En plein coeur de l’été, le ministère de l’Ecologie a réuni dans une ferme de la Creuse, des représentants de la filière de gestion des pneus usagés et d’exploitations agricoles pour signer une charte. Objectif : valoriser les pneus d’ensilage. Cette collecte, effectuée de manière ponctuelle et isolée, doit s’accélérer au niveau national. L’opération baptisée Ensivalor démarrera début 2020. Avec comme mission préalable de quantifier le gisement concerné.
Jusqu’en 2015, le lestage des bâches pour protéger le fourrage ou l’ensilage (maïs broyé pour nourrir les animaux) était considéré comme une solution de valorisation pour les pneus usagés selon la réglementation française. Cette pratique remonte aux années cinquante. Tout le monde y trouvait son compte. Cela arrangeait les garagistes qui ne savaient pas quoi en faire, et les agriculteurs qui trouvaient là de quoi lester leur silo bon marché. Aujourd’hui, les choses ont changé car la filière du pneu s’est organisée et tout pneu neuf vendu implique la reprise de l’ancien. Mais les vieux pneus usagés d’autrefois sont restés sur les bâches.
Depuis plusieurs années, des opérations locales et isolées sont menées sur des exploitations pour collecter les pneus d’ensilage, avec la participation des territoires, des collectivités et des organisations agricoles. Or comme ce flux ne peut faire l’objet d’une prise en charge gratuite par la filière des déchets pneumatiques – les exploitants sont responsables de leur propre gisement -, les difficultés logistiques et économiques sont croissantes. « Selon la réglementation, l’agriculteur doit payer un collecteur agréé pour s’en débarrasser et ce coût de traitement – souvent supérieur à 200 euros/tonne pour une collecte individuelle n’est pas supportable », souligne Sandra Le Bastard, en charge de cette filière, au service Produits et Efficacité Matière de la Direction Economie Circulaire et Déchets (DECD) de l’Ademe.
Manque de financement
Des opérations collectives locales se sont développées en parallèle pour minimiser les coûts et encourager les agriculteurs à adopter des techniques alternatives de couverture des silos. Pour faciliter la tâche, l’Ademe accompagne les exploitants depuis 2016 avec un guide de bonnes pratiques réactualisé chaque année. Ce document propose plusieurs étapes telles que : évaluer le gisement, demander des devis, chercher des alternatives, sélectionner le prestataire et organiser la collecte. Mais là aussi, le secteur rencontre des limites. Pour les collectivités locales ou organisations agricoles, de plus en plus sollicitées sur cette question, l’organisation de ces opérations est malgré tout devenue une tâche complexe et coûteuse.

« Certains départements comme l’Ille-et-Vilaine n’ont plus de financement et le coût demandé aux agriculteurs reste élevé » explique Sandra Le Bastard. Les derniers chiffres connus font état d’une collecte de pneus d’ensilage d’environ 2 100 tonnes sur l’année 2017. Les régions d’élevage laitier restent fortement impliquées (Bretagne, Pays de la Loire, Normandie). En Bretagne, la collecte des pneus est désormais gérée par la région et devrait retrouver un nouvel élan. La Mayenne mène depuis 2016, une vaste campagne de valorisation, soutenue par le Conseil Général et les intercommunalités. Entre janvier et mars 2018, 1000 tonnes de pneus usagés ont pu être valorisées en énergie, moyennant un taux de subvention de 57 % du coût global de collecte et de traitement. Dans le Rhône, une grosse opération menée en 2016 par la Chambre d’agriculture, a permis de collecter 1780 tonnes de pneus dans 276 exploitations. Mais depuis, aucune nouvelle action n’a été réalisée, faute de financement. Le soutien des Chambres d’agriculture, des collectivités et des régions a conduit à des actions significatives, mais reste insuffisant pour atteindre l’ensemble du parc, en l’absence d’une coordination à l’échelle nationale.
Les metteurs en marché s’engagent
Cet été, la gestion problématique des pneus d’ensilage est sortie de l’ombre. Désormais plus question de les classer parmi les modes de valorisation possibles. Le ministère de l’Ecologie veut donner un coup d’accélérateur en stoppant officiellement cette pratique mais surtout en impliquant les metteurs en marché, pour qui la collecte de ces pneus n’était pas dans leur périmètre de gestion jusqu’à présent. Chaque année, la collecte organisée par Aliapur et FRP (France Recyclage Pneumatiques) représente un total d’environ 450 000 tonnes de pneus : « les marchés français et européens sont saturés, soulignent les organismes ; on collecte dans toute l’Europe plus de pneus que le continent peut en recycler. Les exportations parfois très lointaines sont déjà nécessaires pour valoriser les volumes annuels hors ensilage ».
Pour Hervé Domas, directeur général d’Aliapur, cette charte est le fruit d’une prise de conscience des pouvoirs publics, en l’occurence du ministère de l’Ecologie qui considère que la collecte de ces pneus d’ensilage ne va pas assez vite. Mais c’est aussi une manière de forcer la filière à prendre une partie de ses responsabilités. Résultat, une charte signée par les acteurs de la filière (organismes, manufacturiers, constructeurs automobiles et distributeurs de pneus) comme Aliapur, FRP (France Recyclage Pneumatiques) AFIP, CSIAM, CCFA, Mobivia, et le lancement d’ici début 2020 de l’opération Ensivalor. L’Ademe sera sollicitée pour faire partie du Comité de suivi de cet accord volontaire et pourra apporter conseils et expertise suivant les demandes. De même, des propositions d’actions de R&D seront étudiées, évaluées et hiérarchisées par un comité scientifique de filière en coopération avec l’agence de l’environnement.
Au-delà des problèmes techniques et financiers à surmonter de toutes parts, l’enjeu est crucial pour la filière qui veut malgré tout montrer aux pouvoirs publics qu’elle peut gérer sans contrainte administrative, des milliers de tonnes de pneus comme elle l’avait fait entre 2007 et 2017 pour les stocks historiques par le biais de Recyvalor. Soit 55 000 tonnes de pneus traités en neuf ans. Pour rappel, la médiatisation des décharges de pneus illégales par l’association Robin des Bois avait conduit en 2008 à la création de l’association Recyvalor par 28 entreprises et fédérations professionnelles du secteur automobile (manufacturiers, distributeurs, garages). Avec l’objectif de collecter et valoriser les pneus stockés illégalement sur 61 sites répartis sur tout le territoire. Un accord-cadre avait été alors signé avec les pouvoirs publics, avec à la clef un budget de 8,3 millions d’euros auquel l’Etat a contribué à hauteur de 30%. Ici, la situation est un peu différente : pneus légalement stockés, pas d’intervention financière de l’État, tonnage de plus grande ampleur, même si pas encore précisément évalué.
Tonnages à évaluer
En 2006, l’Ademe avait estimé le gisement à 800 000 tonnes. Qu’en est-il douze ans après ? L’arrêt d’activité des exploitations, des opérations de collecte menées chaque année, des initiatives personnelles méconnues peuvent laisser penser que ce chiffre a évolué à la baisse. « La réglementation actuelle interdit l’usage des pneus sur les bâches comme mode de valorisation. Aussi, compte tenu des opérations collectives de traitement de pneus d’ensilage réalisées depuis 2006, le gisement global a du diminuer, estime Sandra Le Bastard. Une partie des fonds d’Ensivalor sera dédiée à la mise à jour de l’estimation du stock auprès des exploitations agricoles françaises. Une estimation est actuellement en cours en Mayenne, sur laquelle il sera intéressant de s’appuyer ».

Les enjeux environnementaux et économiques sont loin d’être négligeables. Avec le temps, l’eau résiduelle et stagnante dans les pneus peut entraîner la prolifération des moustiques. A cela s’ajoute le risque pour le bétail d’ingérer des fractions de caoutchouc et de ferrailles. Les pneus exposés aux intempéries finissent par se dégrader dans le temps. Au-delà de la pollution visuelle, ces déchets en se désagrégeant finissent par libérer des particules qui vont dans la nature : morceaux de gomme mais aussi fils de fer. Lors des manœuvres pour aller chercher de l’ensilage, il arrive que des morceaux de pneus décomposés tombent dans l’alimentation des vaches, avec au final, des cas de mortalité. Mais pour Aliapur et FRP, aucune enquête vétérinaire officielle n’a été publiée à ce jour relatant une surexposition à ces résidus et les risques encourus pour le bétail. Quelle que soit l’ampleur du danger, le pneu n’a malgré tout plus d’avenir sur les sites d’élevage.
Pas plus de 15 000 t/an
Avec cet accord, manufacturiers, constructeurs automobiles et distributeurs de pneus s’engagent à collecter et valoriser jusqu’à 15 000 tonnes par an, l’équivalent de 2,3 millions de pneus VL d’ensilage. « Sinon c’est l’embouteillage de la filière assuré », affirme Hervé Domas. Un plafond maximal qui, ramené au gisement global (800 000 tonnes maximum), correspondrait à cinquante ans de collecte de pneus. « C’est une première base», souligne le ministère de la Transition, qui souhaite malgré tout «une montée en puissance dans les années à venir ».

Pour ces pneus stockés en plein air depuis des décennies, exposés aux UV et aux intempéries, seule la valorisation énergétique en cimenterie est envisagée, comme elle l’avait été pour Recyvalor. Ce qui n’empêche pas au sein des deux éco-organismes Aliapur et FRP, de poursuivre depuis des années, leurs travaux de R&D pour améliorer les procédés de traitement, et la diversité des débouchés aussi bien en valorisation matière que thermique. « Les 15 000 t/an que nous acceptons d’accueillir s’appuient sur nos capacités à les traiter. Si c’est juste pour collecter sans traitement derrière, nous n’en voyons pas l’intérêt et ce serait surtout contre-productif », insiste Nadia Zennache, directrice des opérations chez FRP.
Partage des coûts… inégal
Sur le plan économique, cette opération risque de coûter cher pour tout le monde. Aliapur a estimé, en partant d’un gisement de 800 000 tonnes de pneus à collecter et à traiter, que le coût pourrait atteindre entre 120 et 160 millions d’euros. Il faudra attendre les nouvelles estimations pour définir précisément ce montant. Quoi qu’il en soit, pas question pour la filière des déchets pneumatiques de supporter la totalité des frais. Organisé selon un statut associatif, Ensivalor regroupera les principaux metteurs sur le marché français (manufacturiers, constructeurs automobiles, importateurs et distributeurs de pneumatiques) qui financeront les opérations de collecte et de traitement à hauteur de 50 %, sur une base de 150 euros la tonne. Le reste étant à la charge de l’exploitant agricole. Les metteurs en marché précisent que l’action d’Ensivalor porte uniquement sur les pneus d’ensilage et non pas sur des sites pour lesquels la responsabilité du dernier détenteur, aujourd’hui clairement identifié, serait engagée. Les acteurs du monde agricole pourront soumettre à l’association des projets d’évacuation de pneus d’ensilage concernant aussi bien une exploitation unique que l’ensemble d’un territoire. Les membres d’Ensivalor s’engagent également à mettre à disposition, de façon bénévole, leurs ressources opérationnelles pour organiser collecte, transformation et valorisation de ces flux. L’opération est destinée aux agriculteurs volontaires, et en priorité à ceux qui arrêtent leur activité, pour éviter des stocks orphelins, et à ceux qui s’orientent vers une autre technique de lestage.
Pour de nombreux exploitants, cela pourrait être un levier financier intéressant pour inciter les agriculteurs. La charte doit servir de déclencheur et/ou d’accélérateur avec la participation financière significative et durable des metteurs sur le marché, insiste l’Ademe. « Ceci devrait contribuer à faire baisser les tarifs du traitement des pneus usagés d’ensilage compte tenu des tonnages annuels plus significatifs que les tonnages actuels, souligne Sandra Le Bastard. Il reste cependant souhaitable que la recherche d’autres financements notamment publics se poursuive pour chaque opération, toujours dans l’optique de minimiser le plus possible le coût pour l’agriculteur ». Certains agriculteurs estiment toutefois que la facture sera salée. D’une part, les agriculteurs concernés devront s’engager à participer à la phase de collecte et notamment en facilitant le regroupement de leurs pneus sur un site dédié avec leurs moyens professionnels. D’autre part, le coût réel des collectes tournerait plutôt autour de 220 euros la tonne, ce qui risque d’augmenter leur participation.
Des alternatives forcément coûteuses
D’autant qu’au coût d’enlèvement des vieux pneus, les exploitants devront ajouter l’achat d’un nouvel équipement. Des alternatives existent. Sont-elles efficaces et durables ? Pour aider la profession, l’Ademe a travaillé sur les autres techniques possibles et accessibles. Dans un ouvrage réactualisé en 2017 consacré à ce sujet, l’agence a identifié six solutions alternatives durables au pneu, comme moyen de maintenir les bâches d’ensilage. Outre le fait qu’il attire insectes et rats, qu’il entraîne des risques sanitaires pour le bétail (ingestion toxique) et l’agriculteur (coupures), qu’il est lourd à manipuler et cher à collecter, le pneu peut être facilement remplacé sur les bâches. Sacs à silos, tapis de caoutchouc, filet de protection, géomembrane, géotextile ou encore couverture végétale sont désormais proposés et pratiqués dans plusieurs régions de France.

Ces solutions ont toutes leurs avantages et inconvénients. Parmi les freins, figurent le coût d’investissement et d’entretien qui reste élevé pour la géomembrane, le géotextile, le caoutchouc. Une manipulation plus difficile est observée pour la géomembrane, le caoutchouc et le filet de protection. Beaucoup d’avantages sont en revanche constatés sur la couverture végétale qui nécessite seulement un ensemencement de céréales et un temps de germination réduit (pas plus de huit jours). Seul désagrément observé, la perte de matière causée par les animaux sauvages. Mais comparé au coût peu élevé d’investissement et d’entretien, à l’intégration paysagère, à l’absence de déchets à recycler et à la bonne tenue du fourrage dans le temps, cette technique reste la plus satisfaisante. Excepté pour cette alternative végétale, on peut imaginer que ces nouvelles solutions de lestage entraînent à terme la mise en œuvre d’une filière de gestion des produits en fin de vie. En attendant, le monde agricole amorce sa transition lentement mais sûrement.
Crédit : Inra, Vicat, CPA
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