La filière des déchets de bois B s’installe dans la crise

Etat des lieux en Nouvelle-Aquitaine, coup de gueule des recycleurs

La crise des déchets s’installe en France et gagne peu à peu les filières. Après saturation des débouchés pour les plastiques et les papiers-cartons, les déchets de bois de recyclage se retrouvent également dans une situation délicate, mais pas pour les mêmes raisons. Le tri obligatoire des déchets de chantier et l’émergence des filières de gestion des déchets d’ameublement, n’ont fait que renforcer le gisement. Alors qu’en face, l’absence d’anticipation politique et industrielle sur les valorisations énergétiques et le recyclage ne favorise aucune issue à court terme.

Le matériau bois est simple et complexe à la fois. Depuis des siècles, l’homme l’utilise pour se chauffer, pour s’abriter ou encore pour créer des objets qui l’aident à transporter ou à ranger. Le bois c’est aussi une matière première renouvelable qui peut remplacer dans bien des usages, les matériaux d’origine fossile. Dans l’industrie de la seconde transformation du bois, deux tendances émergent : le low-tech et le high-tech. Le premier adopté par plusieurs architectes remet le bois brut au goût du jour. Peu transformé au final, sous forme de troncs ou de rondins, il est de plus en plus utilisé en poutres apparentes, murs, clôtures, aménagements extérieurs et intérieurs. A l’opposé, le high-tech permet d’améliorer les caractéristiques du bois, et s’intéresse davantage au secteur de l’ameublement et de la construction intérieure. Depuis quelques années, ce secteur d’activité connaît une situation difficile concernant la gestion de ses produits hors d’usage. L’interdiction de mettre en décharge et les obligations réglementaires de recycler davantage les flux de déchets du bâtiment, ont fait apparaître sur le marché des milliers de tonnes de bois usagés, dont une majorité de bois faiblement adjuvantés (bois B). Ce sont des déchets non dangereux traités en surface pour des raisons de durabilité ou esthétiques. A cela s’ajoutent les flux de déchets d’ameublement collectés séparément par la filière REP DEA portée par l’éco-organisme Eco-mobilier pour le flux ménager et Valdelia pour le flux professionnel, entraînant une hausse des déchets de bois en déchèteries et chez les opérateurs de collecte et de pré-traitement.

Clarifier la classification

 

Pour désigner les différents types de bois, selon leur niveau d’imprégnation et de toxicité, la filière française du déchet de bois a classé les flux en trois catégories : le bois A recense plutôt les produits de première transformation (bois brut, connexes et emballages de type palettes et cagettes) ; le bois B est faiblement adjuvanté comme les déchets d’ameublement, ou certains bois de chantier, tandis que le bois C est fortement imprégné comme les traverses de chemin de fer, les poteaux électriques, ou les bois de charpentes traitées. Seul hic, cette classification ne repose sur aucune réglementation française ni de caractérisation chimique. De plus elle ne fait référence à aucune pratique dans d’autres pays européens, d’où les travaux du Comité stratégique de filière bois pour clarifier le contexte et la filière. Il devrait en ressortir rapidement un nouveau classement en six catégories. Dans l’attente d’un référencement plus en phase avec le marché, une étude, première du genre, a été réalisée en Nouvelle-Aquitaine par l’Ordec (Observatoire régional des déchets et de l’économie circulaire). Missionnée par l’Ademe, sous la tutelle de l’Arec (Agence régionale d’évaluation environnemental et climat en Nouvelle-Aquitaine), cette enquête dresse un état des lieux de la gestion des déchets de bois B dans l’une des principales régions de production et de valorisation de déchets de bois. Les données économiques mentionnent plusieurs milliards d’euros générés dans la région par les travaux forestiers, la papeterie, l’emballage, l’ameublement, le panneau, le négoce et le bâtiment.

Données économiques sur le bois en Nouvelle-Aquitaine

Les résultats de l’étude ont été dévoilés lors d’une matinée technique organisée le 21 novembre 2019 à Bordeaux par Recita et intitulée « Economie circulaire et bois B : comment optimiser la valorisation et créer de la valeur ajoutée sur le territoire régional ». Premier constat, l’augmentation inexorable des déchets de bois B, en raison de la collecte des encombrants d’ameublement. En 2016, les déchets de bois B ont été évalués en Nouvelle-Aquitaine à environ 400 000 tonnes, avec une forte concentration en Gironde. De son côté, Federec, la fédération des entreprises du recyclage, l’estime plutôt à un million de tonnes (ndlr. non prise en compte des mêmes critères de classification, problème sur le retour des données statistiques ?). Sur ce gisement, 50 % proviennent des déchets ménagers et assimilés. Le reste se partage entre les déchets du bâtiment et les déchets d’entreprises de seconde transformation. Les flux de bois collectés dans les déchets ménagers tournent autour de 180 000 tonnes dont 70 % se trouvent dans les Landes. Quatre modes de collecte sont utilisés, dont une majorité en bennes bois. Les flux issus des déchets du bâtiment et de seconde transformation s’élèvent chacun à environ 90 000 tonnes. La seconde transformation du bois est une activité soutenue en région, en particulier dans les Landes. Les Deux-Sèvres accueillent également plusieurs fabricants de meubles, ce qui explique les niveaux importants de collecte des déchets de bois B dans ces deux départements autour plus de 20 000 tonnes.

Des exutoires variés et de proximité

 

En termes de valorisation, le principal intégrateur de déchets de bois B reste en région l’industrie du panneau de particules à 80 % avec comme représentant majeur, le groupe autrichien Egger, dont une usine est basée à Rion-des-Landes. Il intègre jusqu’à 30 % de bois de recyclage dans ses panneaux. En seconde position, arrive le stockage (15%), la valorisation énergétique (4%) et l’incinération (un seul site ne valorise pas l’énergie). A noter que 19 % des DEA Bois ménagers collectés en 2016 ont été exportés en Espagne. Cela correspond à 2,3 % du gisement issu des déchets ménagers. Une partie du gisement est également envoyée chez le fabricant de panneaux Kronospan à Sully-sur-Loire. La Nouvelle-Aquitaine fait partie des régions privilégiées. Les débouchés pour les déchets de bois y sont diversifiés et de grandes capacités.

Ainsi autour d’industriels utilisateurs de bois B comme Egger ou Lhoist, producteur de chaux qui alimente ses fours en biomasse, s’organise la filière de collecte et de préparation des déchets. Au total, quelque 74 sites ont été identifiés dont 37 exercent une activité de broyage. La préparation reste le plus souvent manuelle en commençant par un pré-tri au grappin puis deux étapes de broyage lent et rapide pour séparer les métaux. Cela peut ensuite passer par un criblage pour produire des fines, et un tri optique pour éliminer toutes les impuretés existantes. Au regard de ces résultats, les enjeux portent sur un maillage optimal de la collecte, en vue de limiter les coûts tout en captant un maximum de flux. Tout le bénéfice économique est lié à la proximité des acteurs de la filière et en particulier entre ceux qui traitent et ceux qui consomment. D’autres solutions de traitement existent sur le territoire, grâce à l’implantation de structures d’ESS comme l’atelier bois Fenêtres Détournées et Ateliers du Bocage dans les Deux-Sèvres (fenêtres démantelées et recyclées en mobilier de jardin). Sans oublier l’engagement du syndicat mixte de traitement de déchets Cyclad en Charente-Maritime à travers son Cyclab qui promeut la réutilisation de matériaux issus des encombrants.

Pas de cadre légal sur les usages

 

A Rion-des-Landes, Egger fabrique 600 000 m³ de panneaux de particules par an. Le site consomme jusqu’à 40 % de bois recyclés. Cela représente chaque année, quelque 230 000 tonnes de bois B sur chaque site du groupe dans les Landes et dans les Vosges (Rambervillers). L’objectif du Comité stratégique de filière bois devrait porter l’incorporation de bois B dans le panneau entre 37 et 45 %, alors que l’Italie et la Belgique le font déjà à plus de 90 %. Pour Jordan Meesemaecker, responsable achats bois de recyclage pour Egger, l’acceptation de ce bois B dépend de deux critères qualitatif et technique. « Nos panneaux doivent respecter certaines normes environnementales, c’est pourquoi, nous n’acceptons pas de produits fortement imprégnés comme les fenêtres. Cependant nous acceptons les flux de tous les secteurs dès l’instant qu’ils répondent à nos exigences.

Panneaux de particules chez Egger

Malheureusement en France, il n’existe pas de cadre légal ni de définition des matières et des usages tandis qu’en Allemagne ou en Autriche, des lois définissent précisément les catégories et les obligations de résultats. Ainsi, tous les bois adjuvantés sont dirigés vers de la valorisation énergétique tandis que les beaux bois (propres) sont valorisés en matière ». Pour l’avenir de la filière en France, on a plus que jamais besoin de définir un cadre et des ambitions, surtout qu’aujourd’hui, le niveau d’acceptabilité du client a évolué, ajoute-t-il : « Nous pourrions sans problème augmenter l’incorporation de bois A et B à hauteur de 80 % tout en respectant les seuils d’émission de COV. Ce qui est aberrant en France actuellement, c’est que le bois A continue d’alimenter les chaufferies alors qu’il devrait en priorité être recyclé » déplore Jordan Meesemaecker.

« Nous exigeons un bois B à 15 % d’humidité »

Pour le deuxième consommateur de bois B en région, Lhoist, tout est une question d’argent et de temps. L’entreprise familiale emploie au total 6400 personnes dans plusieurs pays. En Nouvelle-Aquitaine, elle possède deux usines pour produire de la chaux, à Terrasson (24) et à Sauveterre (47). Les débouchés sont multiples : sidérurgie, traitement des eaux usées et des fumées d’incinération, charge minérale dans la pâte à papier. La production de la chaux implique de décarboner du calcaire. Pour cela, l’usine a besoin de fours. Dans son usine de Terrasson, Lhoist produit 60 000 tonnes de chaux par an. En 2006, l’entreprise a décidé de basculer du gaz vers la biomasse. Elle a démarré avec une alimentation en bois A grâce à du gisement local puis en 2009 a élargi au bois B. Cela représente aujourd’hui un total de 20 000 tonnes de biomasse par an, moitié en bois A à 50 % d’humidité, moitié en bois B à 15 % d’humidité.

« Dans cette démarche, nous devons avoir un bois B le plus régulier possible en humidité et des contrôles stricts sont réalisés à l’entrée du site pour vérifier la teneur en chlore, en azote et en cendres, ainsi que la présence de corps étrangers. Ce bois B arrive en broyat de 50 mm ; il sera ensuite transformé dans l’usine en poudre de 0,3 mm pour aller dans le four », explique Eric Terrassier, directeur du site. L’objectif pour l’entreprise serait d’augmenter la part de bois B, mais pour cela, il faut investir et cela prend du temps pour adapter le process. Lhoist travaille avec des fournisseurs locaux de longue date comme Suez et Paprec, à moins de deux cents km. Mais aussi avec des syndicats de traitement de déchets comme le Simer86 qui collecte 5000 tonnes de bois B chaque année et Evolis 23 qui pré-traite la matière en mutualisant les équipements de broyage lent et rapide avec d’autres sites.

Machine Rob Inn de Veolia

Du tri manuel au tri automatisé, Veolia fait également partie des fournisseurs de bois B dans la région, disposant d’une capacité de traitement d’environ 20 000 tonnes par an. Son outil de production, Rob’Inn, repose sur de la robotique. Il est opérationnel depuis 2016 sur le centre de tri du Cyclad. Sans tri préalable, la machine trie directement sur du bois brut et en vrac, quelle que soit la granulométrie. Résultat : entre 7 et 8 tonnes à l’heure traitées, soit trois fois plus qu’une pelle manuelle. Ce procédé permet des taux de valorisation entre 95 et 97 % sur le flux de déchets d’ameublement. Aujourd’hui Veolia réfléchit au tri de matériaux plus complexes, tels que le MDF et le panneau alvéolaire. Des tests sont en cours. Car là où il y a la qualité, il y aura des débouchés. L’enjeu est de taille et tous les acteurs de la filière, du fabricant, metteur en marché au collecteur et au recycleur sont concernés. Aujourd’hui, si les fabricants acceptent d’intégrer plus de bois de recyclage, ils attendent une garantie sur la qualité des matières entrantes.

Une crise des déchets qui dure

 

Un arrêté du 29 octobre 2019 modifiant le cahier des charges de l’éco-organisme Eco-mobilier obligera le metteur en marché à intégrer du bois de recyclage issu de déchets d’ameublement à hauteur de 12 % d’ici 2021, 15 % en 2022 et 20 % en 2023. D’où la nécessité d’adresser une qualité irréprochable de matière aux fabricants, confirme Fabien Cambon, directeur technique chez Eco-mobilier. Tout en tenant compte de l’évolution de la composition des produits en bois, plus complexes à recycler. Parmi eux, le MDF représenterait entre 10 et 15 % des gisements de bois. Le panneau alvéolaire, composé de couches de bois et de carton, revient en force avec des épaisseurs moins élevées (167 mm) pour apporter plus de légèreté et du gain de transport. Pour Fabien Cambon, le recyclage est un axe de développement majeur. Le gisement d’ici à 2022 est estimé à 1,2 million de tonnes de déchets d’ameublement. Deux tiers du gisement sont du bois, soit 650 000 tonnes valorisées à 50 % dans du panneau de particules. La valorisation énergétique doit de son côté permettre de détourner des millions de tonnes de déchets bois des centres de stockage : « toutefois, il est important de déployer une solution intermédiaire entre la centrale de CSR et la chaufferie biomasse actuelle relevant de la rubrique 2910A. La Loi de transition énergétique et pour la croissance verte avait une ambition forte pour le CSR, qui s’est traduite par l’arrêté du 29 mai 2016. Aujourd’hui, la filière n’a toujours pas décollé ».

Déchets de bois d’ameublement en déchèterie

Selon Federec, entre 25 à 30 % du gisement de bois B est exporté, faute de débouchés sur le territoire : « nous sommes le seul pays en Europe à exporter notre bois B, vers des pays scandinave qui profitent d’une ressource en valorisation énergétique à bon compte » déplore Louis de Reboul, vice-président de Federec Palettes et Bois. Aujourd’hui, les seuls exutoires pour le CSR sont les cimentiers avec des capacités de 300 000 tonnes, alors qu’il faudrait en sortir plusieurs millions de tonnes. « Même si nous captons de plus en plus de bois dans les déchets, près de deux millions de tonnes de bois finissent encore en enfouissement. Tous les bois sont valorisables ; le problème réside dans le manque cruel de débouchés. A l’instar des autres filières de collecte et traitement de matières, les technologies existent, les investissements aussi, mais nous vivons une crise des déchets en France où l’on ne sait plus comment valoriser ».

La pyrogazéification laissée pour compte

 

Ignorée en France, la pyrogazéification est pourtant largement utilisée dans les pays d’Europe du Nord où par exemple en Suède, une centrale d’une capacité de 50 000 t/an de bois alimente le réseau de chaleur de Göteborg. Pour Alexandre Deydier responsable activité performance énergétique industrielle chez Bertin Energie Environnement (Groupe Bertin Technologies), ce procédé est assez simple et proche de la combustion mais au lieu de faire une oxydation de la matière, on va la réduire. Surtout, il permet de produire du biogaz à partir de biomasse ce qui rend le dispositif plus flexible que la simple chaudière de combustion biomasse. « Hormis le site de CHO Power dans les Landes, la pyrogazérification n’est pas du tout développée en France. Pourtant, elle pourrait offrir des débouchés pour le bois B alors que nous avons un cimetière technologique, déplore Alexandre Deydier. A ce jour, 25 projets croupissent dans un coin de laboratoire car il n’y a pas de cadre juridique adapté ». Le frein, c’est l’ICPE car on ne sait pas où dans quelle case ranger ce procédé puisqu’il dépend de la typologie déchets en entrée et du volet énergie en sortie avec la production de biogaz. « Je suis convaincu que cela va arriver en France à terme sous la forme de petites unités à l’échelle d’une région. Mais pour pérenniser ce genre de projet, il faut fédérer industriels, territoires et collectivités. Car seul, on ne peut pas y répondre de manière satisfaisante » assure Alexandre Deydier.

Face à des gisements de bois B en hausse, des débouchés qui se rétrécissent, un manque de projets industriels, et un prix du gaz naturel très bas qui rend les projets biomasse non compétitifs, la filière bois B manque cruellement de visibilité. A toutes les étapes de la chaîne, on tire la sonnette d’alarme. Certains prônent de nouvelles réglementations, tandis que d’autres souhaiteraient plus de pragmatisme. En attendant, le bois B français n’a pas fini d’alimenter les chaudières d’Europe du Nord.

Crédit : Eco-mobilier, Veolia, CM, Arec.

A savoir :

Eco-mobilier lancera un nouvel appel à projet en 2020 sur le thème de la R&D autour du recyclage des produits bois complexes.

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