Eco-conception : source d’innovation pour l’agroalimentaire

La Bretagne aux avant-postes

Premier employeur en Bretagne, la filière agricole et agroalimentaire emploie dans la région 60 000 salariés pour 3726 structures ; pour la plupart, des PME. L’alimentation se retrouve au coeur des activités essentielles du pays, en période de pandémie Covid-19. Les entreprises de l’agroalimentaire, qui font de la région Bretagne le frigo de la France, n’ont jamais été autant sollicitées depuis plus d’un mois. Sans oublier la crise écologique, certaines d’entre elles ont choisi bien avant l’heure, de développer l’éco-conception pour préparer un avenir plus durable.

En préambule, faut-il rappeler selon la définition de l’Afnor, que l’écoconception est une démarche innovante qui se caractérise par l’intégration de critères environnementaux dès la phase de conception ou lors de reconception d’un produit, d’un bien ou d’un service. L’objectif étant de réduire ses impacts environnementaux tout au long de son cycle de vie. Si l’on prête bien souvent les efforts d’éco-conception aux emballages présents au quotidien pour protéger et conserver nos biens de consommation, qu’en est-il de l’éco-conception appliquée au contenu, tels que les produits agroalimentaires ? L’alimentation représente 15 % du budget moyen d’un foyer français. Réduire les impacts environnementaux d’un aliment, c’est aussi s’intéresser à sa consommation et au comportement de celui qui en bout de chaîne va acheter cet aliment, en termes de conservation, de gaspillage, de traitement des déchets (organiques et emballages). L’éco-conception concerne aussi bien le producteur, l’éleveur, que le transformateur, le logisticien et le consommateur.

Agroalimentaire, une filière complexe

 

Dans le cadre de son Appel à manifestation d’intérêt Green-Go lancé en 2018 pour soutenir la performance environnementale des produits alimentaires, l’Ademe a relevé cinq catégories de destinataires : l’entreprise agroalimentaire, la marque régionale, l’AOC, la filière et le pôle de compétitivité. Pour une entreprise agroalimentaire, l’éco-conception implique de dresser un bilan de ses investissements récents et de ses marchés, avant d’identifier une gamme ou marque prioritaire sur laquelle elle veut renforcer son offre et son image. Sa démarche peut associer en amont différentes parties prenantes comme les fournisseurs qui doivent à leur tour apporter parfois des informations sur leurs produits. Cela favorise alors des échanges sur la performance environnementale de la chaîne de valeur et un suivi dans le temps. Les marques régionales portent en général sur des produits qui valorisent l’emploi « local ». Elles bénéficient à ce titre d’une bonne image environnementale liée à la réduction des transports. Mais le consommateur recherche avant tout une alimentation de qualité. Sur le volet environnemental, des nuances s’imposent selon l’Ademe, car le caractère régional du produit ne garantit pas forcément un faible bilan carbone, et plus largement une bonne performance environnementale. Il est donc important de commencer par un état des lieux. L’Ademe préconise à ce titre de s’appuyer sur des outils existants (MOOC) et des bases de données comme le programme Agribalyse*.

Sur le marché des AOC (Appellation d’origine contrôlée), certains produits sont plus particulièrement concernés comme le vin et le fromage. Ces AOC définissent des cahiers des charges stricts, traditionnellement centrés sur les aspects typicité et gustatif. Aujourd’hui, elles devraient intégrer davantage les questions environnementales, notamment via des mesures d’agroécologie et d’indicateurs sur la biodiversité. Des travaux ont déjà commencé dans quelques filières (Comté, AOC Saumur etc.). Si une dynamique collective suffisante se met en place, une communication à l’échelle de l’ensemble des AOC pourrait être envisagée, selon l’Ademe. Au sein d’une filière, une démarche d’éco-conception permet dans une logique coopérative de valoriser l’image des acteurs et renforcer les liens amont-aval sur la question de la performance globale des produits. Des crédits carbones ou autres revenus annexes liés à la performance environnementale peuvent être recherchés dans le cadre d’actions collectives, et ainsi alimenter les progrès environnementaux. Les pôles de compétitivité engagés dans l’éco-conception pourraient jouer un rôle de leadership et mettre en lumière leur expertise auprès d’autres pôles. Alors que la France se prépare à un sortie de crise sanitaire sans précédent, la filière agroalimentaire y gagnerait en améliorant ses indicateurs écologiques pour préserver à la fois les ressources et maîtriser les coûts, selon Stéphane Lecointe, chargé de mission Pôle déchet, économie circulaire à l’Ademe Bretagne.

L’ACV ne mesure pas tout

 

Quand on parle d’éco-conception, on pense souvent à l’analyse de cycle de vie (ACV), opération incontournable pour évaluer les impacts environnementaux d’un produit dans sa globalité. Dans la filière agricole et agroalimentaire, cette procédure est complexe, même si elle ne mesure pas tout. Le pôle éco-conception de Saint-Etienne souligne en effet le caractère incomplet d’une ACV qui peut conduire à des situations totalement aberrantes où l’élevage intensif obtient des performances environnementales tout à fait satisfaisantes. C’est dans ce cas, oublier d’autres indicateurs importants sinon essentiels, comme la qualité nutritionnelle, le bien-être animal ou la biodiversité. L’éco-conception est avant tout un outil et une méthodologie et non une fin en soi. Cela implique d’évaluer l’impact environnemental à tous les niveaux de la chaîne tout en garantissant l’usage du produit au final. Il n’y a pas plus contre-productif qu’un produit éco-conçu qui perdrait son succès commercial, selon Stéphane Lecointe. A l’inverse, l’éco-conception ne doit pas servir un produit en détournant certains indicateurs pour le rendre vertueux. La bouteille de Coca-Cola en est un parfait exemple. L’industriel pionnier en ACV avait démontré il y a plusieurs années que l’impact le plus significatif de son produit ne provenait ni du process, ni du contenu, ni de l’emballage, mais de l’énergie émise par les appareils réfrigérants utilisés par le consommateur.

Dans la filière agroalimentaire, l’Ademe rappelle que 60 % des impacts environnementaux proviennent des fermes agricoles. Pour « fabriquer » un kg de bœuf, il faut en moyenne 15 000 litres d’eau. Produire une salade nécessite 100 litres d’eau. Sans oublier, l’impact que l’agriculture ou l’élevage peuvent avoir sur les sols et leur biodiversité. La transformation des produits est responsable à hauteur de 10 % des impacts environnementaux contre 20 % dans la logistique et l’emballage. Le gaspillage des produits en bout de chaîne représente 30 % des impacts environnementaux. Les pertes s’avèrent plus importantes dans les petits foyers, en raison des formats de conditionnement souvent inadaptés. Quatre leviers stratégiques sont mentionnés par le pôle éco-conception pour améliorer ce secteur d’activité : renforcer les pratiques vertueuses à la ferme (terres, labour), optimiser les processus de transformation (évaluer et analyser les flux), développer des emballages adaptés aux justes besoins (difficiles compromis avec les plastiques pour protéger les produits bio), annoncer des consignes claires pour améliorer les comportements et limiter le gaspillage.

Le frigo de la France

 

Hénaff soutenu par l’Ademe dans son projet Socisse

En Bretagne, surnommée le frigo de la France, la filière agroalimentaire contribue largement à pourvoir le pays en nourriture. Elle représente 50 % du marché national de viande de porc, 80 % de la production de choux fleurs et artichauts, autant en produits laitiers et produits de la mer. Pour accompagner tous ces acteurs, Valorial est un réseau de 330 adhérents industriels et chercheurs, dédié à l’innovation agroalimentaire en mode collaboratif, basé à Rennes. Il couvre les principaux enjeux des filières alimentaires dans un fort contexte de transformation numérique et de transition écologique. De son côté, Adria Développement installé à Quimper est un centre d’expertise agroalimentaire. Il assure, auprès des entreprises bretonnes, des missions en vue de favoriser l’innovation et l’amélioration de la compétitivité. En accompagnant les acteurs régionaux dans leur démarche de certification ou de projets de recherche, Adria collabore également avec Valorial, et travaille sur des thématiques en lien avec la réglementation, la conservation des produits, l’agriculture biologique, les process, la réduction des emballages (via le réseau Breizpack), la durabilité et la qualité des produits, le respect de l’environnement. L’éco-conception fait partie de ses travaux de recherche en collaboration avec les industriels de l’agroalimentaire. C’est à ce titre que l’Adria a été partenaire en2018 de l’AMI Green Go lancé par l’Ademe dans quatre régions françaises dont la Bretagne. L’objectif de l’Ademe : financer une trentaine de projets d’ici à 2021.

Cela prendra entre deux et dix ans

Dans ce cadre, le centre par le biais de l’expertise Breizpack accompagne les porteurs de projets en vue d’améliorer la performance globale de leurs produits : associer qualité nutritionnelle et gustative, performance économique et environnementale. En terre bretonne, là où se côtoient désormais cultures biologiques et élevages intensifs de porc et volaille, la filière prend peu à peu conscience des enjeux environnementaux et de ses impacts. Toutefois, bon nombre d’industriels ne souhaitent pas en parler ou communiquer publiquement, par crainte de dévoiler leurs avantages compétitifs que cette démarche leur procure. Ou bien parce que l’éco-conception n’est pas forcément orientée grand public. Elle peut concerner de la production interne ou de la logistique. « Les bonnes pratiques ne vont pas émerger du jour au lendemain. Cela prendra sans doute deux à dix ans. Mais des accélérateurs comme le numérique et aujourd’hui le Covid19 peuvent malgré tout faire évoluer les choses plus rapidement dans la filière, souligne un responsable de Valorial. Et en ce sens, l’éco-conception est un outil qui aide à mettre en place les transitions écologiques et apporte la garantie qu’il n’y aura pas de transfert de pollution, grâce aux connaissances rationnelles et scientifiques rassemblées sur le terrain ».

Néanmoins, les projets ne manquent pas et se dévoilent peu à peu. De nouvelles orientations remettent parfois en question toute une organisation ancrée depuis longtemps dans des pratiques purement productivistes. C’est le cas de la filière avicole. Parmi les projets soutenus par Green Go en 2018, plusieurs industriels de la filière ont été retenus. La Bretagne est bien représentée avec Cocotine du groupe D’Aucy et Terres de Breizh (Coopérative Le Gouessant), qui prônent tous les deux, l’amélioration de la qualité des produits et le bien-être des poules en plein air. Le groupe D’Aucy a annoncé la fin de la production d’œufs de poules en cage d’ici 2025 et accompagne ses 29 adhérents agriculteurs concernés, produisant sous la marque Cocotine, à passer de l’oeuf cage à l’œuf de poules élevées au sol, en plein air, bio et labels. Sur la liste des industriels bretons inscrits dans une démarche d’éco-conception, figurent également le groupe Hénaff et son projet Socisse. En coopération avec Evel’Up et le GIE Chargeur Pointe de Bretagne, le projet de l’industriel emblématique de la région vise l’éco-conception de ses saucisses fraiches conventionnelles. Le but est d’inscrire de manière méthodique et pérenne, les mécanismes d’éco-conception sur l’ensemble de la chaîne de valeur (amont agricole, élaboration, distribution, consommation). Avec son projet « Vert l’excellence », l’entreprise Soréal, spécialiste des sauces, veut renforcer les performances environnementales de ses produits sur la base d’études de cas (sauces Barbecue et XL Burger).

Cafés Verts

Site de séchage de café au Pérou pour Lobodis

Enfin, l’entreprise Lobodis, torréfacteur responsable depuis trente ans et distributeur de cafés pure origine, s’inscrit dans une démarche d’analyse de cycle de vie depuis la culture jusqu’à la consommation de sa production de café au Pérou. Son projet Cafés Verts est le fruit d’une réflexion entamée il y a quelques années avec la commercialisation de capsules de café végétales et compostables. « En travaillant sur ce projet, nous avons appris sur l’ensemble de notre filière à faire des choix et à recentrer nos actions sur les véritables impacts, affirme Frédéric Lerebour, directeur exécutif de Lobodis. Nous avons gagné en compétences mais aussi constaté quelques trous dans la raquette ». C’est pourquoi, le projet Cafés Verts financé par l’Ademe va permettre de travailler sur plusieurs pistes d’amélioration en vue de les valoriser courant 2021 sur le terrain : « nous savons désormais que l’ACV n’est pas suffisante, qu’il va falloir mesurer d’autres indicateurs et s’intéresser à toutes les étapes de la chaîne de valeur comme la culture et ses intrants, le transport maritime, l’emballage et la consommation ». Si sur certains impacts comme l’emballage ou la culture, l’entreprise peut agir directement, d’autres comme le transport sont plus compliqués à réduire. Sauf si l’on accepte d’intégrer des démarches plus collectives et de porter une responsabilité sociétale comme le suggère Frédéric Lerebour. Le début d’une nouvelle ère industrielle ?

*Le colloque alimentation et environnement qui devait se tenir le 28 avril 2020 à Paris est reporté à une date ultérieure. Il sera consacré à l’écoconception et à l’éco-consommation au sein de la filière alimentaire. Avec une présentation de la nouvelle base de données de référence agribalyse 3.0

Crédit : Lobodis, Hénaff, pôle éco-conception Saint-Etienne

En savoir plus :

Appel à projets GREEN GO (2020)

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L’éco-conception au service de la productivité

Afnor et éco-conception

 

 

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