Comptabilité écologique, la prochaine étape ?

Une alliance d'acteurs pour dépasser la démarche RSE

Le monde de l’entreprise évolue selon un schéma économique basé sur des flux entrants et sortants. Peu de considération en réalité des impacts environnementaux et de la valeur réelle de l’extraction des ressources ou des dégâts sur la biodiversité. Depuis trente ans, les démarches de développement durable et de RSE ont réalisé quelques avancées, mais sont insuffisantes face aux enjeux écologiques et climatiques. Une nouvelle piste émerge, celle d’intégrer au coeur des rouages financiers, de nouveaux indicateurs. Dix organisations ont rejoint l’Alliance ComptaRegeneration2020 lancée par Tek4Life pour préparer cette transition comptable.

Une comptabilité borgne qui ne tient aucun compte des externalités. C’est ainsi que se résume le système financier en vigueur au sein de l’entreprise depuis environ un siècle. Depuis quelques années pourtant, plusieurs universitaires, économistes, juristes et associations ont choisi de monter au créneau pour sensibiliser les entreprises et casser des habitudes funestes. En France, le cabinet d’expertise comptable ComptaDurable a travaillé sur une méthodologie alternative CARE, alors que l’association C3D (Collège des directeurs du développement durable) préconise d’aller au-delà de la démarche RSE. De son côté, l’ORSE (Observatoire de la Responsabilité Sociétale des Entreprises) soutient que l’entreprise ne peut plus simplement réparer, réduire ou compenser. Dans son rapport de juin 2019, l’OCDE conclut enfin que la performance financière n’est plus possible sans performance écologique ou sociale.

« On écope un bateau qui ne tient pas son cap »

« Depuis le Sommet de Rio en 1992, la RSE a succédé au développement durable, mais cela reste essentiellement de la terminologie. Dans les faits, on a l’impression qu’on écope un bateau qui ne parvient pas à garder le cap » souligne Dorothée Browaeys, présidente de Tek4Life, réseau de prospective sur les technologies, les pratiques et les modes économiques émergents. Depuis plus de trente ans, elle convient que les entreprises sont plus propres mais globalement, si c’est pour continuer à extraire des ressources naturelles sans prendre en compte la valeur réelle de cette exploitation au sens écologique du terme, le gaz naturel ou le minerai sera toujours plus compétitif qu’une centrale à biomasse ou une ligne de recyclage de métaux. Résultat, les avancées existent avec un début de prise de conscience mais les zones de confort subsistent.

Onet a mis au point le Dilumob pour réduire son impact environnemental et le traduire au niveau comptable

Les premières pistes de solutions sont données par le cabinet d’expertise ComptaDurable. Début 2019, il expérimente son modèle CARE, méthode de conservation du capital des ressources naturelles et humaines, à l’échelle de 10 entreprises de la région Provence Alpes Côte d’Azur dont Pernod Ricard, Areco, Cemex, Onet. Le pilotage est organisé par l’Institut National de l’Économie Circulaire (INEC) et l’Ademe apporte son soutien financier. Les premiers retours d’expérience devraient être connus d’ici l’été prochain. A la base, le rôle de la comptabilité est de conserver le capital de l’entreprise afin de lui permettre de maintenir son capital, donc ses capacités de production. Or le capital est un concept multi-dimensionnel : il recouvre à la fois le capital financier, le capital naturel et le capital humain. Ce programme CARE, développé avec Jacques Richard, professeur à l’université Paris Dauphine et membre du collège de l’Autorité des normes comptables, propose aux entreprises un accompagnement vers une comptabilité intégrée, qui tient compte des capitaux financiers et non-financiers de la société. Alors que l’analyse extra-financière des entreprises tend à s’imposer, il est quasi impossible d’évaluer la durabilité des sociétés au regard de leur bilan comptable, déplorent les partisans de cette comptabilité écologique.  Tout ce qui n’est pas traduit en unité monétaire aujourd’hui est sous-dimensionné dans l’entreprise, rappelle Patrick de Cambourg, président de l’Autorité des normes comptables (ANC).

Une alliance d’entreprises pour avancer

 

Toutefois, le concept semble de plus en plus relayé par le monde politique, même s’il a encore beaucoup de mal à convaincre les parlementaires. Dans une proposition de loi présentée en octobre 2019 sur la création d’une certification publique des performances sociales et environnementales des entreprises et l’expérimentation d’une comptabilité du XXIe siècle, quelques députés dont Dominique Potier ont voulu mettre en avant les bénéfices qu’offraient ce modèle comptable. Mais la proposition de loi a été rejetée en première lecture à l’Assemblée nationale. Trop de contraintes et de risques, selon la majorité. Difficile de changer des pratiques d’un autre âge et d’innover en terre inconnue. Pourtant, tôt ou tard, les pouvoirs publics devront montrer la direction.

Principe du modèle CARE

C’est pour anticiper ce changement inéluctable, que Tek4Life a décidé de lancer une nouvelle réflexion autour de la comptabilité écologique, avec ACR2020. L’Alliance ComptaRegeneration incite les entreprises à adopter une comptabilité soutenable qui impliquera forcément l’abandon de certaines activités et le développement d’autres. Elle réunit aujourd’hui, une dizaine de grands groupes financiers et non financiers comme Veolia, Citeo, In Vivo, Bouygues, La Poste, La Maif, Le Crédit Coopératif, Grant Thornton et CERFrance, ainsi que des experts juristes, économistes, biologistes, philosophes, ingénieurs de l’information comptable, représentants du monde associatif, de l’économie sociale et solidaire et des pouvoirs publics (Finance Watch, le Mouves, Commissariat général au développement durable du MTES, Conseil général de la Gironde…).

Valeur du marché

 

Ce chantier doit tout d’abord passer par de l’acculturation et de la déconstruction. Des étapes cruciales selon Dorothée Browaeys qui vont permettre de cibler les concepts actuels comme la performance, la productivité ou encore les externalités pour mieux ensuite s’en défaire. Depuis des années, le prisme financier renvoie une image infidèle des activités économiques. La valeur du marché n’est plus du tout en phase avec la valeur économique réelle. On le voit avec l’exploitation des matières premières provenant du sol ou des espaces marins, au prix d’une dégradation irréversible des écosystèmes, mais qui a aucun moment n’est répercuté sur le prix de marché. Si c’était le cas, l’emploi du pétrole serait banni depuis longtemps. Aujourd’hui, avec une valeur proche de zéro, le cours du baril reste totalement déconnecté de sa valeur réelle en termes d’impact social et environnemental.

La comptabilité écologique permettrait de rephaser valeur du marché et valeur économique réelle

Pour Tek4Life, il apparaît nécessaire de revoir collectivement les conventions qui servent à rendre compte des activités des organisations et les métriques pour caractériser les coûts de maintien des écosystèmes. Toutes nos comptabilités vont devoir servir durablement une économie compatible avec le vivant, humain et non humain, explique la présidente du réseau : « nous souhaitons convaincre le plus grand nombre d’entreprises que l’économie n’est plus libre de toute contrainte et que l’intégration de nouveaux indicateurs, jusqu’ici externes aux flux d’une entreprises peut être bénéfique ». Prenons l’exemple d’un projet de construction versus rénovation d’un bâtiment. Déterminer les choix d’orientation d’un tel chantier dépend de plusieurs paramètres : emprise au sol, localisation sur un site sensible, réemploi de matériaux sur place, récupération de l’eau, maîtrise énergétique, bâti multi-usages etc. En compilant l’ensemble de ces données et en les confrontant d’un point de vue économique, environnemental et social, on peut ainsi démontrer qu’avec une comptabilité multi-capitaux, et une meilleure prise en compte du long terme, on parvient à faire des choix plus rationnels et judicieux.

Un livre blanc pour la fin d’année

 

L’objectif de l’Alliance est de faire émerger un débat citoyen autour de la nécessaire mutation comptable. Cela se traduira par la création d’un forum, des partages d’expériences, la rédaction de textes, et la création de maquettes de formations pour sensibiliser les acteurs dans les entreprises et dans le monde du conseil, de la notation et de la comptabilité en particulier. Au cours des prochaines réunions de travail, les membres de cette communauté se pencheront sur plusieurs thématiques comme : les valeurs nouvelles à considérer dans un souci de résilience ; les référentiels à choisir pour créer des systèmes d’information pertinents pour maintenir les équilibres écologiques ; la notion de performance pour l’enrichir de ses dimensions sociales et environnementales.

Pour la fin de l’année, ACR2020 prévoit la publication d’un livre blanc qui rassemblera témoignages, glossaires, propositions, guide méthodologique. Il devrait par ailleurs être présenté lors du Forum BioRESP en 2021. « Nous souhaitons également prolonger nos travaux à l’échelle européenne pour mettre en lumière une nouvelle culture comptable, différente de la culture anglo-saxonne » souligne Dorothée Browaeys. Les promoteurs de la comptabilité écologique ne veulent surtout pas rater le coche, alors que Bruxelles encourage la taxonomie verte et la mise en œuvre d’un Green Deal. Début mars, le groupe technique d’experts sur le financement durable (TEG) de la Commission européenne a en effet publié ses recommandations finales dans le cadre de la mise en place d’une taxonomie européenne. Il s’agit d’un outil de classification des activités économiques considérées comme durables, dans un contexte de réorientation nécessaire des flux financiers en vue de répondre aux exigences européennes de lutte contre le changement climatique et de réduction des émissions de carbone d’ici 2050. Puisse la récession économique probable, liée à la pandémie Covid-19, épargner ces outils qui ont déjà bien du mal à se frayer un chemin.

Crédit : Onet, ComptaDurable

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