L’industrie française attend avec impatience un redémarrage général des activités. Si certains secteurs n’ont jamais vraiment levé le pied, pour d’autres, la machine devrait repartir peu à peu. Dans ce contexte de déséquilibre économique, les régénérateurs de plastiques se trouvent dans une position inconfortable, à la fois pressés de voir leurs clients transformateurs reprendre du service, mais inquiets face à des tensions sur les approvisionnements et une chute du prix du pétrole qui rend les résines vierges très bon marché.
Avant l’arrivée du Covid-19 et du confinement forcé, le prix des résines vierges évoluait déjà à la baisse. La pandémie a renforcé cette tendance appuyée par une baisse de la demande et un cours du pétrole toujours très bas. Pour PlasticsEurope, association européenne des producteurs de plastiques, l’urgence est de faciliter l’approvisionnement et d’éviter les ruptures de production et de logistique depuis le début de cette crise sanitaire : « en France, les ministères ont surveillé de près l’approvisionnement des secteurs clés comme l’emballage pour l’alimentaire ou l’industrie pharmaceutique. Certaines résines vierges ont été davantage sollicitées comme les polyéthylènes en général et le PMMA et particulier pour la production d’équipements de protection sanitaire et l’impression 3D » explique Eric Quenet, directeur général de PlasticsEurope pour la région ouest de l’Europe. « Nous sommes soulagés qu’à ce jour, nous n’ayons pas connu de rupture de production et d’approvisionnement, malgré la forte demande dans les secteurs essentiels ». Des hausses d’activité de 30 % voire plus ont été enregistrées parmi les transformateurs membres d’Elipso (syndicat des fabricants d’emballages plastiques rigides et souples), avec une logistique qui a bien suivi ». Cependant les tensions demeurent perceptibles avec l’approche du déconfinement et un risque de déséquilibre entre la demande et l’offre. Dans les raffineries, la production de naphta est surveillée de près. PlasticsEurope souhaite une reprise progressive et homogène pour éviter de creuser l’écart. Car la crainte de rupture existe sur certains grades.
La bouteille en demande de rPET
Dans ce jeu d’équilibriste, la filière des plastiques recyclés marche encore plus sur des œufs. Selon le syndicat des régénérateurs de plastiques (SRP), près de 70% des sites de régénération ont dû suspendre leur activité ou fonctionner en mode dégradé dès le début de la crise sanitaire. Plusieurs raisons à cela : fermeture des centres de tri ; absentéisme des salariés par manque de sécurité garantie ; réduction des débouchés dans l’automobile et le bâtiment, deux industries stoppées nettes depuis plus d’un mois.
La fermeture des centres de tri a concerné jusqu’à 40 % du parc en début de pandémie. Aujourd’hui, seuls 20 % des centres de tri restent en sommeil. D’ici au mois de mai, l’ensemble des sites devraient redémarrer selon Citeo, éco-organisme en charge de la filière des déchets d’emballages ménagers. Pourtant, les recycleurs craignent de manquer de flux à traiter à court terme lorsqu’une demande plus importante va se manifester avec la réouverture des usines. Une pénurie de bouteilles à recycler n’est pas à négliger, face à une demande forte liée à l’augmentation des ventes depuis le début du confinement. A ce jour, sur certaines unités de recyclage comme celle de Suez RV Plastiques Atlantique qui produit de la paillette PET issue de la collecte sélective, les gisements livrés ne représentent que 50 % des flux habituels.
Actuellement seul le rPET apte au contact alimentaire, destiné à la bouteille bénéficie d’une demande soutenue, tandis que d’autres secteurs d’application comme celui de la feuille auraient déjà basculé en partie sur de la résine vierge. S’affichant autour de 700 euros la tonne, cette matière est devenue très attractive. « Tant qu’il n’y a pas de contrainte à employer de la matière plastique recyclée, l’industrie va continuer de passer de l’un à l’autre si techniquement c’est possible » déplore Alain Mano, responsable commercial chez Suez RV Plastiques Atlantique. Le secteur de la bouteille reste atypique. Les fabricants se sont pour la plupart engagés à investir dans des emballages biosourcés. C’est ce qui nous sauve aujourd’hui, avoue Alain Mano. Les autres secteurs préfèrent la matière vierge ou n’ont pas encore redémarré leur activité. L’automobile et la construction en font partie. Résultat, le groupe Suez mise pour l’instant sur l’application bouteilles pour écouler ses paillettes PET aptes au contact alimentaire ; avec tous les risques financiers et commerciaux que cela représente.
Baisse de 80% du CA des régénérateurs
Toutes les résines ne sont pas logées à la même enseigne. Sur le marché du rPET, le chiffre d’affaire et l’activité sont restés globalement stables, selon le SRP grâce à la demande de l’agroalimentaire et la pharmacie. Des inquiétudes ont été perçues en début de crise sur les quantités récupérées suite aux fermetures de centres de tri et à l’absentéisme. Mais aucune rupture d’approvisionnement en rPET pour les industriels n’a été observée. De plus, les producteurs régénérateurs ont eu pour l’instant suffisamment de stock pour répondre à la demande. Pour les autres résines régénérées, en particulier le rPP et le rPVC, une baisse d’environ 80 % du chiffre d’affaires a été enregistrée en mars-avril, liée principalement à l’arrêt des secteurs automobile et du bâtiment. A fin avril, les entreprises produisant du recyclé pour l’automobile semblent reprendre peu à peu leurs activités mais le secteur du bâtiment ne donne pour l’instant pas de signes de réelle reprise, ce qui inquiète le syndicat des régénérateurs de plastiques.
Même si aucune entreprise ou filière ne remet en question la loi sur l’économie circulaire, assure PlasticsEurope, on assiste depuis quelques jours, à une forme de révision des priorités, au regard de la gestion de sortie de crise : « en ce qui concerne certaines mises en application de la loi et des directives, il faut avoir un attitude pragmatique. On ne peut pas mobiliser tout le monde actuellement sur les travaux de transition écologique, tant que l’on doit travailler dans l’urgence de la reprise économique, avoue Eric Quenet. Pour autant, nous sommes conscients qu’il existe des échéances incontournables au niveau européen ». Parmi elles, la directive SUP sur la restriction des plastiques à usage unique. Frans Timmermans, vice-président à la Commission européenne en charge du Green Deal européen, s’est en effet montré inflexible face au souhait de l’organisation des transformateurs de plastiques EUPC de reporter d’un an, sa mise en œuvre à l’échelle nationale.
Effet ciseau pour les régénérateurs
Pour pallier les risques de rupture et de déséquilibre économique en sortie de crise, le taux d’incorporation de matière recyclée peut être un facteur déterminant dans les prochains mois, selon le SRP. « Compte tenu de la chute prévisible des cours des polymères vierges suite à la chute des cours du pétrole et à la crise du COVID 19, les temps vont être difficiles pour les régénérateurs » insiste Robert Djellal. Mais côté déchets, la crainte est aussi d’assister à une pénurie de matières plastiques à très court terme, en raison de la fermeture d’une partie des centres de tri depuis plus d’un mois et d’une moindre activité économique engendrant logiquement moins de déchets. « Il faut là aussi s’attendre à des difficultés financières pour certaines entreprises dans les mois à venir et donc à une possible baisse de la production de plastique recyclé. On connaît également une faiblesse structurelle de la collecte et on ne s’attend pas à une amélioration rapide. De plus, le prix des déchets ne baisse pas et le déséquilibre entre l’offre et la demande pourrait les faire repartir à la hausse » souligne le directeur du SRP. Avec comme conséquence possible, un effet ciseau dramatique pour la profession.
Pour le syndicat des régénérateurs de plastiques, comme le Snefid, organisation professionnelle représentant une partie des opérateurs de collecte et de tri en France – qui ont décidé d’exprimer leurs inquiétudes dans un communiqué commun du 15 avril 2020 -, il est impératif de décorréler les prix des MPR avec le prix du vierge pour éviter de se retrouver coincé. Il y aurait selon les deux syndicats, plusieurs options possibles pour le gouvernement. Le taux d’incorporation minimum est l’une des solutions. Par ailleurs, le SRP demande à l’Etat dans les décrets d’application à venir sur la loi économie circulaire, de prendre toutes les mesures favorisant les donneurs d’ordres intégrant de la matière recyclée « made in France ». « Pour nous aider durant cette période cruciale, le gouvernement dispose de trois leviers complémentaires : les engagements volontaires, le taux minimum d’incorporation et les bonus-malus », souligne Robert Djellal.
Ces leviers devront sans doute s’accompagner de mesures sanctionnant les mauvaises pratiques. Pour garantir les engagements des transformateurs et donneurs d’ordre sur l’emploi de matière recyclée, les acteurs de la filière proposent la mise en œuvre d’un compteur. L’État pourrait ainsi vérifier et valider le taux de matière recyclée moyen par société. Aussi pertinente soit-elle, cette mesure risque néanmoins d’être difficile à appliquer. Comment contrôler et par qui ? Le gouvernement n’avait pas retenu lors de la préparation de sa loi économie circulaire, une proposition défendue par Federec (fédération des entreprises du recyclage) sur les certificats d’incorporation de matière recyclée, ni l’intégration d’une TVA à taux réduit en faveur de produits recyclés, réutilisés ou réparés. Et pourtant, le contexte actuel donnerait plus que jamais du sens à ces propositions.
Crédit : Suez, Paprec
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