Six banques publiques soutiennent l’économie circulaire

Dix milliards sur la table et échange de bonnes pratiques

En Europe, l’argent ne manque pas pour financer les projets en faveur du climat et de l’environnement. Plusieurs millards d’euros sont investis chaque année sous forme de prêts ou de subventions pour améliorer le recyclage, la qualité de l’air ou réduire les émissions CO2. Cet été, cinq banques publiques de l’Union européenne ont annoncé la création d’un partenariat avec la Banque européenne d’investissement. Objectif : investir dix milliards d’euros d’ici à 2023 dans des projets d’économie circulaire. L’expertise de chaque partenaire et les échanges de bonnes pratiques justifient cette démarche.

Elles s’appellent Bank Gospodarstwa Krajowego (BGK), Caisse des dépôts (CDC), Cassa Depositi e Prestiti (CDP), Instituto de Crédito Oficial (ICO) et Kreditanstalt für Wiederaufbau (KfW). Ces cinq banques publiques polonaise, française, italienne, espagnole et allemande ont décidé dans le cadre du Plan Junker de s’associer à la BEI (Banque européenne d’investissement) pour lancer une initiative en faveur de l’économie circulaire. Jouant un rôle prépondérant dans leur pays respectif en terme d’investissements sur le long terme, elles ne partent pas de zéro dans leur collaboration. En effet, elles adhèrent depuis 2013 à l’association Elti (European Long Term Investors) qui regroupe 25 institutions publiques pour la promotion économique, provenant d’une vingtaine d’Etats membres. Leur ambition : soutenir l’investissement sur le long terme et peser dans la balance des négociations face aux instances financières européennes. Parmi les points de convergence, le développement de la finance verte et de l’économie circulaire.

Laurent Zylberger

« Si les banques et les entreprises ne se prennent pas en main dans ces domaines, qui le fera ? Le rôle des institutions financières publiques est crucial et de toute façon, nous n’avons pas le choix » insiste Laurent Zylberberg, directeur des relations institutionnelles de la Caisse des Dépôts (CDC). Parlant d’une seule voix, les six établissements publics dont la BEI ont ainsi choisi de mettre sur la table un budget de dix milliards d’euros sur une période de cinq ans (2019-2023). Les objectifs ont été définis : limiter les déchets, renforcer une utilisation efficace des ressources et favoriser l’innovation en privilégiant la circularité dans tous les secteurs de l’économie.

Les investissements seront tout particulièrement orientés vers les États membres qui aideront à accélérer la transition vers une économie circulaire. Avec pour cibles : la mise en œuvre de stratégies de réduction et de recyclage ; les réutilisation, réparation, réaffectation, remise en état ou reconditionnement des produits avant leur fin de vie ; la récupération de matériaux et d’autres ressources à partir des déchets ; la récupération de chaleur résiduelle et la réutilisation des eaux usées traitées ; le déploiement de technologies TIC déterminantes, de la transformation numérique et de services appuyant des modèles économiques circulaires.

Expertise des banques publiques

 

Les six institutions mettront en commun leur savoir-faire, leur expérience et leur capacité financière pour mieux soutenir la mise en œuvre des projets. La BEI y voit sans aucun doute une manière de rendre son action plus visible. Entre 2014 et 2018, elle a engagé plus de deux milliards d’euros en faveur de l’économie circulaire. Son action touche essentiellement les grands projets. La BEI estime que 320 milliards d’euros seront nécessaires jusqu’en 2025 pour réaliser des projets qui mettront l’économie européenne sur la voie de l’économie circulaire. Pour Werner Hoyer, son président : « la lutte contre le réchauffement climatique et les crises environnementales est le défi le plus pressant de notre époque. Le renforcement de l’économie circulaire est l’un des outils les plus puissants dont nous disposons. Il permettra non seulement de réaliser les objectifs de l’Accord de Paris, mais il apportera également d’immenses avantages pour l’économie et la société. Avec l’initiative conjointe en faveur de l’économie circulaire, nous revoyons nos ambitions à la hausse et nous joignons nos forces à celles de nos homologues pour endiguer le flux de déchets. »

Chacune de leur côté, les banques publiques investissent dans des projets en lien direct ou indirect avec la protection de l’environnement. La plus engagée est sans doute la banque allemande KfV qui a investi en 2018, 75,5 milliards d’euros, dont 40 % ont été consacrés à des actions climatiques et environnementales. « Malgré les efforts réalisés à titre individuel, aucun pays ne peut à lui seul relever les immenses défis qui se présentent dans ce domaine, explique Günther Bräunig, président de KfW. C’est pourquoi il est primordial que nous joignions nos forces à celles de nos partenaires européens ».

Ainsi en Pologne, cette approche s’inscrit dans le droit fil de la feuille de route du gouvernement pour une économie circulaire. Celle-ci met l’accent sur quatre priorités : soutenir l’innovation, créer un marché européen des matériaux recyclés, garantir la grande qualité de ces matériaux et développer le secteur des services. De même en Italie, pour la toute première fois, le plan d’activité de la CDP pour la période 2019-2021 cherche à intégrer la durabilité dans ses choix stratégiques : « notre établissement s’engage à favoriser un changement de paradigme au profit d’un modèle de développement plus durable et plus inclusif en Italie, en mettant l’accent sur les collectivités locales » indique le président Fabrizio Palermo, sachant que la CDP a une tradition de soutien des PME.

Inauguration du partenariat en présence du 1er ministre luxembourgeois Xavier Bettel

« Nous partons d’un existant, souligne Laurent Zylberberg. Chaque banque publique partenaire s’efforce sur son propre terrain national de soutenir le dynamisme des collectivités ou des petites et moyennes entreprises. En se regroupant autour d’un même objectif, celui de l’économie circulaire, nous pouvons apporter par exemple une expertise sur l’equity investment, spécialité de la Caisse des Dépôts ou sur le financement des entreprises, davantage pratiqué par la banque espagnole ICO. De cette manière, nous pourrons confronter nos spécificités et échanger sur les initiatives engagées sur chaque territoire ». En France, la Caisse des Dépôts (CDC) souhaite recouper l’économie circulaire avec les activités traditionnelles soutenues par les collectivités comme l’efficacité énergétique, les SEM déchets (de type Semardel), l’économie sociale et solidaire (ESS) ou l’accompagnement des PTCE (pôles territoriaux de coopération économique). La Banque des Territoires, filiale du groupe CDC, soutient ce partenariat qui va constituer une démarche inspirante pour d’autres établissements financiers afin de soutenir des actions très locales, souligne Franck Leroy, à la direction de l’investissement de la Banque des Territoires (CDC).

Associer l’économie sociale et solidaire

 

Le partenariat européen s’appuie sur des initiatives actuellement menées par la Commission européenne pour renforcer les connaissances au moyen de groupes de travail et mettre au point de nouveaux dispositifs de financement sous forme de prêts, d’investissements en fonds propres ou des garanties pour des projets admissibles. Il permettra également d’établir des structures de financement innovantes pour des infrastructures publiques et privées, des municipalités, des entreprises privées de différentes tailles et des projets de recherche et d’innovation.

L’ensemble des partenaires européens souhaitent au final simplifier les procédures pour les rendre plus accessibles à tous et les faire connaître. Si aujourd’hui, la BEI n’est pas forcément la structure la plus connue ou la plus adaptée pour les petits acteurs comme les PME ou les structures de l’ESS pour financer les projets de l’économie circulaire, les institutions publiques nationales sont là pour y remédier. Chaque banque investit dans son propre pays à l’échelle locale pour des actions qui ont des impacts sociaux et environnementaux directs.

Banque publique et recyclage

 

En France, la CDC dispose également par le biais de Bpifrance, d’un outil d’investissement au service du secteur privé et de l’innovation. Parmi les récents projets, le financement via son fonds de capital-risque Ville de demain, de la start-up Phénix pour lutter contre le gaspillage alimentaire (levée de 15 millions d’euros) ou bien celui de Terradona, créateur de la solution Cliink pour encourager le tri des déchets en milieu urbain. « Dans la perspective du partenariat européen, nous regardons de près les actions soutenues par les collectivités locales qui ont non seulement une rentabilité financière mais aussi un impact social fort, indique Franck Leroy. Nous allons accorder beaucoup d’attention aux PTCE tels Juratri ou Figeacteurs dans le Lot. Ces pôles associent bien souvent des enjeux environnementaux et sociaux qui donnent de la place à l’économie sociale et solidaire ». Dans le cadre de ce partenariat européen, la Caisse des Dépôts va particulièrement s’attacher à promouvoir des projets d’éco-conception, de recyclage, d’écologie industrielle et de fonctionnalité.

Ailleurs en Europe, les projets émergent peu à peu dans la perspective de donner plus de poids à l’économie circulaire. C’est le cas avec Sklejka Orzechowo, fabricant polonais de contreplaqué. BGK a signé un prêt à l’investissement de 22 millions de PLN pour une nouvelle chaîne de production. Cela doit se traduire par une nouvelle technologie de production. Les cycles de ressources fermés entraîneront une diminution des eaux usées, une utilisation plus efficace de la biomasse, la récupération de la chaleur et une diminution des émissions sonores. En Espagne, Red de Calor de Soria (chauffage urbain par biomasse) est mis en œuvre par un expert local en gestion de biomasse, qui utilise comme combustible des résidus de copeaux issus de la filière locale du bois. Ce projet fournit de la chaleur et de l’eau à plus de 16 000 habitants et 8 000 foyers. Soutenu par ICO, l’investissement total se monte à 20 millions d’euros. Il y a quelques mois, la Banque européenne d’investissement a annoncé un prêt de 100 millions d’euros pour les PME et les ETI relevant de l’économie circulaire, octroyé à Lage Landen (DLL), filiale du groupe Rabobank. DLL remet en état et loue à des entreprises des équipements de deuxième ou de troisième main. Les PME peuvent ainsi réduire leurs coûts et investir dans d’autres domaines tout en contribuant à l’émergence d’une économie circulaire.

Taxonomie des activités durables

 

Quelques semaines seulement après l’annonce des six banques publiques, aucune répartition budgétaire n’a encore été décidée. Tout dépendra du calendrier des prochaines semaines, au cours desquelles une nouvelle Commission sera mise en place. En attendant de voir ce partenariat concrétiser de nouveaux projets d’économie circulaire, la priorité sera donnée à l’harmonisation des définitions et des outils pour la finance verte. Cette étape est indispensable aux yeux des protagonistes, pour savoir de quoi on parle et quel projet soutenir. Dans le cadre du Plan d’action de la finance durable, trois rapports d’experts soutenus par la Commission européenne doivent guider les pas, dont un sur une méthode de classification (taxonomie) des activités économiques durables. Il s’agit d’un guide pratique essentiel, selon Laurent Zylberberg pour tous les décideurs (politiques et industriels) qui souhaitent soutenir et investir au mieux dans des secteurs contribuant à une économie neutre sur le plan climatique. Plusieurs secteurs d’activités ont déjà été passés à la loupe (énergie, transport, agriculture, manufacture et technologies de la communication) alors que le Parlement doit examiner cette proposition de classification à l’automne.

Crédit : BEI

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