L’industrie de l’habillement convoite le vêtement d’occasion

Les opérateurs du tri craignent une réduction de la « crème »

Entre un secteur de l’habillement en mauvaise forme et une baisse générale du pouvoir d’achat, la filière textile s’accroche aux moindres signaux pour remonter la pente. Actuellement, ceux-ci se trouvent au cœur du marché de la seconde main. De plus en plus plébiscité par les Français, le vêtement d’occasion pourrait-il remettre à flot les grandes enseignes du prêt-à-porter ? Des évolutions sont en cours, mais la transition est difficile. Au sein de la filière REP, son éco-organisme Refashion (ex Eco-TLC) devra-t-il clarifier certaines règles ? A deux ans de son réagrément, cela sera peut-être utile pour assurer son avenir.

L’habillement cible la seconde main pour remonter la pente

Ce qui était perçu dans l’habillement textile il y a quelques années, comme anecdotique et passager, marque peut-être un tournant pour un modèle économique à bout de souffle. Si les magasins associatifs ou privés de la fripe ont toujours existé, à travers les boutiques Emmaüs, Guerrisol ou encore le réseau des ressourceries, on semble passer aujourd’hui à deux crans au-dessus : le e-commerce de vêtements d’occasion et le développement de corners, espaces de vente dédiés aux vêtements d’occasion au coeur des magasins de marque. Alors que la seconde main attire de plus en plus de Français *, et n’apporte que des bénéfices pour le porte-monnaie et la planète, pourquoi donc s’en priver ? Il existe en réalité deux systèmes qui désormais se côtoient. Le premier, soutenu par le don de textiles en points d’apport volontaire ou à des associations permet depuis 2009 – date de création de la filière REP et de son éco-organisme Eco-TLC, aujourd’hui renommé Refashion – de financer la collecte et le traitement de tous les textiles usagés. Ainsi, grâce à la vente des vêtements d’occasion et à l’éco-contribution des adhérents metteurs en marché (fabricants, chaînes spécialisées, grossistes, distributeurs etc.), les collecteurs et opérateurs peuvent trier, traiter et si besoin recycler le gisement non réutilisable en l’état. L’autre dispositif consiste à développer une activité uniquement axée sur la collecte et la vente de la crème, c’est-à-dire, des textiles en bon état, de premier choix. Pour accéder à ce niveau, il faut la garantie d’une marchandise de qualité en amont. Cela implique une captation sélective des vêtements auprès du consommateur. Ce qui était classiquement donné aux associations ou déposé gratuitement dans les bornes de collecte, est alors récompensé par une rémunération ou des bons d’achats.

Cette pratique en soi n’a rien de surprenant, puisque l’apport sur des points de collecte au sein de magasins d’enseigne est porté par Refashion depuis plusieurs années. A ce jour, la filière gère plus de 46 000 PAV (points d’apport volontaire). Un total de 340 entités sont détentrices de ces points dont un peu plus de moitié représente des structures privées. Les grandes marques s’y sont mises, bien souvent en partenariat avec des collecteurs de la filière. L’intérêt est de développer ce maillage pour traiter plus de textiles usagés, en réemploi ou en recyclage. Dans ce cas, tout le monde y trouve son compte : l’enseigne qui prend en charge le flux, distribue des bons d’achats à ses clients, tandis que les collecteurs récupèrent la marchandise et se rémunèrent sur la revente de premier choix. « Cette catégorie ne représente que 5,5 % de la collecte globale des textiles usagés en France mais jusqu’à 40 % du chiffre d’affaires pour les centres de tri des opérateurs », souligne Alain Claudot, directeur général de Refashion.

Règles du jeu chamboulées

 

Les PataBag de Patatam ne récupèrent que la crème dans le textile

Une évolution de cette pratique semble un peu plus gênante. Depuis quelques mois en effet, l’entreprise française Patatam, spécialisée dans la collecte et le commerce de vêtements d’occasion, pourrait chambouler les règles de la filière REP Textiles. Créée en 2013, Patatam s’est fait rapidement connaître avec sa plateforme de vente en ligne de vêtements d’occasion enfant de 0 à 6 ans, qui affiche des prix 70 % moins cher que le neuf. Pour capter ce flux, elle propose un service de rachat clé-en-main via son PataBag. Pas de petites annonces, pas de dépôt-vente et pas de troc : c’est du cash immédiat, affirme l’un de ses trois fondateurs, Eric Gagnaire : « il suffit de remplir le PataBag en suivant les conditions de rachat. A réception et après vérification, nous achetons et payons nos clients pour les vêtements acceptés ». L’objectif est de sélectionner au maximum en amont la très bonne qualité et éviter le déchet. L’entreprise étend rapidement son service aux tailles 7-14 ans et expédie des colis en France, en Belgique, au Luxembourg, en Suisse et en Espagne. Sur le même principe que le rayon enfant, Patatam lance fin 2017, le rayon femme et en 2018, ouvre une succursale au nord de Londres, qui emploie huit personnes. Aujourd’hui, Patatam dirige une centaine de salariés et un site de stockage et de tri de textiles de 3000 m² dans les Landes. L’ambition de ses trois fondateurs : structurer la filière autour de normes de qualité constante. « On refuse de faire de l’automatisme, mais on cherche à mieux s’équiper pour obtenir des séparations fines entre couleurs et matières ». Sur sa collecte globale, Patatam garde 50 % des textiles, l’autre partie part à l’export en Afrique. Cette activité représente toutefois moins de 5 % de son chiffre d’affaires, tandis qu’une troisième fraction, inférieure à 2 %, finit en recyclage (chiffons d’essuyage ou effilochage).

Patatam devrait ouvrir d’ici à la fin de l’année, quatre boutiques en son nom

Avec un chiffre d’affaires de trois millions d’euros réalisé par la vente en ligne, l’entreprise ne compte pas s’en arrêter là. Les dirigeants visent les 12 millions d’euros à fin 2021, grâce au déploiement de deux autres activités commerciales : la création de boutiques en propre – après l’ouverture cet été d’un premier magasin dans un centre commercial d’Anglet, trois autres sont programmés d’ici à la fin de l’année ; et la mise en place de partenariats avec des enseignes de l’habillement (Kiabi et Gémo) et de la GSA (Auchan, Carrefour, Système U) pour créer des corners. Depuis quelques mois, les ouvertures s’enchaînent tous azimuts et déjà plus de 50 corners ont été inaugurés avec Auchan. « L’idée remonte avant le confinement. Les expériences écourtées avec la crise sanitaire ont néanmoins donné raison à notre initiative. Cela va nous permettre de déployer des dizaines d’espaces de vente un peu partout en France avant la fin de l’année ».

Renforcer le trafic en magasin

 

Les enseignes ont compris que cela pouvait leur procurer de nouvelles sources de revenus et plus de trafic en boutique, admet Alain Claudot tout en nuançant cet engouement : « il s’agit plus d’opportunisme de court terme qu’une tendance de fond ». En attendant, ces tentatives semblent pour l’instant rencontrer un franc succès. Fin août, trois magasins Gémo (Hauts-de-France, Pays de la Loire et Ile-de-France) ont testé la vente de vêtements d’occasion triés et certifiés par Patatam pour leur qualité. Dans des corners dédiés d’une surface de 20 m2, les clients retrouvent à la fois des produits Gémo et des produits d’autres marques de prêt-à-porter à prix accessibles. « La seconde main est un marché d’avenir et nos clients sont nombreux à se tourner vers le prêt-à-porter d’occasion, à la recherche d’une offre à petit prix et d’un nouveau mode de consommation, reconnaît le directeur marketing, digital et innovation de Gémo. Ce premier test vise à renforcer la fidélité de nos clients envers notre enseigne tout en accélérant la transformation durable de notre marque ».

Confortée par une hausse du trafic en magasin, la marque du groupe Eram vient de franchir une nouvelle étape. Depuis octobre, ses clients peuvent donner leurs vêtements en bon état (hors sous-vêtements, accessoires et chaussures). Pour cela, ils utilisent les sacs mis à disposition dans les trois magasins test Gémo : après avoir fait le tri chez eux, ils n’ont plus qu’à le déposer dans un point Mondial Relay et recevront un bon d’achat de 5 euros. Les vêtements sont ensuite collectés et triés par Patatam puis remis dans le circuit de la seconde main si leur état le permet. Les autres articles sont recyclés en chiffons d’essuyage ou en effilochage. Patatam se rémunère sur la vente des produits d’occasion tandis que Gémo fidélise ainsi sa clientèle. « Nous sommes convaincus que les grandes marques de mode, telles que Gémo, adresseront ce marché de la mode seconde main dans les mois et années à venir », souligne Eric Gagnaire. À l’heure où le pouvoir d’achat est devenu un enjeu sociétal et où les prises de conscience changent les modes de consommation, Patatam s’inscrit dans l’explosion de la seconde main qu’est en train de connaître le marché européen de la mode. Le marché français du vêtement d’occasion est évalué à 1 milliard d’euros en 2018, pour un chiffre d’affaires de l’habillement neuf de 35 milliards d’euros – d’après une étude de l’industrie française de la mode.

Des collecteurs inquiets

 

Les collecteurs trieurs dénoncent le non respect des règles établies au sein de la filière REP

Ce qui peut paraître gênant, c’est le mélange des genres et la vente d’autres marques qui n’appartiennent pas à l’enseigne, avance Alain Claudot. L’éco-organisme ne cache pas son embarras face à l’attitude des metteurs en marché partenaires de Patatam, sans pour autant de demander de jouer le jeu. « Pourtant ceux-ci en cautionnant cet écrémage, se tirent une balle dans le pied » regrette Jean Mayeul Bourgeois, co-gérant chez Gebetex Tri Normandie. « En tant que collecteur-trieur, je ne reproche pas Patatam de développer son business en faveur du réemploi, poursuit-il. Par contre, en tant qu’adhérents de Refashion, les metteurs en marché devraient prendre en charge toutes les qualités de textiles usagés ». Dans le cas présent, le collecteur s’inquiète de voir son activité s’affaiblir alors que la profession est déjà confrontée à l’effondrement des prix des qualités de 2e et 3e choix, qui représente entre 20 et 30 % du chiffre d’affaires. « Le problème c’est que Refashion censé nous soutenir n’est pas capable de faire respecter les règles à ses administrateurs, adhérents. Aujourd’hui, les soutiens versés à la collecte atteignent les 80 euros la tonne. Si la tendance donne raison au modèle de Patatam sans contrepartie, les metteurs en marché devront alors cotiser plus pour financer le traitement des textiles non réutilisables, car les opérateurs n’auront plus les moyens de le gérer eux-mêmes sans vêtement de premier choix ». Comme Patatam et les autres acteurs de la filière textile, Gebetex souhaite faire évoluer le métier en participant davantage à des projets de recyclage, « mais dans cette optique, nous devons jouer à armes égales » insiste Jean Mayeul Bourgeois.

« les collecteurs auraient dû anticiper depuis des années »

Les ressourceries devraient réfléchir aussi à leur mutation selon Alain Claudot

Refashion soutient la valorisation des vêtements usagés non réutilisables, en finançant des travaux de R&D sur l’éco-conception et la valorisation matière. « Nous mobilisons les marques pour incorporer plus de fibre recyclée. C’est là que se trouvent les prochains enjeux. Dans le même temps, il faut continuer d’aider les opérateurs qui traitent les vêtements non réutilisables, mais là aussi la transition est difficile » avance Alain Claudot. Toutefois, le modèle de fonctionnement de la filière textile usagé en France ne peut plus continuer ainsi. Pour le dirigeant de Patatam, il n’est pas normal qu’en 2019, 16 millions d’euros sur quelque 25 millions d’éco-contributions ont servi à soutenir les collecteurs et trieurs alors que seulement 4,2 millions d’euros ont financé des travaux de R&D et projets de recyclage : « les acteurs de la collecte auraient dû anticiper le marché depuis des années. Les Français se débarrassent de plus en plus de leurs vêtements usagés ; mais restent en retard par rapport aux Allemands et aux Britanniques qui donnent assez vite. La clientèle aujourd’hui évolue et se diversifie. Nous pouvons satisfaire une nouvelle demande avec des produits d’occasion tracés et de qualité. Mais les collecteurs traditionnels n’ont pas vu arriver cette transformation. Maintenant, ils se retrouvent coincés ». De son côté, Patatam s’implique également dans l’économie circulaire et la traçabilité au sein de la Chaire Bali créée en Nouvelle-Aquitaine en 2017. Ce programme rassemble le Ceti (Centre européen des textiles innovants), Estia et d’autres marques comme Decathlon, Petit Bateau et le groupe Eram. Dans ce cadre, l’entreprise travaille sur les enjeux de la fin de vie du vêtement avec l’ensemble des acteurs concernés :  metteurs sur le marché, organismes de recherche et acteurs de la seconde main.

Malgré un marché de la seconde main en pleine mutation, les acteurs traditionnels de la fripe, opérateurs du tri ou structures de l’économie sociale et solidaire, risquent de ne pas en profiter. Les modèles économiques évoluent, et l’émergence de nouveaux acteurs pourrait à moyen terme bouleverser l’organisation de la filière. Le prochain réagrément de Refashion sera-t-il le moment opportun pour engager cette transition sans laisser personne sur le bas côté ?

  • Selon le dernier rapport d’activité de Refashion (Eco-TLC 2019), les principaux débouchés se répartissent comme suit : 1er choix (5,5%), autres choix (45%), recyclage (33%) et CSR (8,8%).
  • Plus d’1 Français sur 3 déclare avoir acheté de la seconde main en 2019, soit 2 fois plus que l’année précédente (étude Kantar). Cette tendance se dessine principalement sur les marchés de l’habillement de la femme, de l’enfant et du bébé. Pour les consommateurs, la première motivation est avant tout économique (72 %), la seconde main permet de dépenser moins et de s’offrir des pièces de qualité à un prix abordable. Mais c’est également une façon de limiter le gaspillage (36 %), par souci d’une mode plus durable.

Crédit : Patatam, VosgesTLC, CM

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