Comment permettre à des entreprises de vendre ou donner leur mobilier de bureau d’occasion ? Comment aider les collectivités et administrations publiques dans leur sourcing d’achats circulaires ? Alors que la loi AGEC vient de jeter les bases pour inciter à une commande publique éco-responsable, la rencontre de l’offre et de la demande reste encore compliquée. Sur le marché du mobilier de bureau, de nouveaux acteurs se positionnent pour répondre aux acheteurs publics.
La programmation des achats des services de l’État sur la période 2021-2024 (hors achats de Défense et de Sécurité) représente une enveloppe annuelle d’environ 10 milliards par an. Sur l’ensemble des domaines d’achats concernés, la fourniture en mobilier porte sur 33 postes, soit un budget total maximum de 17 millions d’euros. Le secteur public dans sa globalité, représente 28 % du marché du mobilier de bureau. Si les achats responsables sont en augmentation générale surtout après la pandémie Covid parmi les entreprises privées, côté public, la réglementation environnementale (art. 15 de la loi Climat, art. 58 de la loi AGEC) est un facteur déclenchant d’engagement. Depuis le 1er janvier 2021, la commande publique est contrainte par la loi anti-gaspillage et économie circulaire (AGEC), de jouer le jeu sur les achats de produits et d’équipements à base de matière recyclée ou issus du réemploi. Le décret du 9 mars 2021 mentionne notamment pour le mobilier de bureau (chaises, sièges, tables, bibliothèques, bureaux, armoires), un objectif minimum de 20 % des achats annuels contenant des produits issus du réemploi, de la réutilisation ou de l’upcycling. Les premières déclarations seront faites cette année par les acheteurs, et l’on pourra mieux connaître les volumes à l’issue de cette première déclaration, selon Kerstin Mumme, chef de projet innovation chez Valdelia.
Selon le dernier baromètre de l’ObsAR publié le 13 février 2022, depuis la crise sanitaire, le secteur public privilégie avant tout les critères sur les facilités de paiement, mais aussi sur la recherche de fournisseurs locaux et la prolongation des contrats dans leurs achats responsables. La requalification du besoin (sobriété, allongement de la durée de vie des produits) n’arrive qu’en sixième position. Quant aux équipements de seconde main, issus du réemploi, ou reconditionnés, ils représentent encore 42 % des thématiques non définies. Seulement 17 % des achats de matériel de seconde main s’inscrivent dans des objectifs fixés, tandis qu’ils représentent 32 % des actions définies. Mais depuis janvier 2022, la situation pourrait rapidement évoluer. Sur le volet environnemental, les enjeux de réduction des déchets et des consommations d’énergie ont été considérés comme les plus importants en 2021 pour les acheteurs, selon l’ObsAR. Les autres critères tels que la réduction des gaz à effet de serre, l’économie circulaire et la biodiversité n’ont pas encore été fortement déployés dans les organisations du fait de leur complexité de mise en oeuvre. Dans cette perspective, l’ObsAR a développé, depuis 2020, un programme sur l’économie circulaire et un groupe de travail sur la décarbonation. « Nous sommes convaincus que les acheteurs doivent intégrer ces nouvelles dimensions environnementales » déclare Nathalie Blouet, administratrice de l’ObsAR.
Sauver les meubles
Chaque année en France, environ 100 000 tonnes de mobilier de bureau professionnel finissent dans une benne, dont 90 000 tonnes collectées par Valdelia, éco-organisme en charge de gérer le mobilier professionnel en fin de vie. C’est bien souvent le fruit d’une pratique ancienne qui consiste lors d’un déménagement ou d’un réaménagement d’espaces de travail, à renouveler systématiquement le mobilier. Valdelia a récupéré en 2021 environ 3 % de ce flux en vue d’un réemploi et vise les 5% pour 2023. Des pistes d’amélioration sont nécessaires, car bon nombre d’équipements de qualité et en très bon état pourraient sans problème repartir pour une seconde vie.

Depuis environ cinq ans, plusieurs acteurs spécialisés dans la récupération, la réparation et l’upcycling ont vu le jour pour sauver les meubles. « Le marché du mobilier de bureau représente au total 1,4 milliard d’euros chaque année en France. Le mobilier issu de réemploi correspond entre 10 et 20 % de ce montant actuellement, mais est amené à augmenter » selon Maxime Baffert co-fondateur de Bluedigo. Créée il y a trois ans, l’entreprise s’appuie sur une marketplace de mobilier de bureau reconditionné, pour l’aménagement d’espaces de travail. Pour s’approvisionner, Bluedigo rachète du mobilier de grandes marques aux entreprises qui déménagent ou réaménagent leurs bureaux, pour le reconditionner et le proposer à d’autres entreprises. Après nettoyage et simple remise en état – un projet d’atelier de réparation est à l’étude – le mobilier est stocké en entrepôt avant sa livraison. L’entreprise propose également du mobilier neuf éco-responsable et made in France grâce à des partenaires comme Louis Bureau, Leet Design, TipToe, La Chaise Française. En trois ans, l’entreprise a déjà accompagné plus de 1200 entreprises (start-ups, grands groupes, institutions publiques, espaces de coworking), permettant d’économiser 384 tonnes de déchets et 769 tonnes équivalent CO2. Depuis mai 2020, son chiffre d’affaires a quadruplé pour atteindre 2 millions d’euros. Bluedigo a également noué des accords avec des fabricants de mobilier dont les invendus ou retours de commandes ne peuvent plus être détruits suite à la loi AGEC. « Notre objectif à court, moyen et long terme est d’accompagner la transformation de tout un marché. En mars 2021, nous avons lancé un nouveau produit autour du télétravail : chaque employé peut alors choisir, en ligne, du mobilier dans un e-catalogue (prédéfini par l’entreprise) validé par la médecine du travail. Nous gérons ensuite la logistique et le SAV ».
Raisonner sur l’usage et non la quantité
La réglementation environnementale est un moteur très puissant de développement pour le mobilier de bureau reconditionné. Les avantages économiques sont également au rendez-vous, avec un prix jusqu’à 50 % moins cher que du mobilier neuf. Autre atout, la disponibilité immédiate de produits, contre plusieurs semaines pour réceptionner du mobilier neuf. Selon Maxime Baffert, « utiliser le levier de la commande publique pour faire changer les usages est à la fois prometteur et innovant. D’un point de vue quantitatif, les acheteurs publics représentent environ 50% du marché du mobilier de bureau. Donc l’effet peut être vraiment significatif : à court terme, cela peut doubler la taille du marché de mobilier de bureau de seconde main en France ». A une condition néanmoins, admet la majorité des professionnels du secteur : accompagner les acheteurs publics pour faire évoluer les habitudes et les procédures de passation de marchés. Un mobilier reconditionné n’est pas un mobilier neuf. Les conditions inscrites dans l’appel d’offres ne peuvent être calquées sur celles qui encadrent les fournitures neuves. Pour Frédéric Salles, co-fondateur de la start-up innovante SCOP3, le changement de mentalité est indispensable au sein de la commande publique : « plus question de raisonner en modèles précis, en grandes quantités ou en prix fixe. Les acheteurs de mobilier d’occasion doivent désormais aborder leur appel d’offres en termes d’usage et accepter l’existant. Par ailleurs, la commande publique peut être réalisée sans passation de marché, jusqu’à 25 000 euros et vis-à-vis d’une start-up innovante, jusqu’à 100 000 euros va aider à booster cette filière ».
Tricycle présent sur toute la chaîne de valeur
De la collecte à la réparation en passant par l’upcycling et la revente, Tricycle maîtrise toute la chaîne de valeur du mobilier et des matériels de construction professionnels. Depuis 2009, cette Entreprise d’Insertion s’appuie sur du circuit court, et dans le domaine du mobilier, l’activité s’articule autour de trois marques : Tricycle Office revend du mobilier de bureau d’occasion regroupé sur son site de 5 000 m² à Gennevilliers, aux portes de Paris. De nombreux articles sont disponibles sur la boutique en ligne, tricycle-office.fr. A 25% du prix neuf en moyenne, le réemploi de mobilier a déjà convaincu plus de 2 400 structures leur donnant accès à des équipements professionnels de qualité à bas coût. A côté, Rénov’Office rénove du mobilier professionnel pour prolonger sa durée de vie (redimensionnement de bureaux sur mesure, service de nettoyage, réparation, embellissement…. L’atelier propose surtout ses services aux entreprises souhaitant réemployer leur mobilier de bureau. En faisant appel à ces services, vous optimisez l’utilisation de vos ressources en leur offrant une seconde vie. Vous participez également à la prévention des déchets et diminuez ainsi votre impact sur l’environnement.
SCOP3 est une plateforme digitale qui a démarré en novembre 2021. Basée à Montpellier, son périmètre vise le marché national. Son objectif : devenir méga-sourceur pour les entreprises privées et les acteurs publics en mobilier de bureau, matériel informatique reconditionné mais aussi en équipements pour l’hôtellerie et la restauration. Le principe de la start-up : toute entreprise détentrice de mobilier qu’elle souhaite remplacer, peut déposer une annonce sur la plateforme en précisant si elle le destine au don ou à la vente, et en mentionnant la période de collecte. A ce jour, et seulement après trois mois d’activité, SCOP3 a déjà réalisé 100 transactions. Parmi elles, figure le Centre national de la Photographie d’Arles. Via la plateforme, cette institution publique a pu faire son marché auprès de trois entreprises locales : « nous avons ensuite procéder à la collecte des équipements achetés sur notre site, soit l’équivalent d’un camion de 20 m2 et à la livraison en moins d’une semaine » ajoute Frédéric Salles. Une manière de faciliter la tâche de l’acheteur et de moderniser l’image du marché de l’occasion en BtoB. La start-up veut jouer la carte de la proximité en proposant selon le lieu géographique du demandeur, un sourcing proche.« A terme, nous souhaitons également mettre en place un calculateur d’impact carbone, en adéquation avec notre activité », souligne Frédéric Salles. Si aujourd’hui, la revente ne se fait que dans un sens, du privé vers le public, SCOP3 imagine à terme que des acteurs semi-publics comme les offices HLM, ou les CCI puissent revendre sur la plateforme leur mobilier d’occasion, et la boucle sera bouclée.
Mieux identifier les filières de réemploi
Pour Florian Clavel, co-fondateur de Fairspace, expert en création d’espaces durables, le libellé des cahiers des charges doit être assoupli : « impossible avec du mobilier de bureau de réemploi d’exiger 1000 sièges noirs de telle marque dans tel modèle ». Depuis un an, l’entreprise Fairspace propose à ses clients professionnels publics et privés des aménagements de vie et de travail durables. Cela comprend des bureaux mais aussi des lieux de restauration, de détente ou des salles de réunions. Fairspace travaille avec une cinquantaine de partenaires (réparateurs, associations, fabricants) dans toute la France, spécialisés dans le reconditionnement, l’upcycling, la réparation, et le mobilier éco-conçu. « Nous basons notre expertise sur du conseil et de la création d’espace selon les besoins. Pour les espaces de travail, nous préconisons essentiellement du mobilier professionnel reconditionné ou éco-conçu, tandis que les espaces de vie peuvent être aménagés avec des équipements upcyclés, innovants et créatifs » explique Florian Clavel. Avant de se lancer, Fairspace a passé un an à créer son réseau de partenaires et à étudier l’évolution du marché. « Aujourd’hui, nous observons une accélération et un vrai désir des collectivités. Pour ne pas rater le coche, les filières du réemploi doivent être mieux identifiées et référencées ». Difficile encore de trouver compilée en un seul lieu, toute l’offre disponible, qui ne cesse de s’enrichir. Mais le bouche-à-oreilles et la visibilité sur les réseaux sociaux permettent des retombées significatives. Fairspace accompagne par exemple la communauté de communes d’Est Ensemble, dans une phase de test pour transformer l’usage des espaces de travail. Dans un second temps, l’entreprise envisage de créer un show-room au nord de Paris. « Nous voulons avant tout créer du lien avec nos clients. Pour cela, notre ambition est de trouver les bonnes personnes pour les bons usages ».
La région Bretagne adopte du mobilier surcyclé
La région Bretagne s’est engagée dans de nombreuses démarches, autant réglementaires que volontaires, afin de réduire les déchets et économiser les ressources. Le Plan Régional de Prévention des Déchets fixe entre autres objectifs de développer l’offre de réemploi en Bretagne. De son côté la BreizhCop a pris des engagements en faveur de l’économie circulaire tandis que le schéma des achats économiquement responsables vise à développer la commande publique responsable de la Région Bretagne. Afin de traduire de manière opérationnelle ces engagements, la région a saisi l’opportunité de l’aménagement de l’antenne territoriale de Quimper pour expérimenter, à petite échelle, la fourniture de mobiliers surcyclés dans ces locaux, en collaboration avec une ressourcerie située à proximité, Cap Solidarité Ouest Cornouaille. L’opération a été lancée en 2019 pour une livraison fin 2020. Budget global : 12 000 euros. Résultat : un espace cuisine équipé d’une grande table mange debout, de six petites tables et chaises ; et cinq bureaux et mobilier de bureaux. Sur l’ensemble des équipements, 80 % sont issus de mobilier reconditionnés ou upcyclés. Et 100 % de la fabrication relocalisée.
Crédit : Fairspace, Bluedigo (Lou Cezon)
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