Abandonnés sur la voie publique, les déchets coûtent chers à la collectivité en plus des risques de pollution. Du chewing-gum à l’emballage, du mégot au matelas, les déchets sauvages sont estimés en France à un million de t/an. Les actions de Gestes Propres semblent à ce jour insuffisantes. Les déchets changent de nature mais sont toujours là. Depuis 2022, de nouveaux chantiers menés dans trois villes de France cherchent à mieux connaître les comportements et à mesurer les actions de prévention. Le soutien des nouveaux éco-organismes est attendu de pied ferme.
La France va-t-elle enfin connaître une diminution de ses dépôts sauvages ? La loi AGEC de 2020 demande désormais une contribution financière et matérielle de plusieurs filières REP au traitement des déchets abandonnés relevant de leur périmètre. C’est notamment le cas pour les mégots et les emballages ménagers. L’arrivée des éco-organismes ecomaison et Alcome dans la communauté de l’association Gestes Propres n’est pas un hasard. D’autres devraient suivre rapidement, comme les filières REP pâtes à mâcher et textiles sanitaires, ainsi que les déchets du bâtiment, via la REP PMCB. L’association Gestes propres peut donc espérer plus de moyens pour mesurer précisément les données sur le terrain, mettre en place des actions sur le long terme et évaluer les impacts des expérimentations mises en œuvre. « Le coût moyen du nettoyage pour les collectivités n’est pas connu de façon précise à ce jour, précise Carole Carpentier, déléguée générale de Gestes Propres, mais les éco-organismes devant désormais en prendre une partie en charge, viennent de lancer des études à ce sujet ».
Des estimations de l’AVPU (Association des Villes pour la Propreté Urbaine) reflètent assez l’ampleur de la tâche. L’AVPU établit tous les deux ans depuis 2015 un référentiel de la propreté urbaine, à partir d’un questionnaire rempli par les responsables de voiries. Le dernier référentiel de 2019 se base sur les réponses de 35 villes (14 de moins de 50 000 habitants, 13 de 50 à 150 000 et 8 de plus de 150 000 habitants). Il apparaît qu’en moyenne, les coûts de la propreté sont de 56 euros par habitant et par an. L’étude de 2017 a permis d’établir que 82 % des coûts étaient attribuables à la masse salariale, 11 % aux frais de fonctionnement et 7 % à l’amortissement du matériel. Une partie de la variabilité de 2019 peut donc être expliquée par ce facteur, puisque le nombre d’agents engagés pour 100 000 habitants varie de 500 à 1 800 selon les villes. En l’absence de mécanismes financiers de compensation, les coûts reposent actuellement majoritairement sur les collectivités territoriales. Celles-ci disposent d’un budget annuel moyen de plus de 59 000 euros qui peut varier en fonction de nombreux paramètres : typologie de l’habitat, présence d’espaces boisés, etc. Ramenés à la population, ces coûts s’élèvent en moyenne à 5 euros/hab/an, tandis que le coût moyen est de 900 euros/tonne de déchets collectés. La gestion des déchets sauvages présente également un coût pour d’autres types d’acteurs à l’échelle départementale, régionale ou nationale, qui sont également impactés par ces dépôts. C’est le cas notamment des départements pour la gestion des bords de routes, mais aussi d’entités comme l’ONF, les sociétés d’autoroutes ou des syndicats de professionnels.
En quête de financement
Il y a dix ans, un baromètre a été mis en place dont le but est d’évaluer la quantité de déchets abandonnées en France, conscients du besoin de quantifier pour faciliter une prise de conscience et mobiliser. « Avec les années, nous affinons ces estimations mais nous sommes clairement en manque de données. Ce baromètre donne des indications mais n’est pas suffisant pour mesurer précisément l’efficacité des actions de prévention menées. Il faudrait mesurer les flux sur des espaces bien définis, avant et après chaque action de sensibilisation » souligne Carole Carpentier. Et de déplorer : « cela fait des années que nous recherchons des budgets pour mesurer l’évolution des déchets abandonnés ; nous avons la méthodologie mais les moyens manquent. Par contre il est clair que les éco-organismes vont y mettre les moyens, et nous espérons pouvoir les accompagner ». Depuis cinquante ans, Gestes Propres (Vacances Propres jusqu’en 2017) travaille sur plusieurs fronts : littoral, montagne, et zones urbaines pour prévenir le dépôt illégal de déchets sur la voie publique et dans la nature. L’association est soutenue par l’AMF et une quarantaine de membres aujourd’hui, comme Citeo, Alcome, écomaison, le ministère de l’Ecologie, La Française des Jeux, Rudologia. Ces acteurs accompagnent et financent les campagnes d’information ou les expérimentations dans les collectivités. Depuis cinq ans, cela correspond à 50 % du budget total consacré à la lutte contre les déchets abandonnés, sous forme de campagnes d’information, programmes de sensibilisation, expérimentations, études, matériels, outils et partenariats. Les autres dépenses portent sur la masse salariale, et les charges de fonctionnement. Depuis 2022, le budget destiné aux actions a doublé, passant de 200 000 à 400 000 euros. Cette hausse est le résultat des nouvelles expérimentations soutenues par les éco-organismes partenaires et le ministère de l’Ecologie.
Six communes engagées dans la M0DA

C’est notamment dans le cadre de la Mission zéro déchet abandonné (M0DA)*, lancée en 2022, que Gestes Propres compte passer à la vitesse supérieure. Cette opération, étalée sur trois ans, a déjà fait appel à trois villes de taille différente : Fouesnant en Bretagne, Sceaux en Ile-de-France et le Grand Lyon, comme laboratoires à ciel ouvert. D’ici fin 2023, trois autres villes (non confirmées à ce jour) viendront rejoindre l’expérimentation qui se déroule en cinq étapes : réaliser un état des lieux de la collecte hors foyer pour identifier les problèmes et les résoudre ; mesurer l’efficacité du dispositif de sensibilisation mis en place avec caractérisation des déchets au début et à la fin du projet ; mobiliser les habitants et les acteurs locaux par des consultations citoyennes ; réaliser une étude comportementale des usagers et habitants afin de concevoir un programme de sensibilisation ; appliquer des sanctions, dès lors que les jeteurs n’ont plus d’excuse. L’analyse des résultats quantitatifs va permettre de mettre en avant des éléments qualitatifs. C’est aussi l’occasion d’imaginer de nouvelles solutions.
A Sceaux, plusieurs idées sont à l’étude comme le lancement d’un concours de design des corbeilles de rues, proposer des eco-cup ou des boites à pizza en consigne en partenariat avec certains commerçants de la ville ; créer un parcours des transitions, avec l’installation de médaillons sur des points stratégiques (caniveaux, écoles, établissements publics etc.). De la même façon, le programme Bus Zéro déchet abandonné mis en œuvre depuis fin 2022 à Lyon, va servir de test sur une ligne de transport en commun très fréquentée. Gestes Propres travaille avec la métropole lyonnaise mais aussi , JCDecaux, Keolis, Sytral et les éco-organismes Alcome et Citeo. Premier constat : les déchets abandonnés sont en majeure partie de petits détritus, (mégots, chewing-gum, petits papiers ou plastiques). Ils représentent souvent des déchets de commerçants alentours. De cette enquête, on peut ainsi imaginer la création d’un dispositif en partenariat avec les commerçants. L’opération va se déployer dès l’été 2023 pendant trois mois autour d’actions de communication. Une nouvelle caractérisation sera ensuite réalisée pour mesurer l’impact du dispositif. Dans l’idéal, une autre étude départementale pourrait être réalisée pour vérifier l’évolution de la perception des usagers à l’égard de la propreté sur cette ligne de bus.
La Wallonie se donne les moyens

Cette approche locale appuyée par des mesures régulières avant et après, porte ses fruits chez nos voisins européens : « nos amis belges par exemple ont d’énormes moyens, d’où les résultats que nous envions » insiste Carole Carpentier. Ce n’est pas peu dire. Depuis 2016, la gestion des déchets clandestins de la Wallonie est portée par l’association Be WaPP, fruit d’un accord entre la région et et les secteurs de l’agro-alimentaire, du commerce et des emballages usagés (Fevia, Comeos, et Fost-Plus). Ce partenariat public-privé représente un budget annuel de 4 millions d’euros. De quoi mener des opérations complètes sur le terrain, avec l’ensemble des acteurs locaux. C’est ainsi qu’en 2021, Be WaPP a analysé la quantité de déchets abandonnés auprès d’un échantillon de 59 communes et a comparé avec des mesures menées en 2016. Résultat : une réduction de 37 % du nombre de déchets sauvages ; 39 % de déchets en moins dans les quartiers commerçants ; 30 % de déchets en moins aux alentours des écoles ; 70 % des déchets comptabilisés sont des mégots. Pour Benoît Bastien, directeur général de Be WaPP, même si la malpropreté n’a pas disparu, les efforts ont payé.

« Nous sommes fiers d’annoncer cette tendance, mais il ne faut surtout pas baisser la garde. Il faut aller plus loin en dégageant davantage de moyens et en fédérant, plus encore, l’ensemble des acteurs, élus, commerçants, agents, etc ». Entre temps, un Plan Local de Propreté (PLP) a vu le jour en 2019, porté par l’association. Axé sur une vision stratégique de propreté publique et de sensibilisation des agents communaux, le PLP vise d’ici deux à trois ans, les 262 communes wallonnes et sera conditionné au financement des futurs éco-organismes des REP en Belgique à partir de 2024. A travers sa boîte à outils et ses conseils sur les bonnes pratiques, la plateforme digitale de Be WaPP dote la région d’une approche transversale que le modèle français n’a pas suffisamment développé, selon Benoît Bastien : « dans chaque commune engagée, un coach vient épauler les acteurs locaux dans leurs missions. Quel que soit le flux, nous finançons, coordonnons et encadrons les communes pour garantir le bon déroulement et un suivi des dispositifs. Nous contribuons également à enrichir un réseau d’échanges pour faciliter les bonnes pratiques sur la collecte, la cartographie des points noirs, la prévention, et l’évaluation des mesures ».
*La M0DA s’inscrit dans le cadre du réseau pour une Europe propre (Clean Europe Network), créé en 2013. actuellement 12 Etats membres, la Norvège et la Suisse sont représentés dans ce réseau.
Crédit : Be WaPP, Gestes Propres
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