L’industrie textile repense son modèle de croissance

Des pertes en valeur estimées à 500 milliards de dollars par an

Energivore et polluante, l’industrie textile est contrainte de réorganiser son modèle économique. Les marques enregistrent depuis deux ou trois ans, une chute de leurs ventes. Face à une économie basée sur une production et une consommation massives, à bout de souffle, la filière textile est encouragée en Europe à faire autrement. L’agence européenne de l’environnement vient de publier une note sur les impacts de l’industrie textile et propose quelques pistes, en vue d’une meilleure gestion des ressources et d’un allongement de la durée de vie des produits.

Chaque année, l’industrie textile utilise 93 milliards de m³ d’eau et contribue à hauteur de 9 % des micro-plastiques présents dans les océans. Elle émet autant que les filières aéronautique et maritime réunies et dans le même temps, enregistre une perte annuelle de 500 milliards de dollars liée à une sous-utilisation des produits textiles (jetés avant leur fin de vie) et à l’absence d’une filière de recyclage globale. La consommation et la production de textiles sont mondialisées, incluant des millions de producteurs et des milliards de consommateurs. En Europe, le secteur emploie 1,7 million de personnes et a recensé en 2018, 171 000 entreprises pour un chiffre d’affaires de 178 milliards d’euros (Euratex). Les Européens consomment en moyenne 26 kg de textiles par personne et par an. Soit l’emploi de 1,3 tonne de matières premières et plus de 100 m³ d’eau par personne. En 2017, la consommation de produits textiles européenne a été estimée à 13 millions de tonnes, représentant une valeur de 445 milliards d’euros. Mais elle n’en produit que 7,4 kg par habitant. Cela signifie que l’Europe est importateur net de textiles, principalement fabriqués en Asie. Les exportations depuis le marché européen comptent des produits intermédiaires performants, comme les fibres techniques et les produits haut de gamme.

Usine au Bangladesh (H&M)

Les impacts de cette consommation ne sont pas neutres pour l’environnement, mais en Europe, ils restent peu visibles. La production de textiles (vêtements, sport, linge de maison) pour les Européens entraîne les émissions de 654 kg de CO2 par habitant et génère entre 15 et 35 tonnes de CO2 par tonne de textile produit. Seulement 25 % sont émis au sein de l’UE. Le reste est généré hors Union européenne. De la même manière 85 % des matières premières, 92 % de l’eau et 93 % des terres sont utilisés dans les pays producteurs, loin des marchés consommateurs.

3500 substances chimiques

 

Depuis 1975, la production mondiale des fibres textiles a presque triplé (schéma). Aujourd’hui, 60 % d’entre elles sont d’origine synthétique, avec en première ligne, le polyester. Viennent ensuite les fibres de coton, très consommateur d’eau et de terres agricoles. Entre 1996 et 2018, les prix des vêtements ont chuté de plus de 30 %. Depuis 2000, les Européens ont acheté plus de pièces de vêtements, tout en dépensant moins. Les tendances de la mode implique une consommation croissante et un temps de vie réduit pour les vêtements. Les consommateurs européens jettent 11kg de textiles en moyenne par personne et par an. L’exportation de vêtements usagés vers l’Europe de l’est, l’Afrique et l’Asie est en augmentation. Les vêtements non exportés sont incinérés ou enfouis pour la plupart. Le recyclage reste faible à l’échelle européenne.

Les procédés de production utilisent quelque 3500 substances chimiques différentes. Sur cette quantité, 750 sont considérées comme dangereuses pour la santé et 440 pour l’environnement. Selon l’agence européenne de l’environnement, 20 % des polluants dans l’eau proviendraient des procédés de transformation des textiles (séchage, finitions). Par ailleurs, 500 000 tonnes de micro-plastiques trouvés dans les océans seraient issues du lavage des textiles. Sur le plan social, l’industrie pèse également sur les mauvaises conditions de travail enregistrées dans les pays producteurs. Le travail des enfants a été dénoncé depuis plusieurs années, mais l’industrie peine à empêcher ces pratiques dans certains pays.

Textiles au coeur de l’agenda

 

Des modèles économiques plus circulaires sont perçus comme des opportunités tant pour les entreprises que pour les pouvoirs publics. De nouvelles démarches dans les pays consommateurs voient le jour comme l’éco-conception, le partage, le recyclage, ou le réemploi. Pour déployer ces pratiques à grande échelle, il est nécessaire selon l’agence européenne d’inciter au changement grâce à des réglementations plus présentes et un accompagnement des politiques à l’innovation.

Dans un briefing intitulé « Textiles in Europe’s circular economy », l’agence européenne de l’environnement (EEA) dresse un état des lieux de l’impact des textiles sur l’environnement et apporte quelques pistes de réflexion pour trouver des solutions durables. Ce briefing s’appuie sur un rapport technique* du centre européen des thématiques, déchets et matériaux dans une économie verte (ETC/WMGE), publié ce mois de novembre. En 2019, la Commission européenne a identifié les textiles, comme l’une des catégories de produits prioritaires à engager dans l’économie circulaire, avec les matériaux de construction. Après le discours, les moyens. Comment inciter une industrie à bouger ses curseurs sans créer de bouleversements économiques majeurs ?

Partant du principe que l’économie circulaire ne se réduit pas à la gestion des déchets et au recyclage, l’agence européenne cible plusieurs secteurs capables non seulement de réduire les impacts de la production et de la consommation des textiles, mais également redynamiser cette industrie, grâce à de nouvelles offres pour le consommateur. Pris au sérieux par les grandes marques mondiales des produits textiles, l’éco-conception, le réemploi, ou encore l’incorporation de matières recyclées constituent aujorud’hui, les nouveaux moteurs pour relancer le secteur. Selon l’agence européenne, cela peut aussi se traduire par des programmes d’actions et de stratégie sur le choix des matières, le design, la production, la distribution, la collecte et le recyclage. L’adhésion à de nouveaux concepts comme le leasing, le partage, le retour, ou la revente nécessitent un déploiement stratégique à grande échelle qui implique un moment, l’engagement et le soutien des instances politiques européennes.

Europe providence

 

Le choix scrupuleux des matières et l’éco-design font partie des enjeux stratégiques pour le textile. Pour favoriser ces changements de paradigme et garantir un sourcing de fibres plus durables, l’agence européenne met en avant la nécessité d’une Europe providence. L’arsenal dont dispose l’Europe pour pousser l’industrie textile vers une économie plus circulaire est vaste. Le recours à des matières sûres et propres peuvent ainsi être soutenues par des objectifs réglementaires sur la qualité et la sécurité ; la commande publique ; l’affichage et la normalisation. Les taxes sur de nouvelles fibres peuvent augmenter la demande de fibres issues du recyclage. La promotion de formations spécifiques dans l’éco-design favoriserait le changement de cap, en touchant directement les futures générations de collaborateurs travaillant dans le textile. Enfin, la responsabilité élargie du producteur, déjà pratiquée dans d’autres secteurs, devrait rendre les metteurs en marché responsables de leurs matières tout au long du cycle de vie. La France intègre depuis dix ans ce dispositif pour la gestion des textiles en fin de vie, et fait figure d’exception en Europe.

L’emploi des matières premières par secteur en et hors UE (valeur indice 100 données 2017). Le textile arrive en 4e position.

Passer d’une économie linéaire, basée sur des cycles de production et de consommation courts et à bas coûts, à des modèles circulaires implique un soutien économique, législatif et fiscal, insiste l’agence européenne de l’environnement. Face à une concurrence extérieure et en l’absence de réglementations harmonisées à l’échelle mondiale, cela permettra d’assurer une production durable en termes de conditions de travail, d’émissions, d’efficacité des ressources, d’emploi maîtrisé des produits chimiques et d’affichage au consommateur. Les instruments politiques comme l’instauration de normes, des labels d’efficacité, peuvent soutenir cette évolution vers une production moins créatrice de déchets. La consommation collaborative et une utilisation plus longue du produit, les plateformes de partage, le retour et la revente, les boutiques de produits d’occasion, la réparation et la maintenance sont encouragées aujourd’hui par les instances européennes. Les outils économiques comme les taxes, les subventions, ou les TVA réduites pourraient alors contribuer à réduire l’emploi de matières vierges et influencer de nouvelles dynamiques de marché. Enfin, la généralisation d’une commande publique plus verte est en mesure de favoriser le déploiement à plus grande échelle de ces nouveaux modèles et une prise de conscience sociétale. L’éducation des consommateurs et le recours à l’affichage jouent également un rôle important en encourageant l’emploi de textile durable et certaines pratiques (réduire la température de lavage et éviter le séchage en machine).

Textiles usagés mis en balles

Au niveau de la collecte, du recyclage et des opérations de traitement des déchets, les investissements seront nécessaires pour assurer les capacités suffisantes. D’autant que la réglementation européenne oblige les Etats membres à collecter les textiles séparément d’ici à 2025 et à garantir l’absence d’incinération et d’enfouissement pour ces flux. Sur le plan national, certains Etats prennent les devants. En France, le projet de loi anti-gaspillage promeut la sensibilisation du consommateur et la valorisation des invendus non-alimentaires. Si le réemploi demeure le principal exutoire pour les opérateurs de collecte en Europe, d’autres solutions de valorisation sont possibles. Avec l’obligation de 2025, les textiles devront être détournés de l’incinération et de l’enfouissement. Face à l’insuffisance des procédés de valorisation matière, l’éco-organisme français Eco-TLC a choisi d’encourager l’innovation dans le recyclage. Depuis 2010, plusieurs appels à projets de R&D ont été lancés aboutissant à ce jour, à la sélection et au soutien de 44 projets.

Plusieurs vies possibles pour le textile

 

Dans le cadre de l’Alliance du G7 sur l’utilisation efficace des ressources, le ministère français de l’Ecologie et la Commission européenne ont organisé un atelier consacré à la durée de vie des produits. Le volet textile a mis en lumière les programmes d’innovation d’industriels comme H&M et VF (North Face et Timberland). De manière volontaire et pour des raisons économiques et des questions d’image, la fast-fashion cherche de nouvelles stratégies de croissance, plus seulement portées par la production de vêtements pas chers et bas de gamme.

C’est ainsi que de nouveaux modèles économiques sont expérimentés par l’enseigne suédoise, comme les ateliers de réparation qui fleurissent en Europe et bientôt outre-atlantique ou des boutiques plus petites pour des produits locaux, et plus adaptés aux attentes des clients. Cette initiative a pris forme dans un quartier branché de Berlin en octobre dernier. H&M essaie de nouveaux concepts après plusieurs années de chute des profits et une augmentation de ses stocks due à un ralentissement des ventes dans ses magasins traditionnels. Le magasin couvre seulement 300 m2, et propose des vêtements correspondant aux goûts locaux, ainsi que des parfums, des cosmétiques végans, des sacs à main, des vêtements d’occasion et des marques partenaires. Son confrère VF qui détient les marques North Face et Timberland, teste le concept Renewed avec des services de réparation sur des vêtements haut de gamme et de qualité. Son objectif est d’ici à 2030, de basculer vers un modèle plus circulaire à travers de opérations de recommerce et de location. Le groupe expérimente au Royaume-Uni en proposant de la location de bagageries et d’accessoires de voyage sur trois jours maximum. Une boutique pilote a été lancée il y a quelques mois à Londres. De la même manière, pour les équipements de camping, North Face propose un service de location et non plus un produit. VF encourage également à ramener les vêtements non désirés dans plus de 150 boutiques des marques Timberland et North Face, pour sensibiliser au recyclage.

Veste Napapijri entièrement recyclable (groupe VF)

Pour ces industriels, l’objectif est de rester attractif auprès des consommateurs. Selon Laura Coppen du Innovation Hub de H&M, chaque produit de la marque est soumis à une stratégie spécifique : réparation, réemploi, recyclage, revente. Selon le prix, la qualité du vêtement et le profil du consommateur, l’orientation finale ne sera pas la même. C’est aussi une manière de retenir la valeur du produit textile, puisqu’en lui permettant une seconde vie ou un allongement de sa durée de vie, l’industrie peut imaginer un nouveau modèle économique, plus lucratif que le modèle d’économie linéaire actuel, plus respectueux de l’environnement et du consommateur. Si certaines marques internationales gagnent en compétitivité par ce changement de pratiques, pas sûr qu’elles tolèrent pleinement l’incursion de règles européennes dans leurs affaires.

Crédit : EEA, GMB, raphael@debengy.com/EcoTLC

Lire aussi :

* Rapport final ETC-WMGE

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« L’Echo circulaire a cessé sa parution mais l’actualité de l’économie circulaire continue d’être suivie par "Déchets Infos". »

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