Le sujet n’a jamais été aussi préoccupant. Depuis de nombreuses années, les sites de gestion et de traitement de déchets vivent un été incendiaire. Les centres de tri et de traitement, et dans une moindre mesure, les sites de compostage industriel et de stockage n’échappent pas au phénomène. Les chaleurs intenses enregistrées cette année ont sans doute contribué à l’augmentation des incendies dans le secteur, mais d’autres facteurs ont contribué à cette flambée. La conjoncture et l’évolution des gisements poussent la filière à revoir ses équipements et ses conditions de travail.
Aucune région française n’a été épargnée depuis le mois de mai. Les déchets ont beaucoup brûlé avec un renforcement des départs de feux en plein coeur de l’été. Le phénomène est pourtant assez récurrent au fil des ans, selon le Barpi (Bureau d’analyse des risques et pollutions industriels) qui suit de près l’évolution des risques industriels. Dans le classement des activités les plus accidentogènes, le traitement des déchets arrive en première position selon l’inventaire 2018 des accidents technologiques devant l’agriculture et l’industrie chimique. Les incendies représentent la plus grande proportion. Cette année a été un peu particulière. Les départs de feu se sont déclaré relativement tôt avec une intensité croissante au fur et à mesure des semaines. Aucune entreprise n’y échappe, quelle que soit sa taille : Trivalo 34 pour Paprec, Norval pour Suez, centre de stockage Sodec, centres de tri Syctom et Sietrem, Cogetrad, centres de tri Veolia et Nicollin près de Lyon, GDE en Seine-Saint-Denis, Purfer-Derichebourg dans le Rhône, pour n’en citer que quelques unes. Des dizaines de sites sont devenus la proie des flammes, maîtrisées à temps pour les uns, destructrices pour les autres.

Il y a deux ans, le Barpi s’est rapproché de Federec pour organiser des réunions et définir une série de bonnes pratiques. Un groupe de travail avait même été créé pour déterminer les causes et les conséquences des incendies. Mais la mobilisation des professionnels, même s’ils sont les premiers touchés dans leur activité, reste compliquée, avoue Manuel Burnand, directeur général de Federec. A en croire la DRIEE (Direction régionale de l’environnement et de l’énergie en Ile-de-France), « le risque incendie est souvent moins bien maîtrisé sur les installations de gestion des déchets – peut- être moins sensibilisées aux risques industriels – que sur les autres secteurs industriels ». Il faut dire que les déchets et les installations sont de nature très diverse et qu’aucune filière n’est à l’abri : plastiques, papier-carton, DEEE, ferrailles, batteries, déchets dangereux, collecte sélective, compost. Les causes sont multiples. Certaines sont récurrentes, d’autres inédites depuis deux ou trois ans. C’est devenu plus que jamais une priorité pour la Fédération des entreprises du recyclage (Federec) qui veut renforcer les échanges et la communication auprès de ses adhérents.
Audits et assurance
De son côté, la Fnade coopère avec le Barpi depuis 2016 pour analyser les accidents dans le secteur des déchets et diffuser le fruit de ces échanges auprès de ses adhérents mais aussi de l’Ademe, des éco-organismes comme Citeo ou des associations de collectivités comme Amorce. Un groupe de travail a été mis en place dans la foulée et a permis de valider plusieurs recommandations sur la conception, la prévention et les équipements, en mars 2019 sur les risques incendies*. « Ces actions de sensibilisation prennent du temps, et le fait qu’aujourd’hui, tous les acteurs de la filière déchets soient exposés, cela nous facilite la tâche pour mobiliser l’ensemble de nos adhérents, qu’ils soient grands groupes ou PME » souligne Jean-Michel Kaleta, président de la Commission Santé et Sécurité au sein de la Fnade. Celui-ci souhaite également rassembler plus de partenaires autour du sujet, comme les bureaux d’études, les maîtres d’ouvrage et les collectivités locales. Il est dommage selon la Fnade qu’au niveau des appels d’offres lancés par les collectivités pour moderniser les centres de tri de collecte sélective, le risque incendie ne soit toujours pas sur la liste principale des critères de sélection.

Pour lutter contre ces accidents qui coûtent en matériel, affectent les emplois, et compromettent parfois l’avenir de l’entreprise, Federec a décidé pour sa part d’investir près de 100 000 euros pour renforcer son action collective, impliquant experts QSE et sociétés d’assurance. Une réunion du réseau QSE aura lieu en octobre 2019 sur les investissements relatifs à la sécurité des sites et les coûts liés aux pertes matérielles. En partenariat avec WasteInsure et Optirisk, une douzaine d’audits seront organisés dans toutes les régions à partir du 18 septembre jusqu’à la fin de l’année. A travers un questionnaire diffusé à l’ensemble des entreprises, Federec souhaite faire un état des lieux des moyens mis en place sur le terrain, analyser les manquements et les difficultés que rencontrent les chefs d’entreprises notamment à l’égard des sociétés d’assurance. « Aujourd’hui, notre profession est devenue non grata chez les assureurs. Nous souhaitons réintroduire une zone de confiance et de transparence en expliquant les démarches de prévention et les équipements d’extinction utilisés », souligne Manuel Burnand. Au final, Federec espère labelliser les sociétés d’assurance qui acceptent de jouer le jeu. Elle mise également sur la promotion de ses sessions de formation professionnelle, via Formarec qui met l’accent systématique sur le volet sécurité.

Parmi les facteurs à risque observés à de nombreuses reprises en Ile-de-France mais aussi dans d’autres régions, celui du sur-stockage des déchets sur site. C’est en effet le constat dressé par les inspecteurs des installations classées des Dreal de Pays de la Loire et de Bretagne : plusieurs sites stockent plus du double de ce que leur permet leur autorisation administrative. « cette situation peut être en partie expliquée par la saturation des filières de recyclage en aval qui nécessitent parfois la réalisation de stockages tampon temporaires dans les centres de tri et de transit. Néanmoins, la sécurité d’une installation industrielle constitue une priorité et les écarts constatés feront l’objet de suites administratives adaptées », explique la DRIEE. Selon Federec, les filières papiers-cartons et plastiques sont particulièrement affectées, en raison des difficultés à écouler la matière traitée sur le marché français et européen après la fermeture des frontières de plusieurs pays asiatiques.
Outre l’accumulation de la chaleur pendant l’été et ce sur-stockage, de nouveaux facteurs à risque apparaissent telle la présence croissante de substances dangereuses (lithium, solvants). Une calamité selon julien Lassaut, directeur du site Trivalo 69 (Chassieu), en phase de démarrage. Sur ce nouveau centre de tri flambant neuf qui a coûté à Paprec la bagatelle de 27 millions d’euros, tous les dispositifs de sécurité ont été pensés et mis en place pour éviter le pire. Une porte coupe-feu qui sépare le hall de réception des déchets des équipements de tri s’impose désormais sur tous les sites du groupe. Des caméras de détection thermique sont placés sur plusieurs points du bâtiment de réception. A la moindre alerte de source de chaleur, les sprinklers (extincteurs fixes automatiques à eau) placés au dessus des flux de déchets se déclenchent de jour comme de nuit.

« Aujourd’hui, nous rencontrons certaines limites à nos actions. C’est le cas des piles lithium de plus en plus présentes dans les flux de déchets, alors qu’elles n’ont rien à faire dans les sacs de collecte sélective. Il existe par ailleurs des freins à l’installation de certains dispositifs qui pourraient nous être utiles, tels que les détecteurs de fumée. Avec une activité qui soulève pas mal de poussière, difficile de distinguer parfois les fumées provenant d’une combustion ». Après avoir subi plusieurs sinistres qui ont notamment ravagé son site de traitement des DEEE à Pont-Saint-Maxence, endommagé Trivalo 35 près de Rennes Paprec a recruté deux experts, ancien capitaine de pompiers dans le civil et ancien sous officier chez les pompiers de Paris. Leur mission : auditer les sites, préconiser des investissements, organiser des exercices incendie en interne avec les pompiers et intervenir au plus vite quand un sinistre se déclare. Mais parfois, un dysfonctionnement technique peut virer au drame, malgré toutes les précautions prises au préalable. C’est le cas du centre Trivalo 34 (ex-Delta Recyclage), entièrement détruit par les flammes en août dernier.
Les services de l’État sur le front
Au regard de la forte accidentologie constatée en mai et juin 2019, les inspecteurs des installations classées d’Ile-de-France se sont mobilisés durant tout l’été afin de sensibiliser la filière de gestion des déchets sur le risque incendie. Une soixantaine d’inspections ont ainsi été réalisées en deux mois, dont 26 inspections inopinées menées sur la seule journée du 11 juillet. Ces inspections ont conduit à 21 mises en demeure et à des sanctions effectives (amendes et astreinte) dans plusieurs cas. Trois sites ont fait l’objet d’une transmission au procureur territorialement compétent, dont un en vue d’une suspension. Après un dialogue avec l’exploitant sur ses éventuelles contraintes logistiques, l’inspection impose un délai de retour à la conformité. Cette mise en demeure est une étape obligatoire avant la prise de sanctions. Ensuite, à l’échéance du délai, une vérification est menée par l’inspection. Si la prescription n’est toujours pas respectée, l’inspection prend une sanction, par exemple une astreinte journalière ou une amende.

L’instruction du gouvernement du 4 décembre 2018 sur les actions nationales 2019 de l’inspection des installations classées prévoit en particulier une action dédiée au risque incendie sur les installations de traitement de déchets. Mais plus généralement, les grandes installations de gestion de déchets (incinérateurs, décharges, …) font l’objet d’inspections tous les ans, et ce dans chacune des régions. En temps normal, les services de l’État s’attachent à prévenir les incendies sur les installations classées (ICPE) de plusieurs manières. Avant tout, les moyens de détection et de lutte contre les incendies font partie des éléments qui sont examinés par l’inspection des installations classées lorsqu’un exploitant souhaite implanter une nouvelle installation. L’inspection peut par ailleurs s’appuyer sur les services départementaux d’incendie et de secours (SDIS) pour un avis technique sur les moyens d’intervention prévus par l’exploitant. Ensuite, une fois le site en fonctionnement, l’inspection peut à tout moment contrôler a posteriori le respect des engagements de l’exploitant. Des visites régulières sont menées sur tous les sites présentant des enjeux importants.
Néanmoins, les incendies de 2019 ont montré que des départs de feu survenaient également sur des installations de taille plus modeste et bien équipées. Tout au long de l’année, les inspecteurs de l’environnement se tiennent à disposition des exploitants qui souhaiteraient se faire préciser le référentiel réglementaire applicable à leur installation. Par ailleurs, les DREAL interviennent régulièrement auprès des entreprises et des fédérations professionnelles pour leur présenter les actualités réglementaires et les attentes de l’administration par rapport à leur situation.Les moyens de prévention des incendies sur les installations de traitement de déchets constituent des mesures simples et de bon sens, soulignent les services d’inspection : respecter la capacité prévue pour le site ; disposer de moyens de détection incendie adaptés (stockage intérieur, stockage extérieur) ; garantir l’accessibilité de toutes les parties du site ; respecter des distances d’éloignement entre les différents stocks pour diminuer le risque de propagation ; formation du personnel ;moyens de lutte contre l’incendie suffisamment dimensionnés.
Eco-organismes associés
La transparence doit s’établir avec tous les acteurs de la chaîne de valeur, insiste Manuel Burnand, y compris avec les éco-organismes des REP existantes et à venir. Aujourd’hui, de nouvelles catégories d’incendies particulièrement complexes à circonscrire se manifestent sur les chantiers de récupération et traitement des ferrailles et de VHU. La dépollution et l’extraction des composants électroniques en amont est un impératif, explique le directeur de Federec. « Il est maintenant fréquent que des gisements de ferrailles prennent feu, sans moyen efficace et rapide d’extinction, en raison de l’explosion de piles ou de batteries encore présentes dans les trottinettes ou vélos électriques usagés. Un tri et une collecte plus sécurisés permettraient de réduire ces risques. Les éco-organismes ont leur part de responsabilité et nous serons très vigilants sur la manière dont les prochaines filières REP (sports & loisirs et jouets) intégreront ce sujet, ajoute le directeur général de Federec. « Dans le traitement des DEEE, les efforts commencent à porter leurs fruits puisque cette année, aucun sinistre grave n’a été enregistré dans le secteur, contrairement à 2018 où nous avons vécu l’enfer », affirme Hervé Grimaud, président d’ESR (fusion d’éco-systèmes et de Recylum). Des échanges avec les producteurs et les opérateurs portant sur les bonnes pratiques et les précautions à prendre au moment de l’enlèvement ont permis de réduire les risques, en particulier sur les PAM (petits appareils ménagers).

Parmi les déchets pointés du doigt, les piles boutons au lithium. « Dans la plupart des cas, c’est le démantèlement brutal et la manipulation sans précaution qui entraînent les accidents, affirme Frédéric Hédouin, directeur général de Corepile, l’un des deux éco-organismes français de gestion des piles usagées avec Screlec. Lors des collectes de piles, nous n’avons aucun problème majeur ». C’est donc lorsqu’elles se retrouvent dans d’autres filières, invisibles telles une aiguille dans une botte de foin, que les incendies peuvent se déclarer. Les piles ne sont pas les seules responsables. Il y a aussi les condensateurs que l’on peut confondre avec ces piles et qui au moment de leur éclatement sur le site de recyclage, dispersent des substances inflammables. Selon Corepile, il y aurait encore 20 % des piles qui finissent dans les poubelles grises. Cela ne représente malgré tout que 20 grammes de piles pour 100 kg de déchets, mais c’est suffisant pour entraîner le pire. « Notre mission est bien sûr de pousser le consommateur à ne plus jeter ses piles ni ses produits électroniques dans la poubelle grise. Au niveau de la collecte et du traitement, nous travaillons en coopération avec les opérateurs en direct ou via les fédérations pour mieux sécuriser leurs équipements et améliorer les étapes de prise en charge des flux de déchets à risque à l’entrée des centres » souligne le directeur de Corepile.
Le risque zéro n’existe pas, mais un travail plus collectif, réunissant les producteurs, les éco-organismes, les collecteurs, les recycleurs et les pouvoirs publics, pourrait sans doute atténuer le nombre d’incendies, croissants d’une année sur l’autre.
* Brochure Prévention Incendie (Fnade)
Crédits : CM, Barpi
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