L’objectif européen de valoriser 70 % des déchets du BTP d’ici à 2020 a été atteint en France en 2018. Selon les dernières données publiques, les matériaux recyclables (hors terres non polluées) auraient même été recyclés à 80 %. Face à ces performances, les industriels des carrières, de la construction, des granulats et du béton veulent encore aller plus loin. La signature d’un nouvel engagement pour la croissance verte est au programme. Avec l’ambition d’atteindre 90 % de recyclage d’ici à 2025 tout en conservant une complémentarité avec l’emploi de granulats naturels.
Les chiffres illustrés par des actes sont toujours plus marquants. Sur une zone d’activité industrielle de 44 hectares située à Colombes (92), pinces, grappins, lances à eaux et brumisateurs sont à l’oeuvre depuis quelques semaines pour déconstruire l’ancien bâtiment administratif et siège social du groupe Thalès. Jusqu’en septembre, une dizaine de personnes travaillant pour Cardem, filiale d’Eurovia, vont prélever et trier un total de 63000 tonnes de béton, 3000 tonnes de DIB et 300 tonnes de ferrailles. Cette opération de démolition propre permettra un taux de recyclage de plus de 95 %. La société publique locale Ascodev détenue à deux tiers par la ville et à un tiers par l’établissement public de territoire Boucle Nord de Seine est maître d’ouvrage de la démolition de cet îlot. A la place, sortira de terre le nouveau quartier Arc Sportif, qui comprendra 2000 logements, deux écoles, un gymnase, une crèche et trois parcs urbains.
Aujourd’hui, ce chantier ne fait plus figure d’exception. En Ile-de-France comme ailleurs, la démolition a largement cédé la place à la déconstruction, quelle que soit la configuration géographique ou la contrainte foncière. Ici sur le site de Colombes, l’espace est suffisant pour conduire les opérations de recyclage in situ. Eurovia envisage dans quelques semaines d’acheminer une installation mobile de concassage pour y traiter les déchets de béton. Alors que les structures et matériaux intérieurs (DIB et DEEE) ont été pris en charge par l’entreprise locale Green Récupération – le réemploi de certains matériaux n’a pas été envisagé sur ce chantier, la fraction béton est transformée sur place : « pour ce type d’opération et compte tenu de la nature des matériaux, nous envisageons de produire deux types de granulométries pour des remblais et de la technique routière », explique Christophe Jozon, responsable Carrières et Industries chez Eurovia et président de la Commission Economie Circulaire à l’Unicem (Union nationale des industries de carrières et matériaux de construction).
Douze unités de concassage
Pour les chantiers qui ne le permettent pas, Eurovia dispose d’une douzaine de plateformes de recyclage en Ile-de-France, accueillant les déchets de chantiers de la région. Dans ce cas, les équipements utilisés permettent d’élaborer plus finement les opérations de tri, concassage et granulométrie. A quelques km de là, à Gennevilliers, le site de recyclage SPL (filiale d’Eurovia) produit chaque année, quelque 250 000 tonnes de matériaux concassés, triés et prêts à l’emploi sur une aire de stockage de 5000 m². Les gravats apportés ici sont issus de chantiers de démolition de voirie ou du bâtiment dans un rayon d’environ 30 km. Selon Blandine Revest, directrice des six sites SPL du Nord Ouest francilien, le recyclage des bétons remonte aux années 80, « mais nous sommes actuellement en évolution sur la ressource de proximité. En Ile-de-France, le recyclage des déchets de chantiers a tout son sens, car l’absence de carrières de granulats naturels favorise l’emploi de granulat recyclé et le rend compétitif. Même s’il subsiste des entreprises réticentes à l’intégration de matériaux recyclés, cela devient de plus en plus rare ».
Comme sur la plupart des plateformes SPL, l’installation dispose de deux étages de concassage pour produire quatre types de granulométries. « Pour optimiser notre activité et privilégier la qualité des produits sortants, nous avons aménagé plusieurs étapes de tri et de déferraillage ainsi qu’une opération de lavage par flottation. Dès l’entrée du site, des contrôles visuels sont réalisés pour éviter l’introduction de fractions de plâtre dans nos matières. La seule spécificité de Gennevilliers concerne la présence de silos de malaxage pour produire de la grave traitée à la chaux » explique Blandine Revest. Au final, 50 % des matériaux recyclés sont utilisés sur les sites d’Eurovia. Le reste est vendu en négoce.
Complémentarité et boucle courte
Le recyclage favorise indéniablement la production de ressources locales en région francilienne dense, là où la demande en matériaux est forte. Toutefois, d’une région à l’autre, l’harmonisation des pratiques n’est toujours pas au rendez-vous. Certains territoires bénéficient d’un gisement de granulats naturels très bon marché, grâce à la présence de carrières à proximité, ce qui n’incite pas au choix de matériaux alternatifs. A l’Unicem, on défend la complémentarité entre ressources naturelles et matériaux recyclés : « nous souhaitons promouvoir le bon produit pour le bon usage et au bon endroit. Imposer le recyclage sans discerner les spécificités géographiques peut s’avérer contre-productif sur le plan environnemental et économique. Il faut savoir qu’un caillou double de prix tous les 30 km. » ajoute Christophe Jozon. On l’a compris, recycler oui, mais pas au détriment de l’exploitation des carrières. L’inverse est aussi valable. Pourtant, les entreprises encore réticentes à utiliser des matériaux recyclés, alors que les gisements de granulats naturels sont éloignés, ne semblent pas toujours incités à changer d’avis. La logique de boucle courte commence à entrer dans les mœurs, mais les changements de comportement mériteraient d’être davantage accompagnés.
En 2016, l’Unicem et deux autres organisations professionnelles, l’UNPG (Union nationale des producteurs de granulats) et la SNBPE (Syndicat national du béton prêt à l’emploi) ont pris les devants en signant avec l’État, l’un des tout premiers green deals français. Avec l’ambition de travailler sur trois axes : l’utilisation plus rationnelle des ressources ; le développement de la reprise et du recyclage des déchets inertes issus du BTP et la sensibilisation des maîtres d’ouvrages et des acteurs du recyclage. De son côté, l’État français devait favoriser les processus de collaboration entre acteurs, faire évoluer les normes, clarifier l’application des conditions d’admission des déchets inertes dans les installations et développer leur valorisation dans le remblaiement de carrières. Trois ans après, les objectifs de recyclage sont déjà atteints avant l’échéance 2020, puisque 148 millions de tonnes de déchets inertes ont été valorisés sur un gisement total produit de 211 millions de t/an (chiffres 2017 provenant de l’Unicem et du ministère de la Transition écologique et solidaire). Par ailleurs, sur les 81 millions de t/an de matières recyclables (graves, bétons de démolition, déchets d’enrobés), 65 millions de tonnes ont été recyclées. Cela porte le taux de recyclage à 80 % et permet de couvrir près d’un tiers des besoins en granulats.
Décliner le Green Deal par région
Les initiateurs du Green Deal ne veulent pas s’ arrêter en si bon chemin. Ils vont proposer à l’État un nouvel engagement volontaire axé sur l’économie circulaire mais aussi sur l’approvisionnement durable en matériaux ; la réduction de l’empreinte carbone ; la préservation d’une biodiversité dynamique. Cela signifie des objectifs plus élevés de recyclage fixés à 90 % d’ici à 2025, couvrant plus de 30 % des besoins en granulats. Concernant la gestion des ressources, les acteurs de la filière préconisent une meilleure préservation des gisements naturels pour le futur. La concurrence des usages liée à l’artificialisation des sols et l’urbanisation de certains territoires pourrait en effet empêcher selon les exploitants de carrières, l’accès aux ressources souterraines.
Pour réduire l’impact carbone, la profession travaille sur la motorisation de ses engins. A ce titre, des travaux de R&D soutenus par l’Ademe pourraient concerner la mise en œuvre de moteurs à hydrogène ou électriques. Autre projet, la possibilité pour les régions de décliner le nouveau green deal à l’échelle de leur territoire. Le captage des gisements de déchets n’implique pas la même organisation et logistique en Creuse et en Ile-de-France. Par ailleurs, la plateforme en ligne MaTerrio.construction créée lors du premier engagement pour la croissance verte, devrait être régionalisée et permettre aux acteurs de la filière d’alimenter ce centre de ressources. Enfin, un volet juridique s’ajouterait aux travaux sur la requalification et la sortie du statut de déchet (pour la partie inerte) et sur l’élargissement du périmètre du marquage CE pour une meilleure traçabilité des granulats recyclés.
Crédit : CM
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