Le recyclage des terres inertes franciliennes manque d’impulsion

Le Grand Paris Express met la pression sur la valorisation des terres excavées

Une consommation sobre et responsable des ressources naturelles est inscrite dans la Loi de transition énergétique. D’ici à 2020, 70 % des matériaux utilisés dans les travaux routiers devront être issus du recyclage. A ce titre, la gestion des déchets non dangereux inertes est un enjeu national. Les quantités de terres excavées en France sont estimées à 130 millions de tonnes. En Ile-de-France, les chantiers du Grand Paris Express vont générer 45 millions de tonnes de déblais. Si le réemploi et le recyclage sont préconisés par la loi, sur le terrain, l’enfouissement et le comblement de carrières ont encore toute leur place.

Gérer les terres inertes excavées issues de chantiers n’est pas aussi simple qu’on pourrait l’imaginer. Malgré leur caractère inerte, ces terres sont soumises à des réglementations drastiques, dès lors qu’elles sont aujourd’hui encore, considérées comme des déchets. Pourtant, il s’agit bien de terres et de matériaux qui ne subissent pas de modification physique, chimique ou biologique importante. Les matériaux inertes ne se décomposent pas, ne brûlent pas et ne produisent aucune autre réaction physique ou chimique, selon la Directive du 26 avril 1999 sur la mise en décharge des déchets.

Le site de Lagny d’Yprema produit 45 000 t/an de terres chaulées

En fonction de leurs exutoires (techniques routières ou travaux de terrassement), les terres inertes peuvent être chaulées. Ce traitement utilisé depuis les années 60 dans les Travaux Publics permet aux matériaux d’être stabilisées dans le temps, de réduire leur teneur en eau et d’améliorer les propriétés géotechniques. Pour autant, les freins liés à une méconnaissance technique subsistent. C’est pourquoi un guide national a été publié en 2018 avec le soutien de l’Ademe, du Cerema et plusieurs fédérations professionnelles (dont le Seddre) sur la valorisation des terres par traitement à la chaux. En Ile-de-France, les enjeux sur la gestion des déchets du BTP, liés à la pression foncière et en particulier au Grand Paris Express, sont conséquents. Le Predec (plan régional de prévention et de gestion des déchets de chantiers) a fixé comme objectifs de recycler 80 % des déconstruction de routes, soit deux millions de tonnes de terres inertes par an d’ici à 2020, et vise 100 % en 2026, ce qui représente cinq millions de tonnes de terres recyclées par an. Pour Yprema, l’un des acteurs principaux du recyclage des déchets de déconstruction en Ile-de-France, le compte n’y est pas. A ce jour, l’entreprise recycle moins d’un million de tonnes de terres en applications techniques, soit 20 % de ses terres traitées à la chaux. Cela signifie que le reste finit purement et simplement en enfouissement. Alors que les tonnages vont augmenter significativement au cours des dix prochaines années, la mise en décharge de ces terres inertes est à la fois un non sens économique et écologique. Yprema dénonce entre autres la concurrence des matériaux naturels dont le prix modéré freine l’utilisation de matériaux recyclés. « Il faut que ces terres chaulées soient prescrites dans les marchés publics franciliens, indique Claude Prigent, président de la PME car souvent les chantiers publics peuvent devenir moteur d’une nouvelle pratique ».

Parcs paysagers et centrales solaires

 

Chaque année, près de 15 millions de m³ de terres sont excavés en Ile-de-France du fait des travaux de la construction immobilière et du BTP. C’est le signe d’une activité économique forte et du développement de grands projets en région. Mais localement la réception des terres inertes reste, aujourd’hui encore, empreinte d’ambiguïté, selon l’entreprise ECT. Le groupe francilien gère, sous couvert d’arrêtés préfectoraux ICPE/ISDI ou de permis d’aménager instruits par les services de l’Etat, environ 15 millions de tonnes de terres inertes par an.

Traitement des terres polluées sur le biocentre de La Courneuve

Parmi ses activités, il transforme des sites sensibles, réhabilite des friches, sécurise des carrières pour créer des parcs paysagers, des terrains de sport, des fermes urbaines, des golfs, ou développe des projets de reboisement ou de remise en agriculture. Pour ce faire, ECT dispose de deux pôles : un pôle aménagement qui définit les projets en conformité avec les réglementations environnementales et urbanistiques ; un pôle environnement qui gère et oriente les terres excavées vers les filières appropriées de traitement et de réemploi, en assurant leur traçabilité. En Ile-de-France, ECT exploite actuellement une quinzaine de sites. Depuis avril 2018, ECT dispose d’un biocentre à la Courneuve (Seine-Saint-Denis) pour réceptionner et traiter l’équivalent de 60 000 t/an de terres polluées. Ce centre de traitement biologique de terres polluées aux hydrocarbures est unique en France car il est le premier centre français entièrement couvert et fermé. L’activité d’ECT est essentiellement régionale, l’Ile-de-France étant le plus vaste gisement de terres excavées de par le dynamisme de son activité de construction immobilière et les grands travaux d’infrastructures du Grand Paris Express. L’entreprise a développé un maillage de sites sur l’ensemble de la région afin d’offrir à chaque chantier un exutoire rapidement accessible. Dernier chantier en date, l’aménagement d’une centrale photovoltaïque sur 46 ha près d’Annet-sur-Marne (77), en partenariat avec Akuo Energy, principal producteur français indépendant d’énergies renouvelables. ECT a développé un projet de centrale solaire au sol à structures fixes, retenu par l’appel d’offres CRE4 début 2018. Cette centrale photovoltaïque sera la plus importante centrale solaire d’Ile-de-France, d’une puissance de 17 MW, ce qui représente la consommation électrique de 3 700 foyers.

Terre issue de tunnelier

Tant que les terres inertes restent des déchets, cela oblige à des procédures d’analyse et une traçabilité approfondie. C’est plutôt une bonne nouvelle, souligne le président d’ECT, Laurent Mogno. Sur ses sites de traitement, l’entreprise reprend des terres et des mélanges de pierres, cailloux, briques, céramiques (remblais parisiens, marne, argile, sablons, limons). Ces matériaux proviennent principalement d’activité du bâtiment et aussi des Travaux Publics, renforcés par le Grand Paris Express. Les terres réceptionnées sont de deux natures : celles issues du creusement des gares et celles des tunneliers qui sont plus meubles et nécessitent des conditions particulières de mise en œuvre.

Transmettre et former

 

Depuis l’automne dernier, le groupe ECT se rapproche des écoles pour transmettre son savoir et former les futurs acteurs de la filière. C’est ainsi qu’une convention de mécénat a été signée en octobre 2018 avec l’Ecole des Ingénieurs de la Ville de Paris (EIVP), grande école du génie urbain. D’une durée de 2 ans, ce partenariat porte sur la création d’une chaire d’enseignement et de recherche dédiée à la valorisation des terres issues des chantiers urbains. Cette chaire, dans une approche interdisciplinaire, sera consacrée à la formation et à la recherche sur le réemploi des terres issues des chantiers et travaux d’excavation des grandes aires urbaines. Objectif : développer la recherche, l’expertise, et la diffusion des savoirs et des bonnes pratiques dans plusieurs domaines : la gestion des terres excavées pour répondre au besoin des ingénieries environnementales et à l’exigence de traçabilité du BTP et du Grand Paris Express ; renforcer la conception et la réalisation d’aménagements apportant de la valeur ajoutée aux territoires et à leurs usagers. La chaire conduira également à l’organisation d’un colloque au printemps 2019 dédié aux enjeux internationaux liés au réemploi des terres issues des chantiers des grandes villes du monde. En novembre 2018, unpartenariat a également vu le jour avec l’École nationale supérieure de paysage de Versailles. Cette collaboration initiée en 2017 ouvre désormais sur un programme de recherche-action pluriannuel, en vue de créer une nouvelle chaire d’entreprise répondant à la question des terres et du paysage.

Un projet pour les terres non inertes

La filière s’organise aussi pour traiter et neutraliser les flux de terres excavées non inertes. Bouygues Travaux Publics et le Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM) ont lancé fin 2018 le projet Immoterre, pour mieux gérer et optimiser les déblais issus de travaux d’infrastructures, notamment ceux du Grand Paris Express. Les travaux souterrains du Grand Paris Express vont engendrer près de 43 millions de tonnes de déblais. Une proportion non négligeable de terres non inertes sera générée au regard des critères d’admission en installation de stockage de déchets. Ces matériaux intègrent des concentrations naturelles élevées en éléments traces comme du sélénium et du molybdène. Le projet de R&D Immoterre s’articule autour de deux axes : la caractérisation et la stabilisation des contaminants. Le projet vise à renforcer par ailleurs la connaissance scientifique des contaminants naturels pour proposer un traitement adapté en vue d’un stockage définitif.

Crédit : CM, ECT, Gil Fornet

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