Au bord de la Méditerranée, la zone portuaire de Marseille-Fos accueille depuis 2015, la Plateforme Industrielle et d’Innovation du Caban Tonkin (PIICTO). Particularité : accompagner et développer des synergies d’entreprises dans l’énergie, la chimie, la logistique ou le traitement des déchets. Aujourd’hui, une vingtaine d’industriels sont concernés par cette démarche et d’ici à 2025, 400 millions d’euros d’investissements permettront de renforcer l’écologie industrielle et territoriale sur cette zone autour de trois thématiques : la valorisation des émissions industrielles ; la promotion de l’hydrogène et des biocarburants ; la récupération d’énergie.
Elle ne représente que 10 % environ de la surface globale de la zone industrialo-portuaire de Marseille-Fos, soit 1200 hectares. La plateforme PIICTO mène depuis six ans, une action d’intérêt général rassemblant industriels, institutionnels et collectivités locales. Poussée par une poignée d’industries sur place, le Grand Port Maritime de Marseille et les communes environnantes, PIICTO est devenue une vitrine de l’écologie industrielle au sens pragmatique et économique du terme, mais aussi une association dynamique qui anime, encadre et fait le trait d’union entre des secteurs d’activité que rien ne semblait rapprocher auparavant. Résultat : quarante membres qualifiés dont une vingtaine d’entreprises participent à la vie de cette plateforme. Sur le terrain, les industriels innovent dans leur process pour favoriser les échanges de flux, matières et énergies. En coulisse, pour assurer la pérennité de cette démarche vertueuse, les collectivités comme Fos ou la Métropole de Aix-Marseille-Provence, la région Sud, la Dreal PACA et l’Ademe s’activent pour financer, soutenir, parrainer des projets innovants dans l’EIT (écologie industrielle et territoriale).
400 millions d’euros d’investissement

Sur cette zone portuaire, place à l’industrie lourde couvrant des activités stratégiques pour le marché français : chimie, matériaux de construction, hydrogène, gaz, métallurgie etc. Au cours des cinq prochaines années, les entreprises installées sur PIICTO engageront quelque 400 millions d’euros d’investissement. La construction en 2022 d’une nouvelle usine de plaques de plâtre par BMG – Knauf en témoigne. D’une capacité de production de plus de 30 millions de m² par an pour un investissement de 60 millions d’euros, le site pourra approvisionner tout le sud de la France, et intégrer des matières recyclées en valorisant les co-produits de ses voisins industriels. « L’emplacement géographique du site, les soutiens économiques et environnementaux de la plateforme jouent un rôle d’attractivité élevée, souligne Nicolas Mat, secrétaire général de PIICTO. Nous regroupons des infrastructures multimodales, et des industries de pointe qui peuvent trouver ici un intérêt supplémentaire en créant des synergies entre elles ». Parmi les secteurs représentés, le traitement des déchets dangereux (Solamat Merex) ou bien les nouvelles énergies avec Air Liquide, H2 Mobilité, Elengy (terminal méthanier), CNR (éolien), Combigolfe (centrale à cycle combiné), KemOne (hydrogène co-produit), Jupiter 1000 (hydrogène vert, méthane de synthèse). La plateforme offre également plusieurs atouts dans la revalorisation des flux de matières et co-produits grâce à la présence de Ascométal (recyclage des métaux), EveRé (traitement et valorisation des ordures ménagères), ou Calcaires Régionaux (recyclage de déchets de carrière et de chantier).
Jouer la carte de la transparence
En adhérant à PIICTO, l’ensemble de ces entreprises se sont ainsi trouvé un point commun : l’économie circulaire. A travers la mise en œuvre de symbioses industrielles, encadrées par l’association PIICTO, et facilitées par le Grand Port Maritime de Marseille, leur objectif est de mutualiser les ressources, réduire leurs coûts et diminuer leur impact environnemental. Quelques axes de travail émergent à l’horizon 2030 et 2040, car les enjeux économiques et écologiques sont colossaux. C’est ainsi que des réflexions sont menées sur l’énergie et la trajectoire de décarbonation de la plateforme. « PIICTO pourrait ainsi devenir le théâtre d’expérimentations et d’innovations à l’échelle industrielle, avec la mise en œuvre d’un réseau de vapeur », indique Nicolas Mat. Une étude de pré-faisabilité est en cours avant de lancer la co-construction des projets. L’idée est de permettre aux acteurs industriels sur place de vendre leur excédent de vapeur à des entreprises engagées dans la décarbonation de leur outil de production. Plusieurs groupes de travail sont menés par ailleurs sur les bio-industries, l’économie circulaire, le marketing, l’innovation, les PPRT (Plan de prévention des risques technologiques), la gouvernance. Pour rendre ces échanges possibles, il est indispensable de comprendre le métabolisme des échanges inter-entreprises, souligne Nicolas Mat : « cela suppose d’avoir une vision globale de l’éco-système du site, et implique que les acteurs industriels jouent la carte de la transparence pour anticiper les bouleversements à venir ».
Co-produits et décarbonatation

C’est à ce titre qu’une dizaine de projets ont vu le jour depuis six ans. Parmi eux, IcaRe, porté par Solamat Merex en 2017, valorise les boues de décarbonatation pour des applications en sous-couche routière. L’entreprise dispose de deux sites sur le territoire d’Aix-Marseille, Rognac et Fos-sur-Mer. Son activité consiste à traiter et à valoriser les déchets industriels dangereux. Le procédé industriel intègre notamment l’incinération de certains déchets et la production de fumées qui sont neutralisées avec de la chaux utilisée comme réactif. Or, dès 2015, une étude menée à l’échelle de la zone portuaire de Fos-sur-Mer a mis en évidence une production de plusieurs milliers tonnes de boues de décarbonatation issus des procédés industriels. Sur PIICTO, un sondage a inventorié un gisement de 2 500 tonnes par an de boues de décarbonatation à valoriser, ce qui économiserait plus de 550 t/an de calcium et 1400 t/an de chaux naturelle. Lauréat de l’appel à projets Ademe-Région Sud Filidéchet, le projet IcaRe est toujours en cours. En vue de déployer une filière à l’échelle locale, Solamat Merex envisage d’étendre ce procédé de valorisation des boues à la préparation de volumes destinés à d’autres industriels pour traiter leurs fumées.
Sur la revalorisation des flux de matières, le projet Vabosco a rempli sa mission en traitant sur le site 16 000 t/an de fines de décarbonatation issues de saumure. Principal marché visé : le BTP. Dans le cadre de sa démarche Granulat+, Jean Lefebvre Méditerranée (JLM) a installé en 2014 une plateforme multimodale au cœur de PIICTO, pour transformer des matières secondaires de qualité à partir de différents types de déchets minéraux. Exploitée par Calcaires Régionaux, cette plateforme accueille, trie et recycle des déblais inertes et non inertes non dangereux de chantier et des co-produits industriels. A ce jour, le projet Vabosco est achevé ; le procédé est entré en phase industrielle. L’enjeu est double : éviter le stockage des co-produits industriels dans des centres d’enfouissement techniques et économiser l’extraction de matériaux vierges en carrière.
Combigreen promeut la pyrogazéification
Depuis mars 2020, un démonstrateur baptisé Combigreen est implanté sur PIICTO. Basé sur un procédé de pyrolyse sous vide, la carbolyse, le projet a été développé par la société Elyse Technology et retenu dans le cadre de l’AMI Provence Industry’Nov. Coût d’investissement : 1,2 million d’euros, aidé par la région PACA et BpiFrance. Il met en œuvre un process de pyrogazéification pour la valorisation énergétique de déchets industriels (DIB, biomasse, bois, plastiques, etc.). A l’origine, son fondateur Philippe Dalles envisageait de créer des unités de pyrolyse de petite taille pour répondre aux besoins locaux de pays en voie de développement : « en Afrique ou en Amérique du Sud, les coupures d’électricité et l’absence d’infrastructures énergétiques freinent le développement d’activités économiques. La valorisation énergétique des déchets peut en revanche résoudre ce problème ». Pour l’instant, le procédé est installé sur la plateforme Innovex de PIICTO à côté du démonstrateur Jupiter 1000 avec lequel l’entreprise envisage des synergies sur la valorisation de la biomasse et l’installation de bornes de recharge pour les véhicules électriques. Les déchets entrants sont dans un premier temps déshydratés sous vide à 100°C . Ils passent ensuite en phase de carbolyse sous vide à 500°C, puis le gaz est condensé et valorisé pour la production d’électricité. Les résidus de procédé sont des huiles et du charbon actif, qui peuvent aussi servir de combustibles.
Nous espérons notre premier client pour début 2022

A cours terme, l’objectif d’Elyse Technology est de mieux faire connaître son procédé sur la zone industrielle de PIICTO et convaincre les acteurs privés et publics de la zone portuaire de Fos, en quête de solutions pour leurs déchets, à moindre coût. « Nous nous sommes rapprochés de PIICTO car l’association met du lien entre les entreprises et avec les collectivités, et organise des réunions qui clarifient les échanges, souligne Philippe Dalles. Notre objectif n’est pas d’entrer en concurrence mais d’être complémentaire pour traiter des déchets non valorisables, et produire à partir de ceux-ci, une énergie consommable sur place ». En février 2021, des essais de performance ont été réalisés avec le CEA, l’un des partenaires du projet. Des travaux d’amélioration devraient être finalisés au plus tard en octobre prochain. « Nous espérons notre premier client industriel pour début 2022 et ne négligeons pas non plus le marché des collectivités, comme alternative aux déchèteries dont les flux sont transportés sur les routes pour être éliminés ou au mieux recyclés » avance Philippe Dalles. Le modèle d’usine Combigreen présente au moins deux avantages : sa conception modulaire et sa compacité peuvent faciliter sa construction et son insertion au sein d’un environnement industriel sur une plateforme ; l’usine peut avoir plusieurs tailles selon les besoins, avec au minimum une capacité de traitement de 2000 t/an à plus de 20 000 t/an ; grâce à son concept, l’usine est mobile et facilement démontable.
Ce type d’unité pourrait contribuer à la valorisation des déchets produits par des procédés industriels mais aussi à la production locale d’énergies « vertes » qui devront couvrir 100 % des besoins de consommations d’énergie du territoire couvrant Aix, Marseille et Fos, d’ici 2050. A court terme, l’entreprise vise un contrat par an et la commercialisation de petites unités mobiles, plus rentables et mieux acceptées dans la valorisation énergétique des déchets. Sur PIICTO, l’ambition d’Elyse Technology sera de mettre en place une vitrine industrielle créatrice de valeur pour les acteurs de la zone portuaire. Le site pourrait ainsi accueillir à terme une unité de production à l’image du démonstrateur actuel, un laboratoire d’essais et une usine d’assemblage.
Feuille de route 2020-2025
« L’EIT est un facteur d’attractivité complémentaire pour le territoire industriel de Fos-sur-Mer. Nous avons créé un écosystème d’acteurs qui ont développé une dynamique bâtie sur du long terme. Il y a encore 50 % d’espaces disponibles pour accueillir de nouvelles activités industrielles, insiste Nicolas Mat. De nouveaux dossiers sont en cours d’étude. A notre manière, nous aidons à relocaliser des activités délaissées ou à en implanter de nouvelles ». En tant qu’association d’industriels, PIICTO se donne comme ambition pour les années à venir, de favoriser le plus possible le partage d’expériences sur son propre territoire mais aussi et de plus en plus, avec d’autres sites industrialo-portuaires français (Dunkerque, Le Havre, Nantes ou La Rochelle) déjà investis ou en quête d’écologie industrielle.
Crédit : Kem One, GRT gaz, GPMM, Elyse Technologies
A lire aussi :
Une seconde vie pour les EPI des zones portuaires ?
Topp-Decide va recycler les navires à Fos-Sur-Mer
« L’Echo circulaire a cessé sa parution mais l’actualité de l’économie circulaire continue d’être suivie par "Déchets Infos". »