, vienne perturber le dispositif existant, et les efforts réalisés ces dernières années pour inciter le consommateur à déposer son verre dans les points d’apport volontaire, insistent les deux présidents. Alors qu’en France, la consigne pour le verre existe déjà pour la vente de boisson en circuit professionnel (Café, Hôtel, Restaurant), la pratique du réemploi des emballages ménagers émerge sur les marchés grand public, avec des initiatives locales et majoritairement dans le secteur de la boisson. Dans cette optique, les projets de l’AMI retenus et déposés avant le 30 juin 2020 devront porter sur au moins trois thématiques : l’organisation de la chaîne de valeur (maîtrise et optimisation, modèles économiques…) ; la conception de l’emballage et de la technologie d’étiquetage ; le dispositif de communication pour encourager l’implication du consommateur  ; la collecte, stockage et logistique optimisés pour les emballages post-consommation ; le lavage éco-performant .

« Nous focalisons principalement sur les bouteilles mais nous oublions les autres emballages en verre réutilisables, insiste Jacques Bordat. La livraison de plats préparés ou encore la distribution en réseaux bio d’aliments dans des pots et bocaux en verre peuvent conduire à la mise en place d’une consigne, en vue d’un réemploi de ces emballages ». Difficile d’imaginer en revanche les grands minéraliers remplacer le plastique par du verre dans les rayons des supermarchés ou le secteur des vins choisir le mode consigne à grande échelle. Les bouteilles d’eau en restauration sont faites pour le réemploi. Plus robustes, elles sont dotées de points de contacts pour l’usure et sont plus lourdes. « Ce n’est pas adapté pour le grand public, explique Jacques Bordat. A part quelques spécificités locales, le marché des vins mise par ailleurs sur la différenciation pour être compétitif sur le marché mondial. Or la consigne vise davantage un marché local et des bouteilles standard pour s’inscrire dans une logique environnementale ».

La canette métallique ne serait pas non plus épargnée par la consigne. C’est pourquoi les industriels français de la boîte boisson émettent quelques recommandations en cas d’adoption du dispositif. Ils insistent notamment sur l’intégration de l’ensemble des emballages boisson au système de consigne, la modulation du prix de la consigne en fonction du volume de la boisson achetée et l’implantation de machines dans un maximum de lieux pour faciliter le geste des consommateurs. Quant au tri, ces mêmes professionnels préconisent la mise en place d’actions pour accélérer l’extension des consignes de tri à tous les emballages, moderniser et rationaliser les centres de tri et développer la collecte hors domicile. A ce jour, sept canettes sur dix sont recyclées en France, soit un peu plus de 68 % du gisement collecté, contre une moyenne européenne de 73 % (source European aluminium association).

Crédit : CM, Suez, Tomra

En plus :

L’AMI sur la consigne et le réemploi du verre d’emballage

La consigne, une piste pour augmenter la collecte

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« L’Echo circulaire a cessé sa parution mais l’actualité de l’économie circulaire continue d’être suivie par "Déchets Infos". »

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