La période de confinement vécue en France depuis le 16 mars a mis en sommeil plusieurs filières de gestion des déchets (DEEE, mobilier, VHU, piles, textiles). L’approche du déconfinement rassure metteurs en marché, opérateurs et recycleurs. Mais le redémarrage ne s’avère pas si simple. Beaucoup risquent la casse ou de subir des dommages économiques pendant plusieurs mois. Pour réorganiser les filières, les éco-organismes commencent à évaluer les dégâts. En fonction de leur importance, l’État pourrait à moyen terme apporter son soutien le temps d’une remise en route.
Lors d’une audition de Brune Poirson le 25 avril dernier, par la Commission de l’aménagement du territoire et du développement durable du Sénat, plusieurs membres ont relayé les difficultés que peuvent rencontrer les collectivités mais aussi les opérateurs et les recycleurs, dans le cadre des filières REP, à l’arrêt depuis le 16 mars pour la plupart. C’est ainsi que Marta de Cidrac, référente déchets pendant la crise sanitaire Covid19, a exprimé l’idée d’un fonds de transition valable jusqu’à l’été, pour compenser des trésoreries fragiles. L’arrêt de nombreuses activités économiques a en effet mis en difficulté plusieurs metteurs en marché qui ne pourront pas dans l’immédiat verser leurs contributions aux filières REP. Avec la conséquence, pour les opérateurs de traitement en aval, de ne pas percevoir tous les soutiens si les éco-organismes ont des difficultés pour les financer. A la veille du 11 mai, date de déconfinement annoncé par le chef d’Etat, la priorité pour les acteurs des filières déchets est de repartir de manière homogène et régulière pour être prêts au moment du rebond. Chaque semaine, un groupe de travail composé de représentants des filières REP, des éco-organismes et de l’autorité publique se réunit, pour évaluer secteur par secteur, l’ampleur des dégâts économiques et sociaux. Des mesures pourraient être prises d’ici deux à trois semaines lorsque le déconfinement permettra une plus grande visibilité.
Une filière textile secouée
C’est la raison pour laquelle la filière textile à travers son éco-organisme Eco-TLC a envoyé en début de semaine un questionnaire à plus de 250 acteurs metteurs en marché et opérateurs. Les réponses étaient attendues ces jours-ci afin de les partager avec les pouvoirs publics. La crise sanitaire a fortement secoué le monde du textile et de son recyclage en braquant les projecteurs sur deux structures emblématiques de la collecte et de la revente, Le Relais et Emmaüs. Le premier a rapidement annoncé l’arrêt de sa collecte en neutralisant ses bornes ainsi que le tri. De son côté, Emmaüs a pour la première fois tiré la sonnette d’alarme en faisant un appel aux dons financiers, pour ne pas couler. Malgré ces deux annonces médiatiques fortes, la filière a tant bien que mal poursuivi son activité en mode dégradé. Les ramassages ont été moins fréquents mais le tri chez certains opérateurs s’est poursuivi. En aval, la revente en boutique physique n’a pas été possible mais certaines structures ont basculé sur de la revente en ligne grâce à leurs plateformes solidaires. « Il faut noter que la crise est arrivée à un très mauvais moment saisonnier, propice au renouvellement des garde-robes et à l’abandon de vêtements usagés », explique Alain Claudot, directeur général d’Eco-TLC. Parallèlement, les ventes sur Internet ont fortement augmenté et les supermarchés ont pu répondre en partie aux besoins des consommateurs. En aval, si la vente de seconde main a été affectée, les recycleurs de chiffons d’essuyage pour les produits d’hygiène industrielle n’ont pas chômé. Côté export, des inquiétudes portent surtout sur les retards de paiement ou non-paiement.
Plusieurs enseignes en redressement

Face à des pratiques chamboulées et un déséquilibre entre acteurs, Eco-TLC se prépare à une réorganisation de la filière étape par étape à partir du 11 mai 2020. Tout d’abord concernant la collecte, la filière dispose de 46 000 adresses en France dont 2000 déchèteries qui accueillent chacune entre quatre et six bornes. Le plan de réouverture du parc va relancer l’enlèvement des flux, même si ce n’est pas là le gros du gisement, affirme Alain Claudot. Ce qui l’inquiète le plus semble-t-il, c’est ce qui se passe en amont au niveau des metteurs en marché. Depuis deux mois, le chiffre d’affaires est à zéro. Les plus grosses entreprises peuvent surmonter cette crise, mais plusieurs d’entre elles sont devenues fragiles. Des enseignes connues comme André, Orchestra ou la Halle aux Vêtements auraient annoncé leur plan de redressement judiciaire. Les enseignes spécialisées ont besoin de rouvrir rapidement pour faire des recettes, sans savoir si elles pourront répondre aux charges courantes, comme le loyer ou les appels à contribution de la filière REP. « Dans ce contexte, nous avons préféré puiser dans la trésorerie pour financer les opérateurs sur les deux premiers trimestres, mars et juillet. Ainsi, au lieu de verser les soutiens en quatre fois, nous le faisons en trois fois. Mais compte tenu de la situation, nous n’avons plus l’argent prévu pour les mois de septembre et décembre » reconnaît Alain Claudot. Et de déplorer que les aides de l’État, sous forme de PGE (Prêt garanti par l’État), ne sont pas assez accessibles aux entreprises qui en ont le plus besoin.
Redonner la confiance aux consommateurs

Parmi elles, les structures de l’ESS, touchées de plein fouet par la crise sanitaire avec la fermeture de toutes les boutiques physiques de produits de seconde main. A l’heure où l’État français a choisi de promouvoir et soutenir le réemploi et la réparation à travers une loi anti-gaspillage et sur l’économie circulaire, comment redonner confiance aux consommateurs qui souhaitent reprendre le chemin des ressourceries ? C’était l’une des questions posées lors d’un webinaire organisé le 5 mai dernier par la Cress (Chambre régionale de l’économie sociale et solidaire) de Nouvelle-Aquitaine sur le Covid-19 et ses impacts sur l’ESS. Le déconfinement va permettre de relancer les enlèvements et le tri chez les particuliers ou dans les déchèteries publiques, mais quid des conditions sanitaires pour les employés des structures de collecte et garantir la sécurité des futurs acheteurs ? Selon Stéphanie Kerbarh, députée LREM de Seine-Maritime, invitée à cette conférence, des zones tampons devraient être aménagées pour laisser pendant au moins quatre jours les produits collectés potentiellement contaminés. La question est de savoir si toutes les structures et boutiques auront les moyens matériels et l’espace suffisant pour procéder de cette manière. La démarche s’adresse à plusieurs gisements comme le textile, les équipements électroniques mais aussi le mobilier usagé.
Des encombrants à déstocker prudemment

En charge des déchets d’ameublement professionnels, Valdelia a stoppé nette sa collecte dès le 16 mars, alors que la plupart des entreprises se sont rapidement mises à l’arrêt. Cela a permis aux centres de traitement d’avoir plus de visibilité sur les flux en cours de tri et d’évaluer les risques sanitaires. « L’heure est désormais à une reprise progressive, explique Arnaud Humbert-Droz, président de Valdelia. Du 11 mai au 2 juin, ce sera une période de test cruciale pour évaluer l’activité, mettre en place les gestes barrières et organiser les zones de contact avec une signalétique adaptée pour la maintenance, dans les centres de tri et de traitement. Pour les bennes de collecte, nous avons décidé par exemple de les laisser 48 heures en attente avant de les traiter ». Les distributeurs de mobilier professionnel vont commencer à rouvrir dès le 11 mai, mais à ce jour, personne ne sait si les deux mois de non activité seront rattrapés ou pas. On ne sait pas non plus si en juin et juillet, sous réserve d’une reprise à plein régime, nos sites de traitement seront en surchauffe, à cause d’un afflux massif des gisements, avance Arnaud Humbert-Droz. Quoi qu’il en soit, Valdelia s’est fixé trois priorités en sortie de confinement : la gestion d’urgence du mobilier hospitalier et dans les Epahd pour libérer de la place ; la collecte de mobilier scolaire, pour libérer également de l’espace en vue d’une réouverture sécurisée des écoles ; enfin la remise en route des chantiers suspendus. A ce jour, Valdelia n’envisage aucun report de contribution et de paiement.
La réglementation oblige les éco-organismes à disposer de provisions suffisantes sur une durée définie dans leur cahier des charges, mais dans les faits, plusieurs inconnues rendent cette garantie précaire : comment va se dérouler le second semestre 2020 ? Quid de la mise en œuvre du fonds réemploi inscrit dans la nouvelle loi sur l’économie circulaire ? Quelle sera la capacité de rebond des structures de l’ESS (économie sociale et solidaire), incontournables au fonctionnement des filières ?
Déconfinement progressif chez Eco-mobilier
« L’objectif fixé par la loi et son calendrier restent inchangés, insiste Dominique Mignon, présidente d’Eco-mobilier, en charge de la gestion du mobilier et de la literie. Malgré un décalage envisagé sur les décrets d’application, nous avons d’ores et déjà présenté à nos partenaires de l’ESS (soit 400 plateformes) notre politique dans ce domaine et ces partenaires sont désormais intégrés à notre plan de reprise ».

Une baisse d’activité de 90 % a été enregistrée dans l’ameublement en l’espace de deux mois, selon le Medef qui dresse un bilan économique des secteurs industriels en France. Cela devrait forcément avoir un impact sur le chiffre d’affaires 2020 de l’éco-organisme Eco-mobilier. Ce qui entraîne beaucoup d’incertitudes sur la santé des metteurs en marché, adhérents de la filière REP et sur les échéances de paiement. « Dans ce contexte, nous avons constitué, comme le cahier des charges nous le demande, des provisions pour gérer les aléas du court terme, soit un peu plus de deux mois de charges pour notre filière, explique Dominique Mignon. Mais ce n’est qu’avec la reprise progressive que nous serons fixés sur l’équilibre économique de nos adhérents et notre entreprise en termes de chiffre d’affaires, de dépenses, de contributions etc. ». Les deux à trois semaines à venir seront donc déterminantes pour l’éco-organisme, afin de réévaluer les prévisions, selon le rythme de collectes dans les déchèteries, les ventes de mobilier neuf, les mises au rebut sans achat.
« Nous souhaitons éviter une saturation des sites de traitement »

D’ores et déjà environ 600 points de collecte ont redémarré leur activité sur les 5000 que compte la filière, dans le cadre d’une reprise très progressive. 80 % de ces points de collecte sont des déchèteries publiques. Les précautions sanitaires vont se poursuivre avec des consignes précises tant pour la collecte et le traitement que pour accéder aux déchèteries. Les agents ne peuvent plus désormais intervenir pour aider les usagers à mettre leurs déchets en benne. L’entrée sur site se fait au compte-goutte, occasionnant parfois des files d’attente. Concernant les articles de literie, Eco-mobilier va lancer un marché sur les contenants en vue de la reprise des matelas usagés en particulier. Des sacs seront mis à disposition dès le second semestre pour l’échange d’un vieux matelas contre un neuf. « Nous ne pouvons pas tout relancer du jour au lendemain, sans tenir compte du fonctionnement des centres de traitement au niveau local et surtout de la disponibilité des filières de valorisation. Nous souhaitons avant tout éviter une saturation des sites de traitement, qui entraînerait des problèmes de sécurité pour les opérateurs (incendies par exemple) et au final la mise en décharge, faute de pouvoir valoriser le gisement » insiste Dominique Mignon. En attendant, pour les collectivités, la situation s’avère de plus en plus inconfortable. Avant la réouverture des déchèteries, elles ont dû gérer une recrudescence de dépôts sauvages. Aujourd’hui, les bennes d’encombrants ne pouvant pas toutes être collectées, risquent de prendre en partie le chemin de l’enfouissement.
Corepile a réduit son activité de 90 %

De son côté, Corepile, éco-organisme de la filière piles et batteries a choisi d’appeler 50 % des montants d’éco-contribution au second trimestre 2020 auprès des metteurs en marché. Cet appel représente un montant de 1,25 million d’euros et sa régularisation s’opérera début 2021 en fonction des ventes réalisées sur l’ensemble de l’année 2020. Pour les consommateurs qui ont utilisé des piles dans leurs foyers (jeux, télécommandes, radios, appareils de pesée, thermomètres, informatique et télécommunications, etc.), Corepile a conseillé de stocker en attendant de pouvoir les déposer aux points de collecte habituels. Une reprise progressive est observée depuis fin avril qui correspond à la moitié du rythme habituel avec entre 100 et 200 demandes de ramassage par semaine, contre plus de 400 demandes hebdomadaires avant la mise en place du confinement. Présent sur tout le territoire métropolitain et dans certains DOM (Réunion, Mayotte et Guadeloupe), Corepile a collecté 9212 tonnes de piles et batteries en 2018 via ses 32 000 points de collecte. La fermeture des lieux accueillant du public comme les écoles, les administrations, les déchèteries et la plupart des magasins non alimentaires a entraîné une réduction de l’activité de la filière de plus de 90 % entre le 15 mars et le 20 avril 2020.
Rendez-vous donc dans quelques semaines pour savoir si l’ensemble des parties prenantes aux filières REP, du fabricant au recycleur en passant par la collectivité locale, aura été entendu et soutenu équitablement, en intégrant les difficultés techniques, matérielles et financières de chacun.
Crédits: CM, Antoine Martel (Accor), Corepile
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