Les échanges mondiaux de déchets avant le Covid-19

Vingt ans de quasi insouciance

L’association Record vient de publier un rapport sur les mouvements commerciaux des déchets valorisables depuis 2000. Achevé fin 2019, ce panorama est complété par quelques éléments prospectifs d’ici à 2040. Ces informations sont précieuses pour comprendre les enjeux économiques et politiques des pays exportateurs et importateurs depuis vingt ans. Mais il y a à peine cinq mois, la pandémie Covid-19 a fait irruption. La brutalité de ses impacts sur les échanges de déchets pourrait-elle rebattre les cartes tant au niveau des règlements internationaux que des habitudes commerciales ?

Source : RDC Environnement

Avec la croissance des économies émergentes comme la Chine et l’Inde, les échanges mondiaux de déchets valorisables ont pratiquement doublé entre 2000 et 2016. Ces matières premières du recyclage (MPR) destinées à l’industrie de transformation ont une valeur marchande positive. Mais depuis 2018, la structure du marché international de ces matières a été bouleversée par un arrêt brutal, quoi que prévisible, des importations chinoises. Ce pays en quelques années est devenu le principal consommateur de déchets dans le monde. Malgré quelques signes avant-coureurs, les pays exportateurs sont restés aveugles. Lorsque les frontières se sont brusquement fermées à plusieurs catégories de matières à recycler, le choc a été d’autant plus profond. Depuis, la liste des déchets autorisés est révisée annuellement par les autorités chinoises. Le 23 avril 2020, le centre de gestion des déchets sous la tutelle du ministère chinois de l’Ecologie a publié ses nouveaux quotas de déchets importés pour 2020. Cette réactualisation permet ainsi l’importation de 2150 tonnes de déchets de cuivre, 1030 tonnes de déchets d’aluminium, 1510 tonnes de ferrailles, et 124 080 tonnes de vieux papiers.

Commerce débridé

 

L’étude publiée par Record et réalisée par le cabinet RDC Environnement présente une quantification et une qualification des échanges de plastiques, papiers cartons, métaux ferreux et non-ferreux, textiles, bois et RDF entre 2000 et 2016, sur la base entre autres de données douanières. Par ailleurs, les auteurs de l’étude proposent une analyse prospective des échanges à horizon 2040 selon deux scénarios : un marché européen régionalisé sous l’influence de politiques de prévention, de réemploi, d’incitants à l’incorporation et de barrières commerciales extérieures ; un marché européen fragmenté qui se tourne vers le monde pour atteindre des objectifs de recyclage toujours plus ambitieux dans une approche « commodités ». Les objectifs du rapport sont de quantifier et qualifier les flux intra-européens et intercontinentaux, d’identifier les déterminants économiques, technologiques ou institutionnels et d’anticiper les évolutions et les tendances de ces flux. Depuis, la pandémie Covid-19 a instillé quelques gros grains de sables dans des rouages bien huilés. En sortie de crise, ces bouleversements vont-ils obliger les acteurs du commerce international des déchets à rebattre les cartes et repenser leurs pratiques ?

Sur le marché des plastiques, le volume annuel des déchets échangés dans le monde, était d’environ 15 millions de tonnes, principalement des plastiques en mélange (environ 60 %) et des polyéthylènes (environ 30 %). Cela représente moins de 5 % de la production annuelle de matières plastiques neuves dans le monde. En général, ces plastiques circulent depuis les pays occidentaux disposant de systèmes de collecte efficaces vers l’Asie du Sud (notamment la Chine jusqu’à 2017) où le coût de la main d’oeuvre est relativement bas pour trier les matières plastiques et où la demande est élevée.

Cette configuration du marché international a été modifiée fin 2017 avec de nouveaux standards de qualité pour l’importation de déchets en Chine. L’UE exportait environ 3 millions de tonnes vers le reste du monde, dont 80 % vers la Chine. Entre les pays de l’UE, les échanges atteignent également en moyenne 3 millions de tonnes. Ces échanges ont progressé entre 2000 et 2016 avec un taux de croissance annuel moyen de 10 %. Jusqu’en 2016, la Chine (via Hong Kong et le port de Macao) était le plus grand importateur de déchets plastiques, recevant plus de la moitié du volume exporté dans le monde. Soit en 2016, plus de 8 millions de tonnes d’une valeur de 3,4 milliards d’euros. Au niveau de l’UE, le plus grand exportateur de déchets plastiques était jusqu’à ces derniers mois l’Allemagne avec environ 30 % du volume exporté. Tandis que les Pays-Bas représentaient le plus grand importateur avec 19 % des volumes. Toutefois les Pays-Bas jouent souvent le rôle de plaque tournante pour les échanges de déchets, réexportés ensuite vers le reste du monde dont l’Asie, via le port de Rotterdam.

La Turquie aime les ferrailles

 

Le commerce international des déchets de métaux ferreux tourne autour de 85 millions de tonnes, soit moins de 5 % de la production annuelle d’acier brut. Plus la capacité de production d’un pays est composée d’aciéries électriques, plus le pays est dépendant des ferrailles. Ainsi, la Chine est le 1er producteur d’acier brut dans le monde mais n’est pas le principal importateur. Ceci s’explique en partie par le fait que plus de 90 % des aciéries chinoises sont des aciéries à oxygène qui utilisent principalement du minerai de fer. L’UE génère environ 75 millions de tonnes de déchets ferreux. En 2016, elle a exporté environ 18 millions de tonnes vers le reste du monde, notamment vers la Turquie (10 millions de tonnes), et en a importé environ 3 millions. Entre les pays de l’UE, les échanges ont atteint 27 millions de tonnes en 2016. La Turquie est le 8e producteur d’acier brut et le 1er importateur de déchets ferreux au niveau mondial. Le volume importé par le pays s’établit en 2016 à 17,7 millions de tonnes. Les aciéries électriques (fours à arc électrique) représentent 75 % des capacités du pays. Au niveau de l’UE, le principal exportateur est l’Allemagne avec 19 % du volume exporté par l’UE. Elle est suivie de près par le Royaume-Uni dont le volume exporté s’établi à 16 %. L’Italie est le plus grand importateur au sein de l’UE avec 15 % du volume importé par l’UE (4,4 millions de tonnes).

Non ferreux et industrialisation

Les échanges de déchets de métaux non ferreux représentent dans le monde environ 16 millions de tonnes (principalement du cuivre et de l’aluminium), soit 16 % de la production annuelle de métaux non ferreux. L’aluminium arrive en tête avec 55 % des tonnages, le cuivre en représente environ 40 % et le plomb, le nickel et le zinc correspondent aux 5 % restants. La demande de déchets non ferreux est plus forte pour les pays en voie d’industrialisation. Pour l’aluminium et le cuivre, il existe deux grandes catégories de déchets valorisables : les déchets de qualité moyenne destinés aux raffineurs ou fonderies secondaires et les déchets de bonne qualité achetés par l’industrie des produits semi-finis.

L’UE génère environ 9 millions de tonnes de déchets non ferreux. Elle exporte environ 2 millions de tonnes vers le reste du monde, principalement vers la Chine. En 2016, le volume importé par la Chine s’élève à 5,4 millions de tonnes (73% de cuivre et 26% d’aluminium sur 2012-2016). Jusqu’en 2017, les déchets importés sont majoritairement des moteurs électriques, câbles, petits déchets en mélange et déchets post-broyage de DEEE/VHU. Entre pays de l’UE, les échanges ont atteint environ 5 millions de tonnes en 2016. Le principal exportateur est l’Allemagne avec 24 %, suivie par le Royaume-Uni et les Pays-Bas avec respectivement 13 %, puis la France dont le volume exporté s’établit à 12 %. L’Allemagne est également le plus grand importateur de déchets métalliques et représente un carrefour d’échanges entre le nord et le sud de l’Europe. Elle est suivie par l’Italie et la Belgique avec respectivement 12 % et 11 %. La position de la Belgique s’explique par la présence de grands acteurs du recyclage des déchets de métaux non ferreux.

Papier-carton, le casse-tête des débouchés

 

Sur le marché des papiers-cartons, le volume annuel des échanges mondiaux est d’environ 58 millions de tonnes. Soit 14 % de la production mondiale de papier-carton en 2016. La stagnation de la production mondiale de papier-carton, en raison de la dématérialisation, met depuis quelques années ce secteur en difficulté. En revanche, le développement du commerce électronique a poussé à la hausse la demande de cartons d’emballage. Les usines papetières utilisent soit de la pâte à papier vierge, soit de la pâte à papier provenant des déchets recyclables de papier-carton, soit un mix de deux. L’UE 28 exportait environ 11 millions de tonnes vers le reste du monde, dont 75 % en Chine à 75 %. Jusqu’en 2016, la Chine était le plus grand importateur de vieux papiers avec près de la moitié des importations mondiales (28,5 millions de tonnes). En parallèle, le pays est le premier producteur mondial de papiers cartons neufs : 108 millions de tonnes en 2016 dont 63 millions de tonnes proviennent de déchets recyclables. Ces cartons sont utilisés pour emballer les biens que la Chine exporte.

Suite aux restrictions sur les importations imposées par la Chine en 2017, l’Europe et les autres continents se sont rapidement retrouvés avec des tonnes de vieux cartons sur les bras. Les usines papetières occidentales ne pouvant pas tout absorber. Les échanges de papier entre les pays de l’UE ont atteint 13,5 millions de tonnes en 2016. En Europe, la Finlande et la Suède sont le deuxième et le troisième producteur de papier-carton neuf. Cependant, ces pays disposent de grandes ressources forestières que leurs industries utilisent pour produire de la pâte à papier. Au sein l’UE, l’Allemagne est à la fois un important exportateur et le principal importateur des déchets papier-carton provenant des autres pays de l’UE. Ce positionnement de leader s’explique par la place de l’industrie nationale du papier-carton. Avec 22,6 millions de tonnes produites en 2016, l’Allemagne est le premier producteur de papier-carton au niveau de l’UE et le quatrième au niveau mondial. La production allemande est fortement alimentée par des déchets de papiers-cartons recyclables alors que l’offre en bois est limitée : l’Allemagne consomme donc 35 % des déchets de papiers cartons utilisés pour le recyclage en Europe, et n’intègre que 10 % de pâte vierge dans sa production.

En 2016, le volume des matières textiles à réutiliser ou à valoriser était d’environ 5 millions de tonnes. Sur ce gisement, 73 % se composent d’articles de friperie, le reste est constitué de chiffons triés et non triés. Les échanges mondiaux de déchets textiles ont progressé entre 2000 et 2016 passant de 2 à 5 millions de tonnes. Au niveau mondial, l’importation de déchets textiles valorisables est atomisée. Les deux premiers importateurs, Pakistan et l’Inde, représentent respectivement 13 % et 12 % du volume importé. L’UE est le premier exportateur des déchets textiles valorisables au niveau mondial (37 %). En 2016, l’UE 28 exporte environ 1,3 million de tonnes vers le reste du monde, notamment vers le Pakistan et la Tunisie. Entre les pays de l’UE, les échanges ont atteint 0,9 million de tonnes en 2016 avec un taux de croissance annuel moyen de 3 % depuis 2000, soutenue par les importations des Pays-Bas et de la Pologne.

Impacts environnementaux

 

Le commerce de déchets valorisables a toujours été impacté par la combinaison de facteurs macro-économiques (croissance économique, prix des matières premières et de l’énergie…), de stratégies industrielles (développement technologique et innovation) et de politiques publiques (éco-conception, prévention, objectifs de recyclage, taxation, barrières commerciales…). Et aujourd’hui, la pandémie Covid-19 pourrait devenir un nouveau paramètre à prendre en compte. L’Union Européenne a exporté en 2016, 33 millions de tonnes de déchets vers le reste du monde, ce qui correspond à 18 % des échanges de déchets valorisables effectués dans le monde.

A horizon 2040, les prévisions tablent sur un commerce des déchets métalliques largement international tandis que pour les plastiques, les textiles et les papiers-cartons, les échanges dépendront de l’ambition des politiques environnementales et des barrières commerciales qui seront ou ne seront pas mises en oeuvre. Les auteurs du rapport préconisent également une évaluation de l’ensemble des impacts environnementaux, sociaux et économiques quel que soit le scénario envisagé. En effet, les objectifs d’incorporation et les barrières commerciales présentent à la fois des avantages comme favoriser l’activité et l’emploi en Europe et diminuer les quantités de déchets éliminées, et des inconvénients – cela peut renchérir les coûts de gestion des déchets, les coûts des produits en imposant l’incorporation de MPR, voire augmenter les impacts environnementaux du recyclage.

Reste que l’évolution des prix du pétrole d’ici à vingt ans est encore plus incertaine depuis ces dernières semaines. Indépendamment du cours du baril, le prix du carbone sera un déterminant de plus en plus important pour les flux de déchets et MPR étudiés, renchérissant le coût des énergies, selon l’étude Record. En 2017, la Commission Stiglitz Stern a par exemple proposé un corridor de prix de carbone situé entre 50-100 euros la tonne de CO2 en 2030 pour respecter l’accord de Paris. Cela reviendrait à un impact sur le prix très significatif, de l’ordre de +15 à +30 euros/ baril de pétrole.

Nouvelles du front

 

Selon le BIR (Bureau International du Recyclage), la plupart des transformateurs chinois auraient repris le travail mais aucune donnée n’est disponible sur les taux précis de production. Par ailleurs, la banque populaire de Chine aurait annoncé un fonds de soutien de mille milliards de dollars pour renflouer l’économie, dont 80 % seront destinés à l’industrie. La question est de savoir d’où viendra la demande alors que de nombreux pays sont toujours confinés en raison de la pandémie. En Inde, avec la fermeture des frontières et l’arrêt de l’industrie, les conditions de vie sont sévères et aucun mouvement physique autre que les biens essentiels n’est autorisé. Singapour vient d’annoncer le prolongement du confinement jusqu’au 1er juin 2020. Dans le même temps, des mesures ont été renforcées pour tester les personnes sans symptôme. De nouveaux cas ont été décelés parmi les travailleurs étrangers. Conséquence, de nombreux sites de traitement de déchets ont une activité réduite car la main d’oeuvre provient essentiellement de Malaisie qui ne peut revenir travailler sur place. Singapour a choisi de mettre en quarantaine quelque 180 000 travailleurs étrangers, ce qui pourrait avoir de lourdes conséquences sur la collecte et le traitement des déchets mais aussi sur la logistique et le fret maritime.

L’Europe soutient le secteur

 

En Asie, les conteneurs de déchets transitent souvent par Hong Kong

Aux Etats-Unis, l’industrie du recyclage fonctionne, notamment sur les côtes Est et Ouest. Les régions intérieures sont plus concentrées sur une production et une consommation locales de déchets. En Europe, des mesures de déconfinement progressif ont commencé. En Allemagne, la production industrielle semble avoir redémarré, notamment dans l’automobile. Le secteur devrait être soutenu par des incitations commerciales pour relancer les ventes, comme pendant la crise financière de 2008. La disponibilité de matières à recycler semble peu à peu revenir, même si les prix bas du pétrole n’aident pas à recouvrer la confiance. Des craintes de volatilité des prix sur le marché des matières premières sont perceptibles. L’aluminium a été fortement touché par la faible demande du secteur automobile et du fait qu’en Chine, la production en mars s’est élevée à 5,48 millions de tonnes, en hausse de 1,5 % par rapport à 2019.

Alors que le Ramadam a débuté le 23 avril, l’Afrique du Nord est entrée dans une période de consommation mais pas de production. Cette année, les industriels du recyclage en Algérie, Maroc et Tunisie seront être impactés par un manque de déchets mais aussi par les mesures de protection sanitaire sur les salariés. Au Sud du Sahara, l’impact du Ramadan au Sénagal, Mali et Tchad sera moins important qu’au Maghreb. Malgré le Coronavirus, la vie ne s’arrête pas mais le principal problème pour les recycleurs porte sur les prix et l’absence d’acheteurs internationaux, principalement, indiens. Concernant le Moyen-Orient, les sites de recyclage restent ouverts pour ceux qui en ont les moyens mais les entrées de déchets ont baissé de 30 %. Les prix du LME ont chuté, entraînant une diminution des activités de collecte. Les importations et les exportations avec l’Inde ne sont pas suspendues, mais les marchandises sont retenues dans les ports sans savoir combien de temps cela va durer ni si les coûts de détention seront levés.

Les échanges de ferrailles dans cette région sont soumis à des procédures administratives qui pénalisent les industries consommatrices de déchets de cuivre ou d’aluminium. L’ambiance générale est au plus bas, alors que le prix du baril de pétrole est tombé à des niveaux historiques proches de zéro. Cela plombe les budgets gouvernementaux et affecte le développement des infrastructures et le marché des ferrailles. Le confinement a été déclaré au Liban jusqu’à la fin du mois d’avril. Dans ce cadre, les chantiers de récupération de déchets sont fermés ; l’activité du déchet n’étant pas considérée comme une industrie essentielle. A priori, pas de reprise prévue avant la fin du mois de mai.

Entre confinement renforcé pour les uns et sortie de crise progressive pour les autres, les règles commerciales établies depuis des décennies sont devenues très fragiles. Que ce soit pour les déchets valorisables ou les matières premières, les organisations internationales et les Etats devraient peut-être à l’aune de cette paralysie inédite, s’interroger sans délai sur les failles du commerce mondial.

Crédit : CM

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« L’Echo circulaire a cessé sa parution mais l’actualité de l’économie circulaire continue d’être suivie par "Déchets Infos". »

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