Les programmes de renouvellement urbain font émerger sur le territoire des projets aussi innovants qu’audacieux sur le plan social et environnemental. En Ile-de-France, des éco-quartiers et des aménagements agro-urbains verront le jour d’ici quatre ou cinq ans. C’est le cas du projet LaVallée à Châtenay-Malabry (92) et de la future Agro-cité Gagarine à Ivry-sur-Seine (94). La déconstruction sélective a intégré dès le départ, la mise en œuvre des chantiers. Cela se traduit par un réemploi de matériaux et un recyclage de bétons localement.
Un éco-quartier labellisé et innovant aussi bien dans la phase de déconstruction de l’ancien bâti, que pour sa conception, sa gestion et ses usages. À Châtenay-Malabry (92), sur l’ancien site de l’Ecole Centrale de 20 hectares, l’écoquartier LaVallée est en cours d’aménagement avec 213 000 m2 de surface de plancher à construire en bordure du parc de Sceaux. Le nouveau chantier devrait sortir de terre d’ici à 2022. Ce projet est réalisé par la 1ère SEMOP (Société d’Economie Mixte à Opération Unique) d’aménagement en France et composée de la ville de Châtenay-Malabry, de la Caisse des Dépôts et d’Eiffage Aménagement, actionnaire majoritaire. A cet endroit, l’Ecole Centrale y était installée depuis 1969 sur un campus qui regroupait les bâtiments d’enseignement et de recherche, la résidence des élèves et plusieurs équipements communautaires (restaurant universitaire, stade, gymnase). Le projet prévoit 2 200 logements (dont 372 logements sociaux), 36 500 m² de bureaux, 15 000 m² de commerces, un collège, un gymnase, un groupe scolaire , une crèche, une ferme urbaine d’un hectare, et des stationnements publics ainsi que des espaces végétalisés d’environ 8,5 hectares. Coût total de l’investissement : 219 millions d’euros.
Les bâtiments d’aujourd’hui sont les carrières de demain

Pour mener à bien ce projet, la SEMOP a créé le premier pôle d’excellence de la Ville Durable en France avec l’Université Paris-Est, composée de quatre écoles d’ingénieurs (Ecole Nationale des Sciences Géographiques, ParisTech, Ecole des Ingénieurs de la Ville de Paris, Ecole Supérieure d’Ingénieurs en Electrotechnique et Electronique de Paris), de l’Ecole d’architecture de la Ville et des Territoires, de l’IFSTTAR (Institut Français des Sciences et Technologies des Transports, del’Aménagement et des Réseaux). Plusieurs axes de recherche ont été définis comme la conception bas carbone, les nouveaux services de mobilité, l’économie circulaire des matériaux, un nouvel usage du sol, une meilleure gestion de l’eau. Avant de mettre en œuvre ces aménagements, Eiffage a procédé à la déconstruction des bâtiments existants à partir de février 2018. Cette étape a duré plus d’un an et devrait laisser la place en 2020, au chantier de construction des logements. Cette phase de déconstruction aussi importante dans le projet que le nouvel éco-quartier concernait 85 000 m2 de bâtiments d’enseignement et de logements d’étudiants, à l’exception de l’ancien gymnase qui sera conservé et rénové.
85 000 m² à déconstruire
« C’est un nouveau sujet à la direction du développement durable chez Eiffage, explique Franck Faucheux directeur Innovation de la ville chez Eiffage. Le chantier de Châtenay-Malabry illustre ce changement d’approche, ce qui conduit à dire que les bâtiments d’aujourd’hui sont les carrières de demain ». Aux manettes de la phase désamiantage, curage et déconstruction, trois entreprises principales : Eiffage Démolition, Occamat et Doyere Démolition. Eiffage Aménagement a pu expérimenter sur ce chantier de grande envergure trois axes de développement : le recyclage, le réemploi et l’échange de terres. « Cela représentait 85 000 m² à déconstruire, soit 120 000 tonnes de gravats. Il y a dix ans, une bonne partie de ce flux aurait été évacuée par camions, soit l’équivalent de 6000 camions sur les routes pendant trois mois. En déconstruisant différemment, nous avons découvert des bétons de bonne qualité à conserver et à transformer en granulats. Résultat : 60 000 m³ de granulats ont été produits en vue de les intégrer dans des bétons structurels à hauteur de 30 % et à 60 % dans des bétons de bordure », explique Franck Faucheux. A cela s’ajoutent les terres excavées qui ont pu de leur côté être traitées et envoyées sur un autre chantier du département. Pour combler le trou, un échange de terres a été opéré par Eiffage en identifiant au préalable ses chantiers environnants.

La SEMOP a souhaité utiliser des solutions tenant compte de l’aspect technique et écologique mais aussi qui limitent les nuisances d’un chantier en plein coeur d’une ville. Cet objectif a guidé le choix du concassage et du réemploi des matériaux sur place. Le chantier a été classé ICPE pour accueillir un concasseur et une centrale à béton. Au final, l’opération de déconstruction sélective ne s’est pas avérée plus chère qu’une opération classique. Cela a permis de réduire l’impact environnemental en limitant les camions sur les routes et en réduisant les émissions de CO2 de 600 tonnes, affirme le directeur technique d’Eiffage. Les bétons récupérés ont été déferraillés et concassés pour être réutilisés sur le site. Ils serviront notamment à la construction d’un des immeubles de la première tranche. L’utilisation de 100 % de bétons recyclés pour un bâtiment complet est une première en France. Ils vont également servir de remblais à l’aménagement des futures voiries. Au total, 90 % des bétons devraient être réutilisés. Les déchets restants seront recyclés ou réemployés, comme les ferrailles ou les enrobés de voirie. Seuls 1 ou 2 % des matériaux amiantés ou pollués ont dû être enfouis.
Valoriser le second œuvre
Pour ce qui est du second œuvre, un programme de réemploi a été mis sur pied en y associant RéaVie, une association francilienne d’insertion professionnelle au service des métiers du réemploi et du bâtiment. Sa participation a permis à 38 habitants en insertion d’intervenir sur ce chantier ou sur d’autres du réseau. Quatre ont été embauchés en CDI par l’une des entreprises de démolition. Ce chantier a généré 250 m³ de matériels réutilisables (équipements électriques, éviers, lavabos, amphithéâtre, climatiseurs, mobiliers de bureaux, bétons et enrobés). « Après diagnostic du bâtiment, les portes et les menuiseries ont été récupérées, ainsi que 500 luminaires et 250 m² d’isolants, faciles à reconditionner, explique Franck Faucheux. En interne, le groupe pousse à ce type de réemploi à travers sa filiale Eiffage Immobilier qui a commencé à récupérer plusieurs prises électriques en bon état. De nombreux débouchés sont possibles et à développer dans les grandes villes, grâce à la création de nouveaux tiers-lieux. Ainsi la cuisine de l’Ecole Centrale a été réinstallée sur le site des Grands Voisins à Paris. L’idéal serait de répertorier tous les lieux de Métropole du grand Paris pour identifier ceux susceptibles de bénéficier d’un réemploi de matériaux, ainsi que les plateformes de stockage de ces matériaux dans l’attente d’un réemploi ».

Ces nouveaux métiers de la déconstruction sélective nécessite pour les professionnels du BTP une réorganisation de leurs activités en intégrant bien en amont, les plannings des chantiers. « Une déconstruction sélective se prépare au moins deux ans à l’avance car il s’agit d’identifier les ressources et leurs débouchés avant même que le bâtiment ne soit démoli » assure Franck Faucheux. C’est en 2018 que le dossier de la réalisation de la ZAC Gagarine-Truillot à Ivry-sur-Seine a démarré. Pilotée par l’EPA Orsa (Etablissement public d’aménagement Orly Rungis – Seine Amont) le projet de réaménagement urbain prévoit d’ici à 2026, la création de 1400 nouveaux logements et de deux ha d’agriculture urbaine, en pleine terre et sur les toits. Là où il y a quelques décennies, prospéraient des jardins maraîchers et où se trouve désormais la cité Gagarine, en sursis encore pour quelques mois. Inaugurée en 1963 par le cosmonaute russe Youri Gagarine en personne, cet immeuble en T de 400 logements a accueilli des centaines de familles du monde ouvrier. Aujourd’hui, une page se tourne, mais la ville ne fait pas table rase du passé à coups de bulldozers fracassant à l’aveugle. Un programme de démolition intelligente a été inauguré fin août 2019 et s’échelonnera jusqu’à l’automne 2020.
Institutionnaliser d’anciennes pratiques
En attendant, une vaste opération de récupération, tri et revalorisation sur site a été mis en place. Le site est aujourd’hui en phase de curage et désamiantage. La déconstruction du bâti est prévue pour 2020. Autour de ce projet,13 partenaires vont se succéder pour déconstruire proprement dont Neo eco et Eiffage Démolition pour le curage, désamiantage et le prétraitement des bétons et briques. La gestion du second œuvre en vue du réemploi a été confiée à la plateforme en ligne Backacia. « En tant partie prenante et aménageur de projet, nous devons trouver le point d’équilibre entre faisabilité et réutilisation. Nous ne faisons qu’industrialiser et officialiser des pratiques anciennes de récupération de matériaux sur les chantiers, sauf qu’aujourd’hui, on veut pousser très loin cette valorisation en incluant le recyclage des gravats », explique Sandy Messaoui, directeur de projets à Grand Paris Aménagement.

Ainsi, il est prévu de revaloriser au total 30 000 tonnes de matériaux soit 12 000 m3 de béton, briques, et de graviers. 90 % des granulats seront recyclés en remblais de voiries et réseaux ou nouveaux chantiers de construction, tandis que le mélange béton/ briques sera réutilisé pour le remblaiement des caves de l’immeuble. « Un pré-concassage est prévu sur place avant d’envoyer les matériaux sur une plateforme de traitement de Lafarge à Chelles. Un chantier test est en cours pour séparer le plâtre du béton et permettre la récupération de ce dernier qui servira à la confection des routes » explique Sandy Messaoui. Dans le second œuvre, plusieurs catégories d’objets ont été ciblées : radiateurs, panneaux lumineux de sorties de secours et autres chapeaux de cheminées ont été décrochés avant le désamiantage du site. Au total, pas moins de 2000 portes, 12 blocs de boîtes aux lettres et environ 1500 radiateurs en fonte seront destinés au réemploi. Mis en vente sur le site de Backacia, 600 radiateurs ont déjà trouvé preneurs. Les matériaux sont stockés dans un entrepôts de Châtenay-Malabry. L’aménageur se donne jusqu’à octobre 2020 pour écouler les stocks.
Crédits : CM
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