Vrac : un mode de distribution mis à l’épreuve

Recul des ventes et mise en garde de l’Anses

Encouragé par les lois AGEC et Climat, le vrac est-il le modèle d’avenir aussi prometteur qu’on le dit ? Gage de réduction d’emballages, de promotion de circuits courts et de lutte contre le gaspillage alimentaire, le vrac n’en est pas moins soumis aux contraintes de santé publique. Sollicitée par la DGCCRF dans le cadre d’un projet de décret, l’Anses confirme que bon nombre de produits de grande consommation ne pourront être vendus en vrac. Réseau Vrac suit de près cette évolution et continue de se mobiliser en régions alors qu’un recul du vrac est constaté depuis quelques mois.

Propulsée historiquement sur le marché français grâce à la distribution en magasins bio, la vente en vrac connaît un succès grandissant sur le territoire depuis cinq ans. Synonyme de produits sains et de qualité, le vrac a permis de démocratiser la vente de produits issus de l’agriculture biologique. La suppression des emballages réduisant le prix de vente, a rendu ainsi les produits bio plus accessibles. Depuis, le vrac enregistre une adhésion plus large des consommateurs, face à une prise de conscience environnementale plus élevée. Avec comme principales motivations selon Réseau Vrac* : la volonté de réduire ses déchets d’emballages et de lutter contre le gaspillage alimentaire.

Un milliard d’euros en 2021

 

Le vrac répond a des besoins spécifiques selon les régions et la production locale

Résultat, selon une enquête de l’Ademe, le nombre de commerces spécialisés est passé de 8 en 2015 à 528 en 2020 et les rayons vrac s’imposent de plus en plus dans les supermarchés avec une présence dans 71% des grandes et moyennes surfaces (83% pour les hypermarchés, 77% pour les supermarchés et 45% pour les magasins de proximité) et 88% des magasins spécialisés Bio. Le plus grand nombre de commerce vrac (125) se trouve en région Auvergne Rhône-Alpes tandis que le Grand Ouest recense le plus de commerces vrac par habitant. L’association Réseau Vrac estime que le chiffre d’affaires du marché français du vrac pourrait ainsi passer de 150 millions d’euros HT en 2015 à 1,5 milliard d’euros en 2021 et plus de 3 milliards d’euros en 2025. A ce jour, ce sont plus de 8100 emplois directs dans ce secteur. Mais les Français ne sont pas tous des acheteurs de produits en vrac. Cela ne concerne actuellement que 37 % des consommateurs en moyenne. La Bretagne, la Normandie et la Provence Languedoc enregistrent des taux supérieurs à 40 %. Selon les régions, deux motivations principales ressortent : il y a les acheteurs qui recherchent la juste quantité, notamment en Ile-de-France (40 acheteurs sur 100) et ceux qui veulent réduire leur production d’emballages jetables. C’est surtout le cas en Bourgogne, Auvergne, Charente et Touraine. Un état des lieux a été réalisé par Réseau Vrac sur la typologie des produits les plus vendus.

L’offre actuelle est dominée par l’épicerie sèche (céréales, biscuits, légumineuses) mais les articles de droguerie parfumerie-hygiène tendent à se développer. Les produits les plus vendus sont en premier lieu les fruits oléagineux (noix, noisettes, amandes, etc.) pour 58% des foyers ayant recours au vrac. Les cosmétiques semblent se faire une place petit à petit. Sur la liste des produits achetés en vrac en France, on retrouve en premier lieu l’épicerie, les produits secs (céréales, riz, pâtes, légumineuses), mais aussi les olives, et les thés et infusions. Pourtant selon le territoire, Réseau Vrac met en avant des particularismes. Ainsi, le nord de la France achète plus de pâtes, d’épices, de confiseries et de café, tandis que le grand Ouest se tourne davantage vers l’achat de farine, sucre et infusions, et une forte production locale de flocons d’avoine est à noter. Les olives ont une place de choix dans le sud de la France, ainsi que les confiseries, les biscuits, les céréales. Le sud-est affectionne tout particulièrement la production et la distribution de noix. La présence de fournisseurs locaux de vrac est plus élevée en Auvergne Rhône Alpe, en Ile-de-France et en Bretagne.

Les commerces spécialisés sur la sellette

 

Si la crise sanitaire avec son premier confinement a plutôt encouragé la vente en vrac, synonyme de production locale, petits commerçants, produits bio de qualité et réduction des emballages, la situation actuelle semble un peu différente. La durée de cette épidémie entraînant aussi plus de précarité et de sensibilité sanitaire, aurait peut-être entraîné un recul de la consommation du vrac, même si cela reste à confirmer. Toujours est-il que depuis la fin du confinement et malgré les incitations à l’achat en vrac par les lois AGEC et Climat pour réduire l’impact environnemental, la vente en vrac connaît quelques difficultés. Les nouveaux clients se font plus rares dans les rayons des commerces de proximité dont les épiceries vrac. Avec la reprise du travail en présentiel pour de nombreux français, l’organisation n’est plus la même. Quand on fait ses courses en vrac, il faut penser à emporter ses bocaux, ses boîtes, ses sacs.

Les commerces de proximité constatent un repli du vrac depuis l’automne dernier, se traduisant pour certains par un recul de 20% du chiffre d’affaires

Selon l’association professionnelle, les commerces spécialisés dans le vrac ont perdu environ 30 % de leur fréquentation depuis le mois de mai. Un sondage réalisé auprès des commerçants du réseau révèle des inquiétudes profondes : 80 % d’entre eux estiment avoir une baisse du chiffre d’affaires d’environ 20 % et près de la moitié craignent de devoir fermer leur établissement au cours des six prochains mois. La raison : la plupart des commerces spécialisés dans le vrac ont ouvert récemment et n’ont pas spécialement la trésorerie nécessaire pour faire face à la crise. Réseau Vrac estime que le vrac ne connaîtra pas de croissance en 2021, une première depuis la création de l’association en 2015. « On est dans un contexte qui n’est absolument pas favorable depuis six mois », a reconnu Célia Rennesson, directrice générale de Réseau Vrac. La situation est surtout difficile pour les commerces spécialisés, qui représentent environ 10 % du marché du vrac.

Empêcher un retour en force du tout emballé, c’est l’objectif de l’association qui se mobilise sur tous les fronts en créant des conventions en régions. A la clef, des programmes d’aide financière, un accompagnement des commerçants et des fournisseurs pour se former et développer leur activité, et des campagnes de sensibilisation des citoyens/consommateurs au vrac. Réseau Vrac a établi ainsi une convention en Bourgogne-Franche Comté en partenariat avec l’Ademe, a lancé 17 actions en région PACA et vient de démarrer une coalition en Centre-Val de Loire pour six mois. L’objectif : mettre en œuvre un plan d’actions à partir de septembre 2022 destiné à tous les acteurs locaux, afin de réduire les coûts et susciter des vocations. Le premier semestre s’annonce chargé pour Réseau Vrac : « nous allons profiter de la présidence française à la tête du conseil de l’Union européenne en 2022 pour montrer la voie, explique Célia Rennesson. Notre démarche est à ce jour unique dans le monde. Ce sera l’occasion d’inciter au déploiement du vrac par-delà nos frontières ». Pour ce faire, le réseau n’hésitera pas à prendre son bâton de pèlerin et promouvoir le vrac auprès du commissaire européen du marché intérieur, Thierry Breton.

Prévention et éco-conception

 

Pour inciter au changement durable des pratiques de consommation, les promoteurs du vrac veulent inscrire leur démarche dans une politique de prévention des déchets. Sur la liste des soutiens de Réseau Vrac, le Syctom Paris y voit un double intérêt au niveau de son activité de gestion des déchets ménagers (2,3 millions de t/an traitées à Paris et en Ile-de-France) : réduire les volumes d’emballages ménagers et améliorer la qualité des flux. « Dans la poubelle grise, 50 % de déchets sont encore valorisables, alors qu’ils ne devraient pas s’y trouver, déplore Marie-Pierre Martinet, directrice générale adjointe Mobilisation, Publics et Territoires au Syctom. Le vrac peut donc représenter l’un des leviers au changement de pratiques : réduire les emballages, améliorer la sensibilité au geste de tri, lutter contre le gaspillage alimentaire ». Même si la démarche reste complexe pour les consommateurs habitant en zone urbaine dense comme Paris et la proche banlieue, reconnaît-elle. En 2021, le Syctom a organisé son concours Design Zéro déchets sur le thème « Du pack au vrac ».

Résultat : 172 projets présentés et 32 écoles participantes. L’idée était de rendre visible l’éco-conception et d’inciter les jeunes designers à intégrer l’économie circulaire dans leur réflexion. Parmi les critères de sélection retenus : l’aspect pratique, la fluidité du circuit du vrac, des équipements adaptés à un large panel de produits. Au final, quatre projets de solutions retenus : « Cosali », mobilier modulable pour l’achat de savons et shampoings liquides dans les grandes surfaces ; « Cyclo », solution de silo unique du producteur au magasin pour l’approvisionnement des produits en vrac ; « Les interchangeables », collection de bouchons et d’accessoires – bec verseur, pompe, robinet, vaporisateur – compatibles avec n’importe quel bocal en verre ; « Shop une vis », tablette associée à une signalétique ludique pour la vente de quincaillerie en vrac. De son côté, l’éco-organisme Citeo, en charge de la filière REP Emballages ménagers s’est emparé du sujet en inscrivant la technologie maYam sur la liste des finalistes de l’édition 2022 du Circular Challenge. Développée et commercialisée par Vracoop, maYam est une application destinée aux distributeurs de vrac pour assurer la traçabilité des produits, et informer le consommateur.

La filière serait-elle en train de se transformer ? Si les commerces de proximité essuient déjà les plâtres, ils ont désormais ouvert le chemin. Pour la directrice et co-fondatrice de Réseau Vrac, la voie est aujourd’hui tracée et la grande distribution a pris le relais en incitant les grandes marques. Le vrac ne se cantonne plus aux magasins de produits bio. « Nous assistons à une transformation totale de chaînes de production, de logistique et de commercialisation. Dans ce sillon, ce sont également de nouveaux métiers qui émergent tant dans l’approvisionnement, que la fabrication d’équipements, de services pour la traçabilité ou sur le plan marketing » insiste Célia Rennesson.

L’Anses exige des précautions

 

La pratique de la vente en vrac existe depuis de nombreuses années pour de nombreux produits, comme les fruits et légumes frais ou les produits secs (céréales, légumineuses, fruits secs, épices). Mais à la demande de la DGCCRF, l’Anses a dû se prononcer sur la pertinence de plusieurs exclusions au vrac. Depuis la loi AGEC, la vente en vrac se définit désormais dans le code de la consommation comme la vente au consommateur : « de produits présentés sans emballage, en quantité choisie par le consommateur, dans des contenants réemployables ou réutilisables. Ainsi, la vente en vrac est proposée en libre-service ou en service assisté ». Pour accompagner les distributeurs, l’Anses recommande tout d’abord la mise à disposition du consommateur, d’informations mentionnant la durée de conservation du produit, leur mode d’emploi (modalités de conservation après achat, préparation, cuisson, ou utilisation) ou encore d’identification des lots. En l’absence d’ obligation réglementaire d’affichage, les distributeurs sont tout de même responsables des conditions de sécurité sanitaire des produits qu’ils vendent.

De manière plus générale, l’agence française invite les distributeurs à appliquer des pratiques d’hygiène adaptées à la vente en vrac, incluant le nettoyage du matériel dont celui manipulé par les clients, la maîtrise des conditions de conservation des produits ou encore l’utilisation de mobiliers adaptés à la vente en vrac. Ce mode de distribution en libre-service peut en effet exposer des consommateurs allergiques, si l’ustensile de prélèvement a été utilisé pour un autre aliment. Dans ces conditions, l’Anses encourage la rédaction par les professionnels de la distribution d’un guide de bonnes pratiques d’hygiène spécifique à cette activité. Par ailleurs, la vente en vrac implique que le consommateur devienne acteur de la sécurité sanitaire. Il doit donc veiller à apporter un contenant propre et apte au contact alimentaire pour éviter le développement de microorganismes. Etant donné que le risque zéro n’existe pas, l’Anses souligne dans son avis la nécessité de renforcer la communication des bonnes pratiques – via les distributeurs, associations de consommateurs, milieux scolaires, pouvoirs publics, médias, etc.

Une liste de produits interdits évolutive

 

Selon le code de la consommation, « tout produit de consommation courante peut être vendu en vrac, sauf exceptions dûment justifiées par des raisons de santé publique ». L’Anses a analysé le projet de liste de produits à exclure de la vente en vrac préparé par la DGCCRF pour l’article L. 120-1. Elle propose d’ajouter d’autres produits contenant des substances chimiques dangereuses (détergents, lessives) ou des produits d’hygiène ne pouvant être lavés avant usage (couches pour bébé, produits de protection intime). Pour certains produits, l’Anses conseille une vente assistée (prélèvement et conditionnement réalisés par un opérateur) ou accompagnée (prélèvement surveillée et conseil d’un opérateur de vente). C’est notamment le cas des denrées périssables (viandes, poissons, certains produits laitiers ou de charcuterie, etc.) ou d’aliments pour animaux (susceptibles de contenir des microorganismes pathogènes). Enfin, l’Anses considère qu’une révision régulière de la liste des exceptions doit être mise en place pour tenir compte des innovations technologiques possibles ou des retours d’expériences tirés de la mise en œuvre de la vente en vrac. Ces mêmes précautions d’usage sont appuyées par l’Ademe qui a publié en novembre 2021, une étude sur la vente de produits en vrac. L’agence de la transition écologique y ajoute des conseils pour lutter également contre le gaspillage alimentaire.

Rappel de la loi 

L’article 41 de la loi AGEC du 10 février 2020 pose un cadre légal et sécurisant pour tous les acteurs de la filière afin qu’ils puissent s’engager durablement vers le vrac et faire de ce modèle une alternative crédible et encadrée au préemballé. L’article L120-1 du Code de la consommation (mis à jour le 25 août 2021) définit le vrac comme « la vente au consommateur de produits présentés sans emballage, en quantité choisie par le consommateur, dans des contenants réemployables ou réutilisables. La vente en vrac est proposée en libre-service ou en service assisté. Elle peut être conclue dans le cadre d’un contrat de vente à distance. Tout produit de consommation courante peut être vendu en vrac, sauf exceptions dûment justifiées par des raisons de santé publique. La liste des exceptions est fixée par décret ».

La loi « Climat et Résilience » du 22 août 2021 intègre dans son chapitre III l’article 23 visant à accélérer le développement de la vente en vrac. Au 1er janvier 2030, les commerces de vente au détail dont la surface est supérieure ou égale à 400 m² consacrent à la vente de produits présentés sans emballage primaire, y compris la vente en vrac, soit au moins 20% de leur surface de vente de produits de grande consommation , soit un dispositif d’effet équivalent exprimé en nombre de références ou en proportion du chiffre d’affaires.

*Créé en 2016, Réseau Vrac est l’unique organisation professionnelle dédiée à la démocratisation de la vente du vrac, en France et dans le monde, afin de réduire le gaspillage alimentaire et les déchets d’emballages jetables. Elle fédère et accompagne plus de 1800 professionnels.

En savoir plus :

Note d’appui scientifique et technique de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) relative à un projet de décret prévoyant une liste d’exceptions à l’obligation de vente en vrac prévue à l’art. L. 120-1 du Code de la consommation pour des raisons de santé publique

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