L’Ile-de-France met progressivement en application sa stratégie sur l’économie circulaire et la réduction des déchets, définie en 2020. Avec l’Ademe, la région a lancé son premier AMI 4R « Innover pour réduire, réemployer, réparer et recycler nos déchets ». Seize projets ont été sélectionnés en mars dernier pour un soutien financier de trois millions d’euros. Au programme : consigne, vrac, formation, gestion des biodéchets, réparation de matériels électronique et médical, ou encore recyclage de textiles et d’équipements sportifs.
En application du décret n°2016-811 du 17 juin 2016, l’Ile-de-France a élaboré un Plan Régional de Prévention et de Gestion des déchets (PRPGD) qui fixe des objectifs à l’horizon 2025 et 2030 en matière de réduction, de réemploi et de recyclage des déchets issus de l’ensemble des activités franciliennes. A l’heure actuelle, l’essentiel des ressources utilisées et consommées en Ile-de-France provient de l’extérieur à 80 %, pour moitié d’autres régions (52 %), pour l’autre de l’étranger (48 %). Les matières extraites localement se limitent en grande partie aux minéraux de construction et à la biomasse (agriculture notamment). La Stratégie Régionale en faveur de l’Economie Circulaire (SREC) entérinée en septembre 2020, pousse à agir en amont de la chaîne de valeur pour développer de nouveaux modes de production, de fabrication, de distribution et de consommation plus circulaires. Afin de guider ses actions d’ici 2030, la région a donc fixé plusieurs objectifs, comme engager 100 % des territoires franciliens dans l’économie circulaire ; doubler l’approvisionnement local et renouvelable du secteur de la construction à travers l’emploi de matériaux biosourcés et géo-sourcés, et le réemploi de matériaux et équipements, ainsi que le recyclage ; réduire de 60 % le gaspillage alimentaire et multiplier par 5 fois la part de produits locaux dans les assiettes ; doubler l’offre de service de réemploi, de réutilisation et de réparation dans tous les secteurs, afin de favoriser une solidarité de proximité, et l’allongement de la durée de vie des biens.

Avec le soutien de l’Ademe Ile-de-France, la région a lancé en septembre 2021 le premier AMI (Appel à Manifestation d’Intérêt) 4R. L’objectif : identifier des solutions opérationnelles pour réduire, réemployer, réparer et recycler les déchets. Les candidats devaient répondre à au moins une des quatre thématiques principales identifiées : éliminer les emballages jetables en Île-de-France ; lutter contre le gaspillage alimentaire et renforcer la gestion de proximité des biodéchets ; assurer le tri des déchets dans la rue et les espaces publics ; accélérer une consommation et une production circulaire. Au final, 16 projets ont été sélectionnés et récompensés le 21 mars 2022, en partenariat avec les acteurs locaux et institutionnels comme la DRIEAT, la Banque des territoires, la CRESS, le Syctom, l’association Les Canaux et la fondation Solar Impulse. Les lauréats pourront ainsi bénéficier d’un accompagnement spécifique des pouvoirs publics franciliens et notamment d’un soutien financier, grâce à une enveloppe de trois millions d’euros, dont 1,7 million d’euros apportés par la région.
Gestion des biodéchets à La Villette
Sur le traitement séparé des biodéchets, incité par la législation, l’établissement public du Parc et de la grande Halle de la Villette (75) veut mobiliser la cinquantaine d’acteurs professionnels sur place pour développer une filière de collecte et de valorisation in situ. Cet espace vert à l’Est de Paris s’étend sur 35 hectares. Haut lieu culturel et artistique, composé de plusieurs bâtiments accueillant du public et de nombreux festivals, les Parc et Halle de la Villette génèrent quelque 450 tonnes de déchets par an (ordures ménagères, emballages, déchets verts, bois, métaux, plastiques, papier-carton, DIB etc.). Ces résidus sont collectés et triés sur une plateforme aménagée sur le site même, soit onze flux au total. Le prochain gisement sur la liste sera les biodéchets. « Notre projet s’inscrit dans le déploiement d’une filière de collecte et de valorisation des biodéchets en circuit court. Après une première phase de diagnostic, nous lancerons une expérimentation grandeur nature, » souligne Daphné Wouters, chargée de mission. Tous les déchets organiques produits par les restaurateurs et festivals sur le site vont faire l’objet d’une collecte séparée, en distinguant les déchets alimentaires transformés (restes de repas) et non transformés (épluchures).

Toute une réflexion sur la logistique sera menée au cours des mois prochains pour organiser la récupération de ces déchets : mise à disposition de conteneurs spécifiques, collecte en vélo cargo, ou dos d’âne etc. L’idée est de valoriser ces deux flux distincts dans deux composteurs électromécaniques conçus par l’entreprise Upcycle. L’établissement public imagine plusieurs solutions in situ. L’existence d’un pôle biodiversité composé d’un potager, d’un verger et d’une ferme pédagogique pourrait aider un retour à la terre d’une partie du compost, tandis que certains déchets non transformés serviraient d’aliments au poulailler de la ferme. « Mais à ce jour, rien n’a encore été défini, car en la matière tout ou presque reste à inventer, affirme Daphné Wouters. Pour nous, le seul objectif est de réduire la part des ordures ménagères dans notre gisement de déchets, et de mutualiser nos outils de collecte et de traitement pour réduire les coûts et l’impact carbone ». Cette démarche est aujourd’hui centrée sur les usagers professionnels du site de La Villette. Toutefois, des opérations de sensibilisation au geste de tri et des visites des zones de compostage seront prévues, pour inclure le citoyen dans cette boucle et lui faire bénéficier à terme du compost « made in Villette ».
« Faiseurs de terres » travaille sur un pilote de production de substrat fertile issu de terres excavées. C’est sur le site de Lil‘Ô sur L’Île-Saint-Denis (93) que ce groupement, constitué d’Halage, Neo-Eco et ECT, a déployé en 2020 son démonstrateur. Cette mise en commun de compétences et de moyens vise à valider le processus de fabrication d’un substrat fertile, entièrement constitué de produits recyclés : terres inertes, bétons concassés et compost de déchets verts. Selon les trois partenaires du projet, ce substrat fertile constitue un vecteur de développement de formation et d’emplois. A travers son expérimentation, « Faiseurs de terres » veut démontrer la capacité du métabolisme urbain francilien à produire localement le support de végétalisation et éviter ainsi l’importation massive de terre végétale.
Réemploi à l’Université de Saclay

Comment faciliter la vie des étudiants dans leurs déménagements et emménagements tout en conciliant économie et environnement ? Depuis 2018, l’association lilloise Campus market propose aux sites universitaires des Hauts-de-France, le réemploi du mobilier étudiant. « Nous aidons les jeunes diplômés à se débarrasser rapidement de leurs meubles lorsqu’ils quittent leur campus, nous récupérons et stockons ensuite ce mobilier pour le revendre à bas prix à d’autres étudiants à la rentrée, lors de grandes braderies. Bien souvent, ces étapes de déménagement et emménagement sont compliquées pour les étudiants qui n’ont pas forcément le temps ni l’argent » confie Paul Célérier, co-fondateur. Après les villes universitaires du nord, l’association s’intéresse aujourd’hui aux campus franciliens. En lien avec une ressourcerie basée à Arcueil et Emmaüs Défi via sa boutique Emmaüs Campus à Paris 13, inaugurée en février 2022, Campus market va lancer sa première opération francilienne sur le campus de Saclay en 2023. Cette démarche sera financée par la région (à hauteur de 30 000 euros estimée par l’association) mais aussi portée par d’autres partenariats privés à l’étude. Autant d’encombrants en moins dans la rue pour les collectivités, et la garantie de donner plusieurs vies à du matériel et du mobilier en bon état et accessible pour tous. L’association souhaite à terme servir de plateforme de communication et de vitrine pour faciliter la réparation et le réemploi d’autres produits comme des vélos ou du matériel informatique.
Dans le monde du spectacle, la compagnie d’artistes La Vie brève du Théâtre de l’aquarium de la cartoucherie de Vincennes (94), propose de devenir un Lab francilien de pratiques culturelles circulaires pour le spectacle vivant, en particulier pour la conception de décors. Après une première phase de réhabilitation, le théâtre abrite désormais une ressourcerie, dont le fonctionnement repose sur un fond renouvelé de pièces de décors et de matériaux, de costumes et d’accessoires de scène. Dormants dans des stocks ou destinés au rebut, ils sont collectés auprès de théâtres et d’entreprises franciliennes, puis revalorisés en vue de leur réemploi. En complément, un espace d’atelier de 450 m2 est dédié à l’éco-conception. Actuellement équipé de matériel portatif pour la construction, il évolue et se structure au fil des collaborations. Encore quelques réflexions et aménagements seront nécessaires pour construire de petits et moyens décors éco-conçus.
Matériel médical à Tremblay-en-France

En Seine-Saint-Denis, Envie Autonomie propose de développer le réemploi de matériel médical à destination de publics précaires. Cette activité, nourrie de l’expertise du réseau Envie dans la réparation et le réemploi d’équipements électriques, a démarré dès 2019 sur plusieurs territoires. Aujourd’hui, Envie souhaite implanter la collecte, le tri et le reconditionnement d’aides techniques (fauteuils roulants, lits médicalisés, aide à l’hygiène, déambulateurs etc.) en Ile-de-France et en particulier en Seine-Saint-Denis et à Paris. Sur ces deux départements, Envie estime à plus de 75 000, le nombre d’équipements non utilisées. C’est à Tremblay-en-France, qu’Envie Autonomie posera ses valises dans un local de 1200 m² qui accueillera l’atelier de réparation, un espace de reconditionnement, de stockage, de distribution et un show-room. Le matériel sera récupéré sur tout le territoire francilien. « La sélection de notre projet par l’AMI doit nous permettre de financer une partie des travaux et des investissements en outillage, à hauteur de 90 000 euros sur un budget total de 500 000 euros, souligne Esther Mattout, cheffe de projet. Le site doit conduire à la création de 16 postes dont la moitié pour des salariés en insertion ». Envie Autonomie prévoit d’ici un an l’installation d’un point de vente sur Paris. En attendant, priorité à la mise en œuvre de points de collecte, de bonnes pratiques de la part des particuliers et des professionnels de la santé. Des partenariats sont en cours avec les établissements médicaux, des centres de soins et des associations de malades.
Prendre soin du matériel électronique
- Le syndicat de traitement des déchets Smitom-Lombric (77) envisage de monter un premier atelier de réparation et de vente d’équipements électriques et électroniques sur sa recyclerie à proximité de Melun.
- Emmaüs Connect fait appel aux dons des franciliens pour élargir ses modes d’approvisionnement pour le reconditionnement solidaire d’équipements numériques.
- Répareseb (groupe Seb) va déployer et professionnaliser ses moyens de réparation d’appareils électroménagers sur son site de la porte de La Chapelle (75). Il y est prévu un espace boutique et un atelier de réparation pour le réemploi.
De son côté, la Fédération Française de Tennis va expérimenter des solutions innovantes et pérennes pour recycler les balles de tennis et les cordes de raquettes. Depuis une dizaine d’années, des opérations de collecte sont menées pour traiter les balles composées de caoutchouc, de colle et de feutrine. Jusque-là, seul le caoutchouc était récupéré après broyage pour l’intégrer dans des sols sportifs de plein air. Mais pour la fédération, cela ne suffit plus. Les exutoires terrains ne sont pas assez nombreux pour écouler les quelque 1,3 millions de balles par an (chiffres avant Covid). Et le lancement de la REP ASL (articles de sport et de loisirs) risque d’amplifier le problème. « Nous devons entamer des travaux de R&D pour trouver de nouveaux terrains à aménager pour recycler le caoutchouc d’une part et développer des débouchés pour la fraction colle/vernis non recyclée », explique Viviane Fraisse, responsable RSE à la FFT. Le territoire francilien est l’occasion de prospecter de nouveaux partenaires parmi les établissements hospitaliers, les prisons, les écoles etc. pour multiplier les terrains de sport. La région représente un quart des licenciés en France et la collecte de 160 t/an de balles (sur 650 tonnes collectées en France). Autre cible du recyclage, le cordage de raquettes. Depuis 2020, une centaine de kg a pu être récupérée et stockée sur la région en attendant de trouver des solutions de sur-cyclage. L’AMI devrait financer la moitié des travaux d’ingénierie, mais la FFT compte aussi utiliser une partie des revenus issus du tournoi Rolland Garros. Alors que la nouvelle filière REP va engager les metteurs en marché dans une démarche de reprise et de valorisation des articles de sport usagés, la FFT a décidé de prendre les devants sur la logistique, le stockage et la collecte de ses équipements.
Effilochage de textile en panneaux
Le recyclage des vêtements usagés ou invendus se trouve au coeur du projet de la toute jeune structure Tissium qui prépare la création d’une unité pilote pour confectionner des panneaux rigides d’ameublement et d’aménagement intérieur. A partir de vêtements effilochés de tous types et triés par couleur, l’idée est de fabriquer des matériaux par compression, en y associant un autre flux de déchets pour servir de liant. « Nous voulons proposer une alternative à des panneaux de bois de synthèse et agglomérés en y ajoutant de nouvelles propriétés comme une résistance au feu, une isolation acoustique et thermique, mais aussi en apportant une nouvelle dimension esthétique. Plus besoin de recouvrir le matériau par du vernis ou de la peinture » souligne Romée de la Bigne, co-fondateur du projet. Après une phase de recherche, l’unité pilote pourrait voir le jour en 2023 à Ivry-sur-Seine (94) dans les locaux de l’entreprise Maximum Production, fabricant de mobilier à partir de matériaux récupérés. Objectif : traiter en moyenne 1000 t/an de matière et pousser au niveau industriel jusqu’à 7000 t/an. « Notre solution permet à la filière textiles de disposer de nouveaux débouchés, notamment pour les fripes destinées à l’export. Les demandes sont au rendez-vous au sein des grandes enseignes du prêt-à-porter traditionnel et de la haute couture. Nos panneaux pourraient ainsi s’intégrer dans des aménagements de boutiques, et même dans du mobilier ». Cette première étape d’industrialisation du produit devrait entraîner la création de 25 emplois.
L’éco-conception sur le chemin de la formation
Généraliser les démarches d’économie circulaire sur les territoires, implique de nouvelles compétences et des métiers à réinventer afin de mieux connaître les matières et leur conception. Le réseau de manufactures collaboratives Made in Montreuil propose des ateliers à louer et des machines traditionnelles et numériques réservées à l’artisanat d’art, au design et au numérique. Dans ce cadre, un projet a été déposé pour développer une formation certifiée en éco-conception et éco-fabrication pour les professionnels de l’artisanat et de la production manufacturée micro-industrielle. Objectif : apporter une vigilance sur le sourcing des matériaux, leur transformation, leur acheminement, la gestion du cycle de vie des produits. Le financement de la région doit faciliter la mise en place du travail d’ingénierie pédagogique. Par ailleurs, Villette Makerz (laboratoire collaboratif de conception et de fabrication) sélectionné aussi par l’AMI 4R, organisera des formations de valoristes polyvalents et de designers circulaires auprès de demandeurs d’emploi.
Parmi les projets lauréats, quatre portent sur des dispositifs de consigne et de vrac :
- Réseau consigne Île-de-France souhaite éliminer les emballages à usage unique en testant la collecte et le lavage mutualisés de contenants standardisés consignés.
- NoWW récupérera le montant de la consigne des contenants via les titres restaurants afin de faciliter le geste de l’usager.
- Tri-o propose d’agir à l’échelle de La Défense (92) pour supprimer les emballages de la restauration rapide grâce à lamise en place de contenants consignés et de stations de lavage.
- Réseau vrac mise sur la réduction des emballages grâce à son expérimentation d’Hub vrac Île-de-France, lancée en février 2021, une plateforme mutualisée de collecte, lavage et reconditionnement.
Chiffre :
En 2022, la région consacre une enveloppe de 175 millions pour son budget environnement et énergie.
Crédits : Campus market, Tissium, Envie
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