La gestion des déchets rattrape son retard digital

Le BTP booste la place de marché

Dans la gestion des déchets, il existe un avant et un après digital. Le basculement a eu lieu en France en 2016. Si les plateformes grand public ont vu le jour en 1995 pour ebay et 2006 pour Le Bon Coin, le Web au service des déchets est tout jeune. Après le lancement de Hesus, d’Ecodrop ou d’Organix, il y a trois ans, le déchet est entré de plain-pied dans l’ère digitale. De la plateforme d’informations, au site de mise en relation, de la bourse d’échanges à l’outil serviciel, il y en a aujourd’hui pour tous les goûts. Les déchets et matériaux du BTP restent la plus grosse cible, mais les autres flux suivent de près. Pour les entreprises, comment faire le bon choix dans ce paysage digital florissant ?

Un monde fermé sur lui-même, évoluant avec des pratiques traditionnelles, sans transparence explicite sur les prix et les exutoires, voilà qui donne une image assez négative, voire rétrograde du marché des déchets. C’est l’impression qu’ont en général, le citoyen lambda et l’industriel qui ne connaît pas le secteur. Et pourtant, on peut observer qu’une évolution est en train de se produire. Depuis trois ans, l’activité de gestion et de traitement des déchets s’est enrichie d’un outil qui permet à ce secteur de devenir plus moderne, plus réactif, plus visible, en phase avec de nouveaux besoins. Le digital a débarqué en 2016 en ciblant en priorité certains marchés de niche, à commencer par la gestion des terres excavées. Hesus est un pionner en la matière. Avec 45 salariés, l’entreprise devrait atteindre 30 millions d’euros de chiffre d’affaires pour 2,5 millions de tonnes de terres gérées. L’idée d’Emmanuel Cazeneuve dès 2014 a été de favoriser les échanges entre détenteurs de gros gisements de terres inertes et utilisateurs potentiels. Le début des grands chantiers franciliens a été le déclic. Cela s’est traduit tout d’abord par la création de Soldating, une plateforme web pour géolocaliser les chantiers potentiels, puis par la plateforme digitale Hesus Store en 2016.

Pour son fondateur, cette démarche porte sur trois axes prioritaires : l’automatisation du process, avec une rapidité d’échanges ; l’affichage de prix en temps réel ; l’exploitation à venir d’une base de données. A ce jour, Hesus n’a pas de concurrent dans son secteur : « nous sommes là pour faciliter l’écoulement et la valorisation de flux importants de matières (terres inertes et polluées, gravats, bois, béton) avec une garantie de traçabilité. Nous ne sommes pas les concurrents des opérateurs traditionnels, nous apportons un service de mise en relation, et du conseil pour les futurs aménageurs publics ou privés », explique Emmanuel Cazeneuve. Les terres excavées représentent un enjeu fort pour les années à venir en termes de préservation des ressources et d’aménagement ». Hesus est une marketplace qui a permis les transactions de sept millions de tonnes de matériaux en France. Etabli au Royaume-Uni et en Pologne, Hesus a levé dix millions d’euros cette année, avec le soutien de la Ville de Paris, Suez Ventures et Vinci Venture. L’entreprise a entretemps intégré la plateforme PickmyWastes en 2018 pour s’entourer de nouvelles compétences et proposer des solutions de traitement pour d’autres flux (déchets de chantiers, de l’industrie, du tertiaire, déchets dangereux).

Transformer un déchet mal identifié en ressource caractérisée

Pionnier à double titre pour Suez. En 2016, le groupe s’est lancé dans deux innovations : le digital et la méthanisation. Organix est né d’une volonté de valoriser les déchets organiques en rapprochant producteurs et méthaniseurs sur une marketplace. Face à une filière jeune, c’était l’occasion de nous positionner sur ces métiers en favorisant les échanges et en proposant notre logistique et notre expertise , souligne Anne Bellery, directrice des projets digitaux pour Suez France. Avant tout, Organix s’est révélé depuis son lancement, un enjeu important pour les déchets organiques, qui ont pu être caractérisés, identifiés et sur lesquels, on a pu fixer un prix. Pour les producteurs de déchets et les assureurs, en particulier, la plateforme est utile sur des marchés spot, en cas d’accidents industriels ou de conteneurs dégradés. « Nous permettons à des flux de matières de trouver maintenant une filière de valorisation au juste prix et tracée, alors que ces gisements et leurs exutoires étaient plus ou moins visibles jusqu’à présent », indique Anne Bellery.

Outre l’apport d’un service en temps réel, Suez se charge de la prestation transport et prend une commission sur la transaction. L’objectif est bien de pousser à la valorisation des flux, même si tous les lots ne sont pas rachetés ; dans ce cas, Suez accompagne les producteurs pour les conseiller le cas échéant sur le prix souhaité et la structuration des lots. A ce jour, 150 méthaniseurs sont inscrits. Depuis deux ans, Organix a vu transiter 57 000 tonnes de matières dont 90 % ont trouvé une issue de traitement. « Les données que nous accumulons sont essentielles pour bien comprendre ce secteur, mais il est encore trop tôt pour les exploiter pleinement. La priorité est de consolider les échanges et répondre aux besoins des clients en quête d’informations, de notifications et d’accès à des outils mobiles. Nous avons permis avec cette plateforme de transformer un déchet mal identifié en une matière caractérisée et standardisée » se réjouit Anne Bellery.

Le réemploi, une valeur sûre

 

Cette pratique ancestrale avait disparu du secteur du bâtiment à l’âge de l’industrialisation. Aujourd’hui, synonyme de préservation des ressources, le réemploi est remis au goût du jour. Redevenu actuel et moderne, il est soutenu notamment par quelques plateformes digitales qui en ont fait leur fonds de commerce. Chez Backacia, le produit reste un produit, puisqu’il s’agit de promouvoir le réemploi de matériaux. La plateforme lancée en 2017 emploie une dizaine de personnes et accueille un chantier tous les trois jours. Après une levée de fonds de 150 000 euros au démarrage, Backacia parvient à s’autofinancer. « Notre objectif, explique la co-fondatrice Lucile Hamon, est de gérer les flux sortants en termes de coûts et de délais. Notre apport d’innovation se concentre sur les solutions de réemploi pour ces matériaux. Car aujourd’hui, les gros maîtres d’ouvrage acceptent de vendre leurs matériaux, mais ne sont pas encore familiarisé avec l’achat de matériaux d’occasion. La réglementation pourrait devenir un levier, ainsi que la commande publique ». Backacia prend une commission négociée lors de chaque transaction, d’où l’intérêt de voir le réemploi se mettre en oeuvre.

A ce jour, la plateforme accueille de nombreux artisans et TPE, moins frileux dans cette pratique. « Notre expérience de deux ans nous permet également de rentrer plusieurs données sur les tendances du marché. Nous constatons que la demande varie selon les saisons et s’oriente de plus en plus vers des produits complexes et plus visibles qu’avant (revêtements de sols, menuiseries d’intérieur, ou équipements techniques) », expose Lucile Hamon. Ces données pourraient à terme favoriser l’instauration de nouveaux services autour de l’expertise, du conseil et de la fixation des prix. Dans la même logique, son concurrent Cycle Up a créé sa place de marché en ligne en 2018. Elle recense les matériaux disponibles (matériaux de déconstruction et d’occasion, surplus de chantiers) et leurs solutions de réemploi ainsi qu’une garantie de deux ans. Le site propose expertises et assurances  pour développer un immobilier durable et bas carbone. Dans une logique de sécurité et de traçabilité, le site propose également la signature électronique des documents contractuels et des calculs de bilan CO2 pour valoriser les bénéfices du réemploi. Cycle Up a levé à son démarrage trois millions d’euros, ce qui lui permis de lancer rapidement plusieurs outils et prestations de service en ligne comme de l’audit, du diagnostic ressources et des formations sur mesure. La start-up travaille avec une entreprise d’insertion pour fournir des services de logistique (stockage et transport). Avec une commission de seulement 5 % sur les transactions réalisées, Cycle Up réalise plusieurs ventes par jour pour un chiffre d’affaires de plus de 500 000 euros cette année. Pour développer l’activité, son co-fondateur Sébastien Duprat envisage d’élargir son périmètre au marché européen. Déjà présent en Belgique et au Luxembourg, Cycle Up semble avoir pris une longueur d’avance. De nouveaux projets sont dans les tuyaux, en lien avec le BIM : « nous voulons formaliser et faciliter le réemploi, et ne pas manquer le rendez-vous lorsque les grandes entreprises auront amorcé leur virage et converti leur process ».

Un marché pour les surplus

 

Chaque année, l’équivalent de 1,5 milliard d’euros de matériaux neufs finissent dans les bennes. Pour enrayer ce gaspillage, Romain de Garsignies, ancien entrepreneur en maçonnerie, décide il y a un an, de créer sa propre marketplace StockPro. Objectif : rassembler sur un site, des annonces concernant la vente de surplus de chantiers, disponibles de suite et sur un périmètre limité à ce jour en Ile-de-France. Partant du principe que la rupture de produits revient plus chère, les surplus représentent plus de 3 % des matériaux achetés par les grands groupes alors qu’ils représentent plus de 15 % chez les artisans.

La plateforme a été testée auprès d’entreprises phares du secteur et compte déjà une douzaine de partenaires dont SMABTP, Sonepar, Schneider Electric, Bricoman, ou encore Wirquin Pro. Résultat, 120 000 références produits intègrent aujourd’hui la plateforme et 10 000 produits sont désormais disponibles à l’achat. StockPro se veut un outil, utilisable et accessible à tous, chefs d’entreprises et salariés. Il ne s’agit pas d’une simple place de marché. Le site fonctionne sur abonnement annuel (240 euros pour une entreprise de plus de dix salariés ; 500 euros pour des entreprises de plus de 50 salariés) et par commission sur les transactions. StockPro a bénéficié d’ une levée de fonds de 450 000 euros et devrait réitérer l’opération en juin 2020. Intégrant deux accélérateurs, Wilco et Impulse Partners, les fondateurs du site espèrent atteindre 1500 clients en janvier prochain. StockPro devrait couvrir les régions Auvergne Rhône-Alpes et PACA avant un an.

Si les grandes entreprises du BTP sont souvent dotées de services de collecte et de gestion de déchets, les artisans et les TPE sont moins bien lotis. Un vrai parcours du combattant pour trouver la déchèterie professionnelle la plus proche, accessible et pas trop chère. La débrouille fait partie du quotidien, ce qui conduit parfois, faute de solution rapide et de proximité, à des pratiques plus ou moins légales. D’où l’idée de Marie Combarieu, ex-salariée de Saint-Gobain, de créer en 2016, la plateforme numérique Ecodrop : « l’apparition du décret sur la reprise gratuite des matériaux par les distributeurs et l’émergence du concept d’économie circulaire ont été les déclencheurs. Les problèmes rencontrés par les petites entreprises et surtout la gestion des gisements plus diffus ont également servi de moteur ». Objectif : aider les artisans et TPE à trouver de l’information rapide et pratique pour optimiser la gestion de leurs déchets, surtout quand il s’agit de gisements diffus de 20 tonnes par an au plus.

Couverture nationale en 2020

 

A ce jour, le site répertorie une quarantaine de déchèteries professionnelles en Ile-de-France. Des tarifs préférentiels ont été négociés avec Ecodrop en faveur des entreprises inscrites sur le site. La plateforme a été soutenue dès sa création par Saint-Gobain, intéressé par cette démarche innovante qui facilite la collecte mais aussi la valorisation, dès lors que le geste de tri est encouragé. « Dans notre offre, nous donnons accès aux informations pour les entreprises adhérentes, mais nous proposons également une prestation d’enlèvement avec plusieurs garanties : une collecte personnalisée sous deux heures pour quelques sacs de gravats grâce une flotte de camionnettes géolocalisées et en partenariat avec des entreprises de logistique, une traçabilité des matériaux collectés, un tarif préférentiel pour les déchets bien triés », indique Marie Combarieu.

Face à la demande croissante de prestations logistiques, Ecodrop s’adapte à l’évolution du marché en proposant des collectes en bennes depuis 2018. Cela ne doit pas empêcher le tri, ni la traçabilité, insiste la fondatrice d’Ecodrop : « la future filière REP ne doit surtout pas négliger cet aspect, même au nom d’une éradication des dépôts sauvages. La prise de conscience est là ; nous l’encourageons avec la création d’un label écoresponsable qui engage l’entreprise dans des pratiques vertueuses ». Ecodrop vient d’élargir son périmètre à l’agglomération lyonnaise avant de toucher Lille d’ici à la fin de l’année et de couvrir l’ensemble des agglomérations pour la fin 2020.

Déchets et pédagogie

 

La France recense 70 millions de tonnes de déchets professionnels hors BTP, pour 34 millions de tonnes de déchets ménagers. Difficile souvent pour les PME de trouver le bon prestataire au bon endroit et au bon moment pour se débarrasser en bonne et due forme de grands volumes de déchets verts, d’encombrants, de gravats, de déchets en mélange, de DEEE, d’emballages, mais aussi de déchets dangereux. Urbyn est apparu sur la place digitale en 2018, avec l’ambition d’aider les entreprises à acheter des prestations de collecte et de recyclage, associées à du reporting. Après un entretien avec le détenteur de déchet, les courtiers d’Urbyn établissent des fiches matières avec les modes de traitement adaptés. « Tous les profils d’entreprises et de déchets sont les bienvenus. Nous voulons être un outil simple et pas cher qui répond à un besoin ponctuel ou récurrent ». Pour Julien Hamilius, co-fondateur d’Urbyn, priorité au conseil et la traçabilité sur la logistique et le traitement. Côté prestataires, c’est l’assurance de gagner des clients en étant réactif. Depuis le début de l’année, ce sont environ 1000 demandes enregistrées. « La pression réglementaire et les changements de mentalité font évoluer les tendances, même si les entreprises ont encore du mal à bien gérer leurs déchets et faire le bon tri, pour payer moins. C’est pourquoi, nous envisageons en 2020 de consolider nos outils de prestations et développer du marketing en ligne pour les PME. L’an prochain sera aussi le moment de lever des fonds de l’ordre de 500 000 euros pour donner un coup d’accélérateur à notre plateforme » souligne Julien Hamilius. En qualité d’interface et non d’intermédiaire, Urbyn a commencé avec le recyclage des déchets, mais réfléchit déjà à d’autres alternatives possibles telles que le réemploi ou l’up-cycling.

Le BtoB, c’est aussi des projets très locaux, comme celui de Ty Waste (maison des déchets) en Bretagne. Son initiateur Aurélien Abel a reçu le soutien de la CCI de l’agglomération de Vannes et a intégré l’incubateur VIPE. Place de marché très régionale, Ty Waste souhaite devenir un facilitateur de valorisation de déchets localement avec comme secteurs cibles le BTP, le nautisme, l’agro-alimentaire, l’ostréiculture, la méthanisation. Le service sera gratuit et grâce à une simple inscription en ligne, l’entreprise pourra déposer son annonce (offre ou demande). Cette marketplace bretonne pourra concerner des produits finis (poignées de portes, mobilier), ou des flux de matières premières (bois, déchets verts…). La plateforme passera en bêta test en janvier 2020. La priorité est de trouver rapidement une vingtaine d’entreprise de valorisation pour démarrer les premières transactions.

Capter le BtoC

 

Et le BtoC dans tout ça ? Suez n’a pas souhaité le négliger. En 2016, en créant la plateforme ValoServices, le groupe s’est positionné sur un marché compliqué mais prometteur à condition de jouer la transparence et la pédagogie. Comment attirer en effet un particulier sur un site de collecte de déchets qui permet, moyennant un coût non négligeable, de se débarrasser de ses encombrants, gravats de chantiers et déchets verts en grandes quantités ? C’est le pari de ValoServices qui propose de la transaction entre entreprises mais aussi à 75 % de son activité, des prestations pour des particuliers. « Nous souhaitons répondre à un besoin immédiat dans un contexte particulier (déménagement, travaux de rénovation, tontes et élagages de jardins), mais cela prend du temps, ajoute Anne Bellery. C’est pourquoi nous proposons des solutions rapides et tracées ». Seul hic, le coût d’une benne peut aller de 400 à 600 euros, selon le lieu, la nature des déchets. Pour convaincre, face à des plateformes grand public pas chères mais sans aucun contrôle, Suez vend une prestation complète, de la collecte à la valorisation. « La pédagogie joue un rôle précieux, car elle permet en conseillant sur un meilleur tri de favoriser le recyclage et surtout de réduire la facture » ajoute le directrice du digital chez Suez France. Depuis sa création, ValoServices a réalisé 6000 locations de bennes et enregistre 45 000 visiteurs par an. Pour Anne Bellery, c’est sûr, la notion de traçabilité et une meilleure connaissance des déchets conduiront à des pratiques plus vertueuses.

Poussé par une demande croissante du monde professionnel, le digital va continuer de se déployer dans ce secteur à fort potentiel. De nombreuses plateformes web existent déjà au niveau national ou local. Certaines n’ont pas survécu, d’autres ont franchi les deux ou trois années d’activité. Difficile de se démarquer dans ce foisonnement de créations, mais il semble que les marchés de niche se portent plutôt bien. Cette effervescence pourrait bien se poursuivre encore quelques années, avant de voir le paysage se stabiliser et s’organiser peut-être autour de quelques concentrations. Le temps pour les acteurs du déchet, le monde de l’entreprise et le grand public de se familiariser avec une exigence environnementale incontournable, des transactions plus transparentes et une traçabilité indispensable.

Crédit : StockPro, Hesus, Suez, Ecodrop, Backacia

Agenda :

Salon Batimat du 4 au 8 novembre 2019, Paris Nord Villepinte

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