Numérique reconditionné : le secteur public à la traîne

Les professionnels publient leur baromètre

Comment rendre les pratiques informatiques en entreprise plus vertueuses ? Le numérique reconditionné apporte une grande partie de la réponse mais la filière manque encore d’élan. Pour diriger les achats du public et du privé vers des smartphones ou des ordinateurs issus du réemploi, les acteurs du reconditionnement souhaitent apporter des gages de qualité ; construire une offre variée et conséquente ; proposer des appareils à prix compétitif. Une enquête de professionnels donne quelques pistes.

Chaque appareil numérique reconditionné permet une économie d’une tonne d’eau et de 800 kg de matière premières (Ademe)

Si le marché des smartphones et des ordinateurs reconditionnés connaît un vrai succès depuis quelques années auprès du grand public, qu’en est-il chez les entreprises ? Pour le Sirrmiet (Syndicat interprofessionnel du reconditionnement et de la régénération des matériels informatiques, électroniques et télécoms), le numérique reconditionné représente un marché estimé à 600 millions d’euros en France d’ici 2025. La marge de manœuvre est grande surtout du côté du secteur public. A ce jour, un appareil numérique sur cinq vendus sur le marché français BtoB est reconditionné. Bien qu’obligée par la loi AGEC d’investir au moins 20 % de leur budget dans des produits informatiques reconditionnés depuis 2021, la commande publique en est encore très loin. C’est ce que pointe notamment la deuxième édition du baromètre annuel réalisée par Keeep, plateforme de produits numériques reconditionnés pour les professionnels en partenariat avec le Sirrmiet, l’INR (Institut du numérique responsable) et l’association HOP (Halte à l’obsolescence programmée). Pour améliorer la filière, les acteurs du numérique reconditionné sont conscients qu’une massification s’impose pour augmenter les volumes disponibles. Il est clair qu’une demande de 2000 machines reconditionnées ne peut pas être honorée immédiatement. D’où l’intérêt de rassembler plusieurs partenaires comme le fait Keeep à travers sa plateforme. De son côté, Ecodair, entreprise sociale agréée ESUS, reconditionne de plus en plus de matériel informatique d’entreprise. Elle possède quatre sites actuellement et récupère chaque mois 3200 appareils (ordinateurs portables principalement). Son objectif porte sur dix sites en France d’ici cinq ans.

L’enquête a été menée entre janvier et février 2023 auprès de 534 professionnels acheteurs en entreprise ou en établissement public. L’objectif pour les acteurs de la filière est de suivre la place et l’évolution du numérique reconditionné, dans le monde professionnel. Premier constat, le privé continue de tirer le marché : 36 % des entreprises déclarent vouloir y consacrer une part de leur budget au cours de l’année à venir contre 32 % pour le public. La tendance est stable depuis 2022. Sur le volume des budgets, les différences sont plus marquées. Ainsi 88 % des acheteurs publics attribuent moins de 20 % de leur budget au reconditionné alors que 32 % des entreprises privées accordent au moins 20 % aux appareils issus du réemploi. Si la première motivation est de favoriser l’économie circulaire (préservation des ressources et réduction de l’impact carbone), la politique RSE arrive en second plan pour le privé. Par contre la contrainte économique représente un critère important pour les acteurs publics. Autre constat : les petites structures, de type PME sont plus sensibles aux avantages budgétaires que représente l’achat de matériel numérique reconditionné ; alors que les entreprises de plus de 50 salariés mettent en avant leur politique RSE et leur mise en conformité réglementaire (Loi AGEC).

Des freins bien ancrés

 

Le baromètre 2023 montre un retard dans le secteur public malgré un cadre législatif contraignant et de manière plus générale, signale une trop lente progression du numérique reconditionné en entreprise. Pour expliquer cette situation, plusieurs freins sont mentionnés. Certains se basent sur une réalité objective ; d’autres s’appuient davantage sur des perceptions. Tout d’abord, le rapport qualité/prix paraît insuffisant par rapport au neuf ; la disponibilité du reconditionné est moins élevé que le marché du neuf ; le reconditionné serait moins fiable que du neuf. Enfin dans le secteur public, les procédures d’appels d’offres et les contrats sont inadaptés à cette évolution. Aujourd’hui encore, l’Ugap, principale centrale d’achat pour le secteur public en France s’interroge pour réorganiser les nouveaux contrats en fonction des nouveaux critères environnementaux. Si l’administration publique travaille souvent avec du matériel de dix ans d’âge, l’achat d’équipements de trois ou quatre ans pourrait tout à fait convenir, estime Etienne Hirschauer, directeur général d’Ecodair.

Selon Laurent Dunkelmann, l’un des fondateurs de Keeep, les entreprises privées sont un peu plus téméraires dans ce domaine, pour des raisons pragmatiques qui touchent l’économie et la pénurie de composants depuis la pandémie. Il juge également indispensable de garantir la qualité des appareils pour donner confiance aux clients professionnels. D’où la nécessité selon lui de développer des labels et des certifications de process, de type Qualicert, proposées par le Sirrmiet. Créée et installée en 2021 à Blanchemaille by Euratechnologies à Roubaix, Keeep s’appuie sur une quinzaine d’industriels français spécialisés dans le reconditionnement comme Ecodair, Bak2, Itancia ou Ollin. L’entreprise table sur un chiffre d’affaires de 1,5 million d’euros fin 2023 et 5 millions d’ici deux ans. A ce jour, Keeep compte près de 300 clients parmi des PME, grands comptes et acteurs publics. A côté de sa plateforme de vente, qui vise à agréger un maximum de flux disponibles, l’entreprise entend déployer des services premium et d’accompagnement (extension de garantie et service SAV), adaptés aux besoins et aux attentes des professionnels : une garantie minimum de 12 mois du matériel après achat ainsi que la possibilité de reprise des appareils après deux années d’utilisation. « Nous avons établi un contrat cadre avec une ETI qui souhaite d’ici trois ans, s’équiper en 100 % numérique reconditionné avec une marque et une référence données. Keeep se charge alors de sourcer le parc et de proposer de la vente d’usage. Les appareils restent notre propriété ; le matériel est récupéré et remplacé par du plus performant ». C’est dans ce contexte que Laurent Dunkelmann réfléchit sérieusement à développer une économie d’usage autour du numérique reconditionné. En d’autres termes, une vraie démarche d’économie circulaire dans un monde idéal.

Crédit : Ecodair

A lire aussi :

Multimédia reconditionné pour les professionnels

« L’Echo circulaire a cessé sa parution mais l’actualité de l’économie circulaire continue d’être suivie par "Déchets Infos". »

Partagez cet article