Les commerçants franciliens ont du mal à réduire leurs déchets

La CCI Paris Ile-de-France incite à mutualiser et expérimenter sur le temps long

Hétérogène dans sa répartition démographique, économique et urbaine, l’Ile-de-France concentre près de 200 000 commerçants et restaurateurs sur son territoire. Ce secteur fait face à plusieurs obligations législatives concernant la gestion des déchets. Face aux retards et aux points de blocage constatés, la CCI Paris Ile-de-France a publié en début d’année, un état des lieux et des recommandations adaptées pour remettre le tri et la réduction des déchets sur les rails.

Comment concilier et adapter les contraintes environnementales aux enjeux économiques d’une région ? En Ile-de-France, la gestion des déchets fait partie des sujets que de nombreux élus et représentants de commerçants font remonter régulièrement auprès des pouvoirs publics pour alerter sur les difficultés rencontrées. A la CCI Paris Ile-de-France, la Commission commerces concentre un certain nombre d’informations et retours d’expériences. Après audition d’un panel d’entreprises, de CHR, de syndicats de traitement, d’EPCI et de fédérations professionnelles, la CCI francilienne a publié un rapport, assorti de quelques recommandations adaptées aux besoins locaux. Ces travaux devraient faire l’objet d’un suivi dans le temps, au moins tous les deux ans, pour observer l’évolution de la mise en application des normes. En parallèle, la CCI régionale continue de sensibiliser les collectivités, d’échanger avec tous les acteurs économiques du territoire et instaure des programmes de formations, des webinaires relayés par les CCI départementales. « Nous sommes là pour observer, faire remonter les dysfonctionnements, évaluer les marges de progression et surtout favoriser un maillage territorial, pour que tous les acteurs de notre région, quelle que soit leur implantation, bénéficient des informations et des moyens disponibles » assure Céline Delacroix, secrétaire générale de la Commission Commerces de la CCI Paris Ile-de-France.

Pas de chiffres sur les tonnages produits

 

La dernière enquête de recensement des commerces effectuée par le CROCIS, centre d’observation de la CCI de Paris IDF relève que depuis trois ans, le nombre de commerces actifs dans la région a progressé de 2,1 % en passant de 153 990 en 2021 à 157 205 aujourd’hui. Le secteur hôtels-cafés-restaurants, qui avait particulièrement souffert durant la crise sanitaire, a, malgré tout, enregistré une hausse de 3 % de ses établissements, tiré par la restauration rapide (+ 9 %), ce qui représente environ 34 800 établissements à ce jour. A combien s’élèvent les quantités de déchets produits par ces activités ? Difficile d’avoir des chiffres précis car ces données sont noyées avec les tonnages issus des DAE. Ainsi en 2021, près de 36 millions de tonnes de déchets ont été générés et traités en Ile-de-France, dont 5,86 millions de tonnes de DMA et 5,09 Mt de DAE.

La consigne pour réemploi s’invite dans les rayons de quelques supermarchés franciliens

Depuis plus de vingt ans, les obligations législatives liées à la gestion des déchets pour les commerçants et les restaurateurs/hôteliers s’accumulent sans toujours être bien appliquées : le tri 9 flux, la collecte des biodéchets, la suppression des sacs plastiques à usage unique, la fin d’impression du ticket de caisse, la collecte des huiles usagées, l’utilisation d’emballages réemployables par le consommateur, la vente en vrac, la valorisation des invendus non alimentaires. Dans le cadre de sa stratégie politique volontariste en faveur de l’économie circulaire, la région Ile-de-France a défini plusieurs axes de travail liés à la réduction des déchets et à la préservation des ressources. A cet effet, des actions et des incitations sont déployées à l’échelle locale, mais se heurtent à de nombreux freins. Dans son étude, la CCI Paris Ile-de-France déplore que la gestion des déchets des commerces et CHR ne soit pas davantage accompagnée par de la sensibilisation, de l’information, et des aides à la réorganisation. Et de rappeler l’importance de créer un cadre propice en impliquant tous les acteurs, en repensant les logiques organisationnelles et en aménageant de nouvelles conditions pour faciliter la mise en oeuvre de nouveaux dispositifs. « Si les établissements s’engagent dans des investissements lourds, modifient leurs habitudes de travail pour trier mieux leurs déchets ou adopter la consigne pour réemploi, les infrastructures de collecte, de transport et de valorisation devront être au rendez-vous. Or aujourd’hui, dans certains secteurs, il est clair qu’on y est pas » souligne Céline Delacroix. La méthanisation pour les biodéchets par exemple n’aura pas les capacités suffisantes en 2025 pour absorber tous les flux et les contenants réutilisables ne seront pas tous standard pour faciliter leur lavage et stockage.

Espaces peau de chagrin pour la consigne

 

Face à l’engouement pour le réemploi surtout depuis la loi AGEC, il apparaît de plus en plus évident que l’obstacle majeur en Ile-de-France, c’est le manque d’espace et le coût du foncier. Si les locaux commerciaux de centre-ville ou parisiens doivent favoriser les espaces de vente, comment un magasin de 950 mètres carrés comprenant 250 mètres carrés de réserves peut-il stocker les bouteilles alors que ce type de commerce génère 3 000 clients par jour ? Le manque de disponibilité du foncier freine également les marges de manoeuvre : la vaisselle réemployable en restauration rapide suppose de disposer d’un espace dédié pour la stocker. Or par nature, ces établissements sont plus petits car une partie importante de leur clientèle choisit la vente à emporter ou la livraison. « Cela pose au final la question de l’adaptabilité des commerçants, l’application de la loi, et la nécessité de revoir certaines règles sur les loyers commerciaux en Ile-de-France » pointe Andréa Ribeiro, chargée d’études Développement durable et Mobilités à la CCI.

Le réemploi des bouteilles en verre, une pratique courante dans la restauration

Si les grandes surfaces de distribution peuvent répondre aux enjeux environnementaux, en triant plus et mieux leurs déchets et en consacrant de l’espace aux emballages consignés, les petits commerces indépendants peinent à suivre. Leur mise ne conformité devra passer par des réorganisations profondes de leurs activités logistiques, souligne le rapport de la CCI. Avec parmi les leviers possibles, celui de la mutualisation tous azimuts. Cela vaut aussi bien pour la collecte de déchets, que le lavage et le stockage de bouteilles, et de contenants réemployables. Dans son rapport, la chambre de commerce invite les commerçants d’un même quartier/ville à mettre en place une consigne de mêmes contenants pour produits frais par exemple afin de massifier les flux sur des distances courtes et des zones géographiques restreintes. De même les livreurs de plateformes de livraison à domicile, Chronopost ou encore les fournisseurs de service de restauration collective qui disposent d’unités de lavage pourraient être associés à la démarche. Il faut également tenir compte de la spécificité des commerces situés en zone urbaine avant de rendre la consigne pour réemploi, obligatoire, insiste la CCI.

Les communes en zones urbaines denses peuvent aussi jouer un rôle important avec le déploiement de points d’apport volontaires à l’instar des dispositifs mis en place dans la capitale. On peut aussi imaginer des passerelles et des synergies sur la collecte et le stockage entre commerces, CHR, et d’autres établissements administratifs ou recevant du public (écoles, structures hospitalières etc.). Ce type d’opérations pourrait encourager des expérimentations, mais la CCI insiste encore sur la nécessité d’un temps long et d’actions à l’échelle du département, avant d’élargir le dispositif au niveau régional. Sur le réemploi, les contenants doivent avoir une taille et un volume correspondant à l’activité. Plusieurs questions doivent émerger dans ce sens : comment récupérer les contenants ? Faut-il les nettoyer au sein du commerce ou les faire nettoyer par un prestataire ? Peut-on faire seul ou mutualiser ?

Informer pour transformer

 

Autre constat issu des auditions, les entreprises restent dans l’ensemble peu informées et préparées. Or si la communication passe mal à une étape de la chaîne, le changement des habitudes ne sera concluant pour personne. Pour y remédier, la CCI préconise le partage des expériences, pour mettre en lumière des modèles inspirants. Chaque année, la Métropole du Grand Paris (MGP) organise une cérémonie de remise des Trophée de l’économie circulaire et solidaire pour récompenser et donner de la visibilité à huit initiatives du territoire distinguées dans 4 catégories (achats circulaires, alimentation et biodéchets, seconde vie des objets, bâtiments et aménagement circulaire). Plusieurs moyens d’informer sont possibles : médias locaux et nationaux, actions des organismes consulaires, témoignages, conférences, guides de bonnes pratiques. Autre proposition, inciter les collectivités locales à faire bénéficier les commerces et CHR de l’assistance des ambassadeurs du tri, d’habitude réservés aux citoyens. De son côté, la Ville de Paris cartographie et répertorie sur son site internet, les restaurants parisiens engagés pour le réemploi des emballages. Elle publie aussi des guides de bonnes pratiques pour accompagner les commerçants vers la fin de l’utilisation du plastique à usage unique. Le recours aux outils numériques via l’intelligence artificielle (IA) dans les contrats de collecte (appels d’offre, contrats privés) font aussi partie des solutions. Pour le moment, ils sont surtout destinés aux particuliers mais de nouveaux systèmes pourraient aider les professionnels à suivre en temps réel le nombre de collectes, estimer la fréquence des sorties de bac ou encore l’évaluation du poids des déchets.

La mise en oeuvre de nouvelles mesures sur la gestion et la prévention des déchets implique des investissements conséquents. Depuis le 1er janvier 2023, la Ville de Paris soutient financièrement les commerçants parisiens dans leur transition vers des emballages réutilisables pour la vente à emporter (acquisition de contenants et autres matériels, réalisation de travaux d’adaptation du commerce, mise en place d’une zone de plonge, etc.). Dans ce même registre, la CCI Paris Ile-de-France préconise des aides au financement de diagnostics déchets des entreprises, ainsi que le déploiement de managers de centre-ville. Souvent détaché par les CCI, ce poste est un lien de plus en plus recherché entre les mairies et les commerçants. Et dans ce contexte, il pourrait jouer un rôle de facilitateur dans les changements de pratiques et impulser la mutualisation des collectes chez les commerçants, à l’échelle d’un quartier.

Les marchés forains, difficiles à embarquer

Pour les marchés de plein air, la gestion des déchets est encore plus complexe. Pourtant interdite depuis 2016, l’utilisation des sacs plastiques reste encore très répandue. Plusieurs raisons : une préférence de la clientèle, mais aussi des emballages plus pratiques pour le transport de certaines denrées comme la viande ou le poisson. Depuis quelque temps, la hausse des coûts des matières premières comme le papier incite les commerçants à choisir des matières moins chères comme le plastique. Depuis un an, la Ville de Paris mène une grande opération de sensibilisation auprès des marchés forains sur la réduction des déchets plastiques et la nécessité d’opter pour les sacs en papier.

Crédit : Pixabay

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