Elle fait couler beaucoup d’encre avant même sa mise en place. La consigne se retrouve au coeur des dispositifs envisagés par le gouvernement pour augmenter le recyclage des emballages. Dans le cadre de la feuille de route sur l’économie circulaire en cours de finalisation, il serait notamment question d’une expérimentation dans plusieurs secteurs, y compris pour les téléphones portables. Le citoyen semble la plébisciter, le ministère de l’Ecologie y prête une grande attention. Citeo et les collectivités sont plus circonspects.
Comment augmenter la performance de collecte des emballages ménagers ? Avec un taux de recyclage français stagnant à 68 % et seulement 26 % pour les emballages en plastiques, plusieurs moyens ont été mis en œuvre avec plus ou moins de succès depuis dix ans. D’autres sont en cours comme la redevance incitative ou l’extension du tri. Pratiquée jusque dans les années 80 pour les bouteilles en verre, la consigne pour les particuliers a vite laissé la place à la collecte sélective en apport volontaire ou en porte-à-porte. Exception faite en Alsace où la consigne du verre pour les particuliers subsiste. Contrairement à certains pays européens, ce dispositif se limite désormais en France à la vente entre professionnels dans le secteur de la restauration et concerne principalement les bouteilles en verre. En l’absence de hausse significative de la collecte des emballages ménagers, les pouvoirs publics se penchent de nouveau sur ce dispositif. Avant la publication de la feuille de route sur l’économie circulaire fin mars, quelques pistes émergent : il serait notamment question d’expérimenter la consigne à l’égard des emballages pour boisson hors foyer dans de grandes agglomérations, dans la restauration rapide et pour les téléphones portables. La consigne serait également promue pour le réemploi du verre via des circuits locaux.

Selon une étude de l’Ademe publiée en octobre 2017, le réemploi et la réutilisation des emballages ménagers, comme le verre, pourraient être davantage expérimentés, à l’instar de certains emballages industriels. Qui dit consigne, dit système de collecte des emballages en vue d’un réemploi, d’une réutilisation ou d’un recyclage. Le consommateur peut ainsi recevoir une somme d’argent équivalente au montant supplémentaire qu’il a payé au moment de l’achat de son produit. C’est la consignation au sens strict. Il peut également recevoir une gratification en bons de réduction, bons d’achat, dons à des associations, mais qui n’est pas nécessairement équivalente à un montant supplémentaire payé au moment de l’achat du produit.
Actuellement, trois types de consigne se dessinent : la traditionnelle consigne en milieu professionnel (B to B), les consignes locales lancées par des producteurs de vins, de bière ou de cidre (en B to C) ; enfin l’émergence de machines automates implantées près ou dans les supermarchés. Les produits concernés par la consigne en B to C à l’échelle locale et en B to B dans le secteur de la restauration, sont conditionnés dans des emballages en verre (bouteilles ou verrines). Les automates proposent de récupérer des bouteilles en plastique ou des canettes en métal.
Le réemploi du verre, de la collecte au lavage
L’association Distro (« revient » en breton) veut réintroduire la consigne pour les emballages en verre à l’échelle de la Bretagne. Il s’agit d’un apport volontaire, sans contrepartie d’argent : le client rapporte sa bouteille vide, qui est alors lavée pour être de nouveau embouteillée et vendue. Fondée en 2015, Distro compte aujourd’hui une trentaine de membres brasseurs, cidriers et producteurs de vin. Première difficulté, la collecte. Les brasseurs ont des modes de distribution très variés. Ils vendent en direct, chez des cavistes ou en supermarchés. Les bouteilles sont éparpillées.

Fin 2017, neuf producteurs se sont engagés pour mettre sur le marché 500 000 bouteilles « Distro », mais aucun engagement de la part des producteurs à fort volume. Cette situation oblige Distro à redimensionner aujourd’hui son modèle de développement. Depuis l’été, plusieurs magasins Biocoop près de Rennes proposent à leurs clients de ramener certaines bouteilles de bière, de cidre ou de jus de pomme. Une bouteille unique, que les membres de Distro ont accepté d’adopter. Par ailleurs une expérimentation sur les circuits de distribution les plus accessibles a été lancée : réseaux spécialisés, cavistes, CHR. Une phase de test est également en cours sur le taux de retour en grande distribution dans un magasin pilote avec des bouteilles standard étiquetées « Distro ».
Des emballages réutilisés plus robustes, mais plus lourds et contenant plus de matière
Dans le déploiement de la consigne pour le réemploi du verre, l’étape de lavage est cruciale selon l’étude de l’Ademe. Sur le secteur de la restauration, elle est souvent intégrée chez les producteurs et les embouteilleurs qui massifient les stocks de bouteilles sales avant de les laver. Cependant, la laveuse représente un investissement que certains producteurs ne peuvent pas réaliser pour des raisons financières ou logistiques. Ils payent alors des prestations de lavage. Les bouteilles sont transportées jusqu’à un centre de lavage indépendant, nettoyées avant d’être redistribuées. Cette prestation semble être plus adaptée pour des petits producteurs d’un même territoire. Ils n’ont pas des volumes de vente suffisants pour amortir l’achat individuel d’une laveuse mais ils peuvent rassembler un parc de bouteilles important.
Dans la plupart des cas, les emballages réutilisables sont plus robustes que les emballages à usage unique. Deux conséquences : les bouteilles en verre sont plus lourdes et contiennent plus de matière. Cela vaut également pour les bouteilles de sodas en plastique, réutilisées dans certains pays d’Europe du Nord. Le choix du type d’étiquette et de la colle est également important pour la mise en place de la consigne, notamment lors de l’étape de lavage. Pour contourner les problèmes liés aux étiquettes adhésives ou sèches, trois dispositifs locaux ont choisi des bouteilles sérigraphiées (Mayco, Jean Bouteille) et des étiquettes qui ne se décollent pas au lavage (La Boc).
Des automates à la rescousse
Un autre dispositif, l’automate de récupération pourrait également contribuer au développement de la consigne pour les bouteilles en plastique, les canettes métalliques et les piles. C’est ce qu’indique la pré-feuille de route du ministère. L’automate peut avoir une double fonction : déconsigner les bouteilles réutilisables ou gratifier le dépôt d’emballages à recycler. Tomra, fabricant d’automates RVM (reverse vending machine) et l’opérateur Suez travaillent main dans la main pour faire vivre Reco.
Cette société a été rachetée en 2013 par Suez à un entrepreneur du Sud-Ouest qui avait eu l’idée de lancer un kiosque de collecte d’emballages, basé sur la gratification. En cinq ans, le parc de machines Reco est passé à une centaine. Placés sur les parkings de supermarchés, ces kiosques accueillent les bouteilles plastiques, les pèsent, identifient leur format et les anomalies (bouteille encore pleine, en verre etc.). Un écran fait le compte et émet un bon d’achat utilisable dans le supermarché partenaire, à raison de un à deux centimes la bouteille.
30 000 machines installées en Allemagne »
Depuis début janvier, la distribution de ces automates passe par une nouvelle société Cycleen qui les commercialise et d’ici un an, pourrait garantir leur maintenance. Jusque-là toutes les commandes passaient par la filiale hollandaise de Tomra. Cycleen pourra développer et gérer son propre porte-feuille de clients avec l’idée de toucher aussi bien des GMS, des entreprises privées que des collectivités. Aujourd’hui, Tomra a installé 300 machines en France dont 200 en Alsace, principalement consacrées à la déconsignation des bouteilles en verre. « On est loin des 4000 machines de collecte du verre qu’on avait encore en France dans les années 80 », explique Matthieu Lacamp, ex-commercial chez Tomra, devenu directeur de Cycleen. C’est rien à côté des 30 000 automates Tomra installés en Allemagne, sa plus grosse activité avec 60 % du marché. Pourtant, tous les signaux en Europe et France indiquent un terrain favorable au retour de la consigne. Les initiatives locales françaises, mais aussi les tendances perçues au Royaume-Uni ou en Espagne laissent espérer au fabricant de nouvelles parts de marchés. Depuis deux ans et demi, Matthieu Lacamp était en charge chez Tomra de prospecter les collectivités. « Elles auraient tout à gagner de cette pratique si elles investissaient dans ces RVM » souligne-t-il. Placés sur des points d’apport volontaire ou des zones de collecte difficile, ces automates pourraient collecter ce que les collectivités ne parviennent à faire aujourd’hui.

A l’image de l’opération lancée en 2013 par Tomra en partenariat avec la commune de Drancy (93). Une machine installée en pied de logements sociaux récupère environ six tonnes par an de plastiques, canettes et boites de conserve. La commune propose en contrepartie des bons d’achat ou des réductions à ses services. Malgré ce succès, cette initiative ne fait pas d’émules. L’investissement dans une machine (plus de 25 000 euros) dépasse sans doute le plafond autorisé pour les marchés publics. C’est pourquoi, le nouveau distributeur Cycleen envisage la mise en œuvre d’un service de location, peut-être plus accessible.
Les collectivités réticentes
Autre acteur de la RVM dans la place, LemonTri est stimulé par l’annonce de la feuille de route. Créée en 2011, l’entreprise s’est d’abord consacrée à la collecte de déchets au sein des entreprises et des campus universitaires. Ses machines sont multi-matériaux et à usage de collecte uniquement. A ce jour, elle a installé 300 machines en France, dont 70 RVM dans les magasins avec consigne à la clef, sous forme de bon d’achat ou de dons à des associations. En 2016, LemonTri a collecté 100 tonnes d’emballages (PET, canettes et gobelets). En 2017, la collecte est passée à 400 tonnes avec 60 % de PET. La société affiche un CA de 1,5 million d’euros en 2017, avec une progression de 50 % par an depuis sa création.
Selon Emmanuel Bardin, l’un des co-fondateurs de Lemon Tri avec Augustin Jaclin, il faut changer de modèle sur le plan financier. « Les éco-organismes pourraient rétribuer la grande distribution qui serait prête à investir dans du matériel de collecte, souligne-t-il. Par ailleurs, les collectivités qui pensent perdre du gisement à court terme, pourraient gagner sur le long terme : moins de déchets à ramasser dans les rues et des centres de tri réservés aux autres emballages ». C’est bien là que le bât blesse.
Expérimentation nécessaire
Pour les associations de collectivités comme le CNR ou Amorce, il y a la crainte de voir s’échapper, la fraction de PET, qui à ce jour est soutenue à plus de 600 euros la tonne par la filière REP. Aucun pourcentage précis n’a pu en revanche être établi sur cette perte de matière. Cependant, Citeo reconnaît que la solution est séduisante mais incomplète. Avec des impacts certains sur la collecte sélective de bouteilles PET qui ne représente certes que 250 000 t/an sur un million de tonnes d’emballages recyclables chaque année, mais vaut son pesant d’or. Cela signifie par ailleurs, passer d’un dispositif de collecte en porte à porte à la consigne, risquant de réduire les performances du premier. « Il existe déjà des alternatives en cours comme la redevance incitative et l’extension des consignes de tri. Laissons-nous quelques mois pour analyser les résultats de l’expérimentation, dans le cadre de la feuille de route et de notre appel à projets à Paris et à Marseille » insiste Antoine Robichon, directeur Clients chez Citeo.

L’appel à projet lancé par Citeo sur la consigne en zone de collecte difficile, se mettra très progressivement en place et pas avant 2019. Le temps d’obtenir le feu vert des magasins concernés en centre urbain, sous forte contrainte d’espace. L’expérimentation devrait durer deux ans et se concentrer sur des distributeurs de proximité à Paris intramuros, dans les Hauts-de-Seine, en Seine-Saint-Denis et à Marseille. Le parc de machines automates à installer a été revu à la baisse, 120 contre 200 prévues initialement. Citeo financera les automates et la collecte, tandis que les supermarchés paieront les rétributions (consignes ou bons d’achats). Jusqu’à présent Citeo soutient les prestataires d’automates à hauteur de 600 euros la tonne, pour un parc de 100 machines chacun. Autant dire que les soutiens pour Suez sont déjà atteints. Une façon sans doute pour l’éco-organisme de limiter le transfert de la collecte sélective vers ces kiosques incitatifs. Tomra et Lemon Tri ont candidaté à cet appel à projet. Il leur tarde de prendre part à sa mise en œuvre.
L’Allemagne veut consigner ses smartphones
La France s’inspirerait-elle de son voisin allemand ? L’Allemagne roule pour la consigne de ses bouteilles en verre et en plastique depuis déjà fort longtemps. Elle réfléchit aujourd’hui à une extension du dispositif à d’autres gisements. Les petits déchets électroniques sont en particulier dans le viseur. Ces appareils dormants (smartphones, tablettes ou PMA), obsolètes ou pas, représentent une vraie mine d’or. Contenant plusieurs dizaines de métaux dont certains considérés comme stratégiques, les autorités allemandes ont décidé de mener une politique de récupération de ces matériaux. La consigne est une solution possible. Ce dispositif se montre très efficace pour les emballages de boisson avec des taux de collecte de l’ordre de plus de 84 % dans les pays scandinaves et 95 % en Allemagne. Pourquoi dans ce cas, ne fonctionnerait-il pas pour les DEEE ? L’autre avantage, est le maintien de ces produits sur le territoire en vue de les recycler. C’est par exemple le cas pour les batteries automobiles, qui de fait, voient leur exportation limitée. Et dans certains pays comme la Norvège ou la Suède, la consigne est également appliquée depuis les années 70 aux véhicules tout entiers. Principale motivation : limiter l’exportation des VHU, et conserver les matériaux en vue de les recycler tout en limitant les impacts environnementaux.
En savoir plus : Réseau consigne
Crédit : CM, Distro, LemonTri, Tomra
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