Matériaux de voirie : les collectivités sur la voie du réemploi

Le projet Interreg FCRBE prolongé jusqu’en 2023

Pavés en granit ou en grès, vieilles bordures en pierre taillée, dalles de béton… les matériaux de voirie déposés pour rénovation ou réaménagement sont généralement mis en benne avant d’être enfouis. Pourtant, leur réemploi sur de nouveaux chantiers et dans les espaces publics présente plusieurs avantages écologiques et financiers. Certaines grandes collectivités comme la ville de Paris ont décidé de jouer le jeu. Mais des réticences persistent. Le déploiement de cette pratique implique d’en faciliter la mise en œuvre et de s’appuyer de nouvelles méthodologies.

Une dizaine de PME en France recyclent des pavés anciens

Elles sont une dizaine de PME en France à faire ce qu’on appelle du recyclage de pavés et matériaux issus de voirie. Depuis quarante ans, l’entreprise Guedou, basée à Chartres, collecte, stocke, trie, nettoie des lots de pavés anciens de toute taille et de toute nature autour de Paris, Rouen et jusqu’à Orléans. Lors des démolitions et réaménagements de rues, l’entreprise récupère gratuitement ces anciens matériaux, déposés au préalable par la maîtrise d’ouvrage. « Cela évite de les envoyer en décharge, et par la même occasion, de payer le coût d’enfouissement de plus en plus élevé pour ces déchets inertes », souligne son dirigeant Guy Guedou. En France, les pavés récupérés proviennent principalement des ports, des quais, places et rues de villes, de grandes propriétés. L’entreprise se fournit principalement sur des chantiers en Île-de-France. Les matériaux sont traités et entreposés à Morancez, près de Chartres. Les pavés sont vendus après calibrage, triés, nettoyés, en vrac ou en big-bag selon les besoins (travaux de voirie, rues piétonnes, bordures pavées, caniveaux). D’après Guy Guedou, ces matériaux sont de plus en plus prisés pour aménager des parvis autour de monuments historiques ou des centre-ville. Tandis que le sourcing local est privilégié. Plus question d’importer des pavés neufs à l’autre bout du monde pour des raisons économiques et écologiques. En Europe, les principaux producteurs se trouvent au Portugal et en Espagne. « Le pavé ancien existe en quantité sur notre territoire ; il est en outre plus carrossable et tient mieux dans le temps que le neuf », assure Guy Guedou.

Des pavés du 18e siècle refont surface

Aménagements rue Voltaire (Grenoble)

« Quand la situation se présente, on le fait et ce depuis plusieurs années, sous forme de recyclage de granulats  mais aussi à travers le réemploi de matériaux anciens, pour la voirie et les espaces publics », insiste Sylvain Laval, vice-président de la Métropole de Grenoble. Pour illustrer la circularité des travaux de voirie de la ville, celui-ci évoque en particulier l’aménagement en 2014 de bordures anciennes en pierre taillée, le long de la ligne du tramway. Un autre chantier emblématique est également en cours dans le centre-ville : la rénovation d’une rue avec réemploi de pavés datant du 18e siècle, enfouis jusque-là sous le bitume. Cela représente un tiers de la chaussée ainsi remis en état. Aucune difficulté technique n’a été constatée à ce jour.

Paris donne l’exemple

 

Depuis une quinzaine d’années, l’entreprise rennaise Lahaye Granits recycle et réemploie des pavés anciens pour le compte de la ville de Paris. Les pavés et bordures en granit ne répondant pas forcément aux critères esthétiques recherchés par les architectes et les maîtres d’œuvre, la ville de Paris a décidé d’imposer l’utilisation des matériaux récupérés dans ses prescriptions. Cette activité représente environ 10 % de l’activité de Lahaye Granits. Tous les quatre ans, le marché public pour la réutilisation de matériaux de voirie est renouvelé. L’entreprise rennaise est pour l’instant la seule à répondre et a installé son atelier de préparation et remise en état des matériaux parisiens sur la plateforme de Bonneuil-sur-Marne. Le site est connu depuis deux siècles pour accueillir les matériaux de la capitale. Six personnes sont affectées aux tâches de réemploi des matériaux en pierre naturelle pour un budget annuel d’environ 600 000 euros. Depuis 1996, cette plateforme de près de 4 hectares permet de collecter, stocker et préparer environ 10 000 tonnes de pavés et bordures de granit par an, et de fournir une grande partie des besoins annuels de la Ville de Paris pour les projets d’aménagement. Dans la capitale, 50 % des 15 000 tonnes de granit posées annuellement sont issues du réemploi (pavés et de bordures de trottoir). Plus de 4100 tonnes de pavés sont triées et 6 000 m² de pavés sciés. La plateforme est équipée d’installations spécifiques pour le décrottage, le tri et la découpe des pavés et bordures (chargeur, nettoyeur et trieuse à pavés, atelier de bouchardage, débiteuse, fendeuse…). L’un des chantiers phares, la réfection de la place de la Bastille a duré un an et demi entre 2019 et 2020 et a représenté 10 000 m2 de dalles et bordures en granit recyclées.

« Nous rénovons grâce à des techniques de triage, retaille, découpage, lavage, flammage et grenaillage », explique Pierre-Marie Lahaye, dirigeant de l’entreprise. Outre le respect de l’environnement en évitant d’extraire du granit neuf des carrières naturelles et de l’acheminer sur le chantier, le pavé en granit recyclé coûte un peu moins cher qu’un produit neuf, réduisant ainsi le budget global. « En général, les matériaux sont déposés par les maîtres d’oeuvre (Colas, Eiffage etc.) qui les acheminent ensuite sur Bonneuil, mais ce n’est pas toujours le cas, déplore Pierre-Marie Lahaye. Jusqu’à présent, la réglementation ne l’impose pas et la rédaction des appels d’offre ainsi que la motivation des architectes ne permettent pas encore de passer le cap. Toutefois, depuis un an environ, la ville de Paris tente d’imposer le réemploi dans chaque mairie d’arrondissement, tandis qu’une commande publique plus responsable évolue dans le bon sens. On peut donc espérer que cela favorise notre secteur ».

« Réemployer, c’est d’abord stocker »

La récupération de pavés de voirie est ancienne, et une dizaine d’entreprises en ont fait leur spécialité en France selon une enquête nationale menée par Bellastock, entreprise engagée dans le réemploi de matériaux de construction. Pourtant, les chantiers de réemploi ne sortent pas de terre tous les jours. Le chantier de la Bastille est l’arbre qui cache la forêt. Beaucoup de barrières sont à franchir et parmi elles, les problèmes de stockage. « C’est le premier frein pour les pouvoirs publics et notamment les petites collectivités qui n’ont pas le foncier pour conserver leurs matériaux de voirie, explique Hugo Topalov, en charge du projet Interreg FCRBE pour Bellastock. C’est pourquoi certains territoires ont choisi d’anticiper comme Plaine Commune, au Nord de Paris, en libérant des espaces dans une perspective de stockage pour réemploi, et en imposant que les chantiers consacrent 1 % du budget au réemploi de matériaux. Les entreprises de TP peuvent également contribuer au stockage de matériaux et aider les collectivités dans leur démarche circulaire ». Autre frein, l’absence de prévisibilité de l’offre. Un chantier qui envisage d’intégrer des matériaux de réemploi dans deux ans, n’est pas sûr de trouver la matière suffisante à ce moment. La maîtrise d’ouvrage doit alors avoir une approche plus souple dans son choix de matériaux et non plus exiger tel matériau de telle dimension, insiste Hugo Topalov. Il faut changer les mentalités des pouvoirs publics mais aussi les habitudes des maîtres d’oeuvre et des architectes pour mieux s’adapter à l’existant et non l’inverse. Le risque assurantiel fait aussi partie des barrières. Enfin, pour des raisons administratives, les marchés publics restent encore difficiles d’accès pour les PME et TPE engagées dans le réemploi de matériaux.

Atouts économiques et écologiques

 

Une fois que l’on casse les préjugés, ne subsistent que des avantages au réemploi de matériaux, assure Hugo Topalov. Tout d’abord selon le produit, le prix peut être deux fois moins cher que le neuf. A l’échelle locale, cela fait travailler des entreprises et crée des emplois. Enfin au niveau environnemental, cela contribue à une baisse des émissions de CO2, à la préservation des ressources naturelles et à la réduction de déchets. Dans cette continuité, la réglementation pousse aujourd’hui dans ce sens, avec notamment la loi AGEC, même si pour l’instant, la liste des produits concernés par la commande publique circulaire ne mentionne pas le réemploi de matériaux de voirie mais seulement le mobilier urbain (à hauteur de 5 % de réemploi minimum). Cela n’empêche pas le lancement de chantiers exemplaires. Sur l’île de Nantes, la Samoa (Société d’aménagement de la métropole Ouest Atlantique) a prévu en 2021 de renouveler son accord-cadre pour réaliser des travaux d’aménagements paysagers des espaces publics, avec réemploi de matériaux de voirie (pavés en pierre et en béton, bordures en pierre, dalles de béton, bois pour mobilier). L’enjeu est d’identifier les filières de réemploi locales pour fournir des quantités de matériaux importantes sur plusieurs années, et intégrer de la flexibilité liée au réemploi. Suivie par le projet FCRBE, cette opération a montré la nécessité d’avoir une masse critique en termes d’approvisionnement, un espace de stockage suffisant et une concertation entre toutes les parties prenantes en amont.

Autre chantier, celui de la gare de Quimper, toujours dans le cadre du projet Interreg, avec Rotor comme partenaire. Objectif : transformer en profondeur la gare et son parvis, et permettre à la Communauté d’agglomération de Quimper Bretagne Occidentale de développer une démarche territoriale d’économie circulaire. Tout l’enjeu est d’identifier des entreprises capables de fournir des matériaux de réemploi, et ce deux ans après la conception. Parmi les matériaux concernés : pavés, bordures, linteaux en granit, bois de terrasse. Dès le départ, les architectes ont prévu de réemployer des pavés issus des aménagements d’origine. Mais l’opération pilote a été l’occasion d’explorer d’autres pistes, et de stimuler les filières locales de fournisseurs professionnels de matériaux de réemploi complémentaires comme des calottes de pavés sciés, des marches, des dalles, et des bordures anciennes. Grâce à ce projet d’envergure, la communauté urbaine de Quimper-Bretagne Occidentale a développé en parallèle sa future stratégie d’économie circulaire. L’équipe de conception du chantier au sein de l’Agence Ter (architectes paysagistes) a en a profité de son côté pour construire son réseau d’acteurs sur le réemploi qu’elle continuera de solliciter dans ses futurs projets. Hugo Topalov en est convaincu : plus ces chantiers seront connus à travers des projets comme FCRBE, plus ils feront d’émules et favoriseront des pratiques durables.

FCRBE se penche sur la commande publique

Lancé en 2018, le projet européen Interreg FCRBE (Facilitating the Circulation of Reclaimed Building Elements) se prolonge de deux ans, jusqu’en 2023. Il réunit dix partenaires dont le Français Bellastock. Coordonné par Rotor, le deuxième volet de FCRBE rassemble la Belgique, la France, le Luxembourg, les Pays-Bas et le Royaume-Uni, avec des chantiers pilotes en Ile-de-France avec Bellastock, à Bruxelles avec Bruxelles Environnement et Rotor, à Ultrecht avec la ville d’Ultrecht et l’université de Delft, et au Luxembourg avec LIST (équivalent du CSTB). Avec pour vocation le développement du réemploi de matériaux de construction, le projet va tenter au cours des deux prochaines années de continuer à adapter les marchés publics à cette pratique, en s’appuyant sur un benchmark de 30 projets réalisés sur le territoire. Selon Hugo Topalov, cela passera par la conception de guides techniques pour les constructeurs, d’un guide de bonnes pratiques sur l’assurance et d’une méthode pour aider les acteurs publics à fixer et à suivre dans le temps, des objectifs de réemploi ambitieux dans leurs projets de démolition, rénovation ou construction.

Crédit : Lucas Frangella (Grenoble Alpes Métropole), FCRBE

A lire aussi :

Le projet FCRBE facilite le réemploi dans la construction

Aller plus loin :

Une boîte à outils pour mettre en œuvre le réemploi est d’ores et déjà disponible sur le site internet du projet FCRBE, et contient notamment : un ensemble de fiches techniques pour 36 matériaux de réemploi couramment utilisés, une méthode d‘inventaire pré-démolition, un guide de stratégies de prescriptions, des retours d’expériences sur 36 chantiers pilotes, 7 livrets d’introduction au monde du réemploi, une feuille de route à destination des pouvoirs publics pour développer le réemploi, et bien d’autres.

Un annuaire, accessible en ligne, recense des fournisseurs professionnels européens de matériaux issus du réemploi pour chantiers de rénovation, construction et voirie (Opalis)

« L’Echo circulaire a cessé sa parution mais l’actualité de l’économie circulaire continue d’être suivie par "Déchets Infos". »

Partagez cet article