Matériaux de réemploi cherchent plateformes physiques

Le soutien des acteurs publics joue un rôle majeur

Réutiliser les matières localement, réduire les coûts de transport, sécuriser les approvisionnements, créer de nouvelles activités et des nouveaux emplois. Pour toutes ces raisons, le réemploi de matériaux issus de chantiers est bénéfique pour la collectivité locale, à condition de créer des conditions favorables. Parmi elles, le stockage des produits est devenu un enjeu important pour pérenniser cette pratique. Dans plusieurs régions, des plateformes physiques pour entreposer des matériaux de réemploi voient le jour, cinq ans après l’inauguration du SmicvalMarket, en Gironde.

Quel est le rôle d’une ville ou d’une intercommunalité dans le déploiement de nouveaux espaces destinés à la remise en état et à la revente de matériaux issus de chantiers ? Pour les grandes métropoles comme Rennes, Lyon ou le Grand Paris, le réemploi et la réutilisation de ressources ne peuvent plus se cantonner à des initiatives ponctuelles ou inter-associatives. Les collectivités locales doivent prendre leur part en accompagnant ces démarches à plus grande échelle. « En général, les chantiers publics de déconstruction ou de rénovation génèrent des produits et des matériaux en grandes quantités et souvent en très bon état. Mais il ne suffit pas de se débarrasser de matériaux et de donner, il faut aussi jouer le jeu en accordant dans nos marchés publics, une place plus importante aux matériaux issus du réemploi », avance Emeline Baume, vice-présidente de Lyon Métropole. Avec de nombreux partenaires locaux (bailleurs sociaux, associations, structures de l’ESS), la ville a amorcé il y a trois ans, une démarche sur le long terme pour créer une véritable dynamique économique, sociale et environnementale autour du réemploi. En 2019 Lyon Métropole a ainsi pris part aux travaux de l’association Le Centsept, coordinateur de projets autour de l’économie circulaire. Associant des structures de l’ESS et des entreprises, un groupe de travail sur le réemploi et le bâtiment a lancé deux projets autour de la revalorisation des déchets et des matériaux du BTP : Station R et Chantier R. Ce dernier a pour ambition de valoriser plus de déchets de chantier, en facilitant le tri à la source directement sur les chantiers et en intégrant des publics fragiles. Plusieurs chantiers pilotes sont en cours. Chantier R est soutenu par Serfim Recyclage et Tremplin Bâtiment.

Aménagement à partir de matériaux récupérés par Minéka

L’objectif de Station R est de massifier le réemploi des matériaux de construction pour proposer une offre globale sur l’ensemble des étapes du processus de réhabilitation et construction (conseil, diagnostic ressources, curage et dépose, collecte, recherche de filière). Station R veut également développer des outils de mutualisation technique et logistique, pour contribuer au développement de la filière. Le projet est porté par l’association Minéka engagée dans la collecte et le réemploi de matériaux de chantiers et Envie Rhône-Alpes. Avant d’identifier un espace foncier d’ici à fin 2022 pour installer une plateforme physique, plusieurs freins doivent être levés, au niveau culturel et économique. « Nous voulons nous adresser aux professionnels du bâtiment et pour cela, il nous faut déployer un modèle économique viable en partenariat avec les acteurs de l’ESS et faire évoluer les bonnes pratiques dans le réemploi » explique Lucie Guillaume, cheffe de projet au Centsept. « A travers des partenariats noués avec des bailleurs sociaux, nous pouvons mener une politique plus volontariste dans le cadre de rénovation de logements ou de nouveaux aménagements. En tant que collectivité, nous devons intégrer le réemploi dans les marchés, mutualiser la logistique entre fournisseurs de matériaux neufs et issus du réemploi, développer les lieux de stockage temporaires et pérennes, soutenir les acteurs éco-responsables » assure Emeline Baume.

Bâti Récup sur un ancien arsenal militaire

En périphérie de Rennes, le quartier de la Courrouze, abritant autrefois l’arsenal militaire Euroshelter, va connaître un tout autre destin. Sur ce site, les 11 500 m2 de bâtiments, installés sur un terrain qui en fait le double, prévoient d’accueillir 10 000 m2 dédiés à des activités de réemploi, mais aussi 190 logements. Pour l’heure, trois ressourceries, deux FabLab et une plateforme de réemploi se sont positionnés pour occuper les lieux. Dans un premier temps, les structures devraient être accueillies dans une halle construite dans les années 1980. Parmi elles, Bâti Récup, association spécialisée dans la collecte, la remise en état et la revente de matériaux de réemploi issus de chantiers. Après trois ans de recherche, la structure va pouvoir s’installer sur le site à l’automne 2022. Bâti Récup est soutenue dans sa démarche par l’incubateur breton Le Poool, la Banque des Territoires et l’Ademe pour la mise en œuvre d’une plateforme physique. Une dizaine de matériaux sont visés dont les pierres et les ardoises, les vitrages, les portes, les cloisons et les faux-plafonds. « Nous ciblons trois secteurs comme le commerce, le tertiaire et le logement, explique Sarah Fruit, architecte de formation et directrice de Bâti Récup. A terme, nous aimerions créer une activité sur des produits de niche, tels que le luminaire design et les structures industrielles comme les portes de grande taille, les cloisons de vestiaires etc ». Le quartier industriel de la Courrouze est idéalement situé, proche de nombreuses structures de l’ESS et du BTP, à proximité de chantiers à venir d’ici 2025.

Facilitateur logistique

 

Maquette visuelle d’aménagement de la Courrouze

Investis dans ce projet de réaménagement, Rennes Métropole et l’aménageur Territoire public, chargé d’animer la co-construction de la démarche avec le collectif d’acteurs ESS. « Cette friche industrielle était une opportunité pour les professionnels du réemploi et les structures de l’ESS. Il s’agit de créer une zone de réemploi proche de la rocade ouest de Rennes, qui deviendra un haut lieu de l’économie circulaire et de l’ESS. Nous sommes là pour jouer le rôle de facilitateur dans la logistique et l’apport de foncier. Dans ce prolongement et pour la pérennité de ces activités, nous devons également développer des opérations pilotes sur la métropole et consolider les débouchés en tant que service public, à travers de nouveaux chantiers » précise Laurent Hamon, vice-président de Rennes Métropole, en charge des déchets et de l’économie circulaire. La ville travaille en effet sur des opérations expérimentales pour la collectivité. L’étude de métabolisme territorial en cours permettra de fixer des ambitions en termes de réemploi sur les filières BTP, traduites dans les marchés publics. Les répercussions de ce réaménagement n’ont pas encore été évaluées, c’est tout l’objet de l’accompagnement sur le volet économie circulaire qui va être réalisé.

Celui-ci est associé à des indicateurs d’aide à la décision sur les différents scenario (valeur ajoutée créée sur le territoire, taux de réemploi et de valorisation des déchets, tonnes de carbone non émises…). Aujourd’hui, Rennes Métropole ne fixe pas d’objectifs de réemploi des matériaux dans ses marchés publics, à l’exception du volet TP (compris dans les 60% d’intégration de matériaux issus de réutilisation ou recyclage de la loi TECV). Toutefois les entreprises sont incitées grâce à un nouvelle grille de réponse et d’analyse sur les marchés de travaux, à proposer un approvisionnement en réemploi. « Nous sommes en relation avec d’autres intercommunalités de l’Est parisien, qui ont cinq ans d’avance sur les intercos de la région Bretagne sur ces sujets, notamment dans l’articulation entre politiques de développement économique (création de plateformes) et politiques d’aménagement/urbanisme (comment être plus prescriptif pour développer les filières, entre autres de réemploi) » souligne Zoé Henry, chargée de mission Economie circulaire dans le BTP pour Rennes Métropole.

L’héritage du SmicvalMarket

 

Un second Smicval Market est prévu en 2022 à Libourne

Depuis son inauguration en 2017 par le syndicat de traitement Smicval en Gironde, ce sont près de 10 000 objets qui sont déposés chaque année dans les rayons du SmicvalMarket, supermarché inversé. Cela représente plus de 1000 tonnes de matériaux échangés plutôt que jetés. Avec pour résultat, une baisse de 60% de la quantité de déchets destinés à l’enfouissement. Par ailleurs, le taux de recyclage et de valorisation a augmenté de 85% grâce au test de nouvelles filières de recyclage. Début 2021, le Smicval a lancé une étude en partenariat avec l’éco-organisme éco-mobilier qui consiste à analyser le contenu des apports en Pôle Recyclage. A ce jour, deux autres Smicval Market sont à l’étude, avec de nouvelles fonctionnalités (ateliers de réparation, galerie marchande…). L’un sera installé à Reignac, en partenariat avec la Communauté de Communes de l’Estuaire et l’autre sera implanté à Libourne, sous forme de tiers-lieu urbain.

Dans la même région, l’aménageur public La Fabrique de Bordeaux Métropole a lancé le projet Refair en 2019, afin de réemployer et de réutiliser des matériaux de démolition dans la métropole bordelaise. En trois ans, Refair a permis de sauver 52 tonnes de produits (structures, menuiseries, équipements techniques) et devrait poursuivre sa mission avec la démolition prévue de 42 bâtiments d’ici à 2024. Pour stocker et reconditionner tous ces matériaux en vue d’une seconde vie, La Fabrique envisage la création d’une plateforme physique de matériaux de construction dans un ancien local commercial en rénovation. Le Lieu Ressources est prévu d’ouvrir début 2023. Sur place, seront stockés les matériaux provenant de la métropole bordelaise avec une priorité pour les chantiers des secteurs de La Fab. Deux structures de l’ESS présentes développeront des services autour de la collecte, du reconditionnement et de la gestion des matériaux en vue de leur réemploi. Un espace de show room et de médiation accueillera des prototypes ou des exemplaires de matériaux de réemploi. A terme, cette plateforme pourrait prendre part à un réseau d’espaces de stockage plus vaste, et s’ouvrir à d’autres acteurs et entreprises du bâtiment qui participent à la démarche de réemploi de matériaux de construction.

Au plus près des chantiers

 

Inaugurée en novembre 2021 à Chambéry, Enfin ! La Materiauthèque est une plateforme de réemploi de matériaux collectés sur des chantiers de démolition, développée par le collectif Enfin ! Réemploi. Celui-ci est porté par l’association d’insertion Les Chantiers Valoristes, Nantet Locabennes, Trialp, Arts et Métiers et Kayak architecture, et cherche à structurer une filière professionnelle autour du réemploi de matériaux de construction en Savoie. Lancé en septembre 2020 dans une phase d’expérimentation, Enfin ! Réemploi a bien l’intention de répondre aux nouvelles exigences réglementaires de la loi AGEC, de la RE2020 et de la nouvelle REP PCMB.

La ville de Chambéry a accompagné Enfin ! Réemploi pendant deux ans

La plateforme bénéficie d’un local de 1000 m2 pour stocker les matériaux récupérés. Elle abrite également les bureaux du collectif, une salle de réunion, un Design Lab et un atelier bois dédié. Parmi les produits proposés, beaucoup de bois, de la plomberie, des portes et fenêtres, du carrelage, des équipements électriques. Les produits et matériaux collectés sont inventoriés, caractérisés, stockés et reconditionnés. La Matériauthèque, c’est aussi un espace pour le click & collecte après achat sur le catalogue en ligne. Objectifs du collectif pour les prochains mois : monter en puissance, mettre en place une équipe structurée, des outils de conseil et de logistique et se faire connaître auprès des particuliers mais aussi et surtout auprès des professionnels du bâtiment, pour faire évoluer les pratiques. En 2021, cette nouvelle activité a ainsi détourné 60 tonnes de produits de la benne et à terme, Enfin ! La Matériauthèque souhaite sauver et remettre dans le circuit, 700 t/an de matières.

En juin 2020, le Sdomode (syndicat de traitement des OM dans l’Eure, couvrant 224 communes pour 173 000 habitants) a inauguré sa première ressourcerie professionnelle, après rachat d’un bâtiment sur une friche industrielle. Cette opération d’un montant total de 1,4 million d’euros a été soutenue par la région à hauteur de 200 000 euros et l’Ademe (350 000 euros), au titre d’une démarche de réhabilitation de friche et de promotion du réemploi. L’ambition du Sdomode est de développer les pratiques de réemploi d’objets, de matériaux et de produits issus des activités économiques, dont le secteur du BTP, premier producteur de déchets en Normandie. Le syndicat s’appuie sur son réseau de 12 déchèteries professionnelles pour détourner des matériaux et produits vers sa ressourcerie. Ici, particuliers et artisans professionnels viennent donner et acheter des produits de seconde main ou des invendus, à bas coût. Sur plus de 4000 m², le site héberge un entrepôt de 1400 m², une boutique de 1200 m² et des ateliers de réparation (vélos, jouets etc.). Sur les étagères, dans des racks ou posés au sol, sont alignés des pots de peintures, du carrelage, de la menuiserie, ou encore du mobilier et des luminaires.

Atelier de réparation à la ressourcerie du Sdomode

« Nous accueillons aussi bien des dons de professionnels de la distribution que ceux des particuliers. La loi AGEC et la tendance au réemploi stimulent la demande. Alors que la ressourcerie a été ouverte juste après le premier confinement, nous avons vu affluer beaucoup d’habitants et artisans de la région, soit l’an dernier, plus de 30 000 clients » assure Marion Pesneaud, responsable ressourcerie pour le Sdomode. En 2021, la ressourcerie a réalisé 57 % de réemploi soit 370 tonnes d’objets et matériaux détournés de la benne. Pour faire vivre le site, le Sdomode coopère avec l’association Iter’action basée à Pont-Audemer, qui emploie une cinquantaine de personnes en réinsertion professionnelle. Les salariés sont en charge de la collecte, de la réparation, de la remise en état et de la vente. Le Sdomode s’occupe de la communication et de la sensibilisation. Pour l’instant, la clientèle est davantage composée de particuliers, compte tenu de la quantité de matériaux de chantier encore limitée disponible. « Toutefois, les mentalités changent et aujourd’hui, nous sommes sollicités par plusieurs chantiers de dépose, qui préfèrent désormais apporter leurs produits réemployables à la ressourcerie plutôt que payer les déchèteries professionnelles pour les faire recycler ».

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